lundi 29 février 2016

Cinéma - Et Jacqueline devint une star...

Omniprésente bien que muette, Jacqueline, "La vache" du film de Mohamed Hamidi, crève l'écran. Tout comme son propriétaire, Fatah (Fatsah Bouyahmed).


Le cinéma, s'il doit faire réfléchir sur les maux de notre monde, peut aussi distraire et émouvoir. Sans s'affranchir du premier principe. Ils sont trop rares les films qui tout en faisant passer un excellent moment aux spectateurs, les éduquent, les enrichissent et œuvrent en catimini à construire une société tolérante et apaisée. Ne boudez pas cette chance ni votre plaisir, précipitez-vous dans les salles qui programment "La vache" de Mohamed Hamidi. Vous en sortirez avec des étoiles dans les yeux, quelques larmes et une formidable envie de vous dépasser, tel le héros de ce road-movie en tous points remarquable. Fatah (Fatsah Bouyahmed) cultive son jardin et prend soin de Jacqueline, sa vache, dans ce petit village du bled algérien. Il vit chichement mais heureux, à bichonner sa Tarentaise placide et vaillante, auprès de sa femme et de ses deux filles.

Ce modeste paysan, en plus de fredonner les tubes des années 80 avec son accent (hilarante version de "Li dimons de minuit"...) rêve de participer au Salon de l'agriculture de Paris. Comme il l'explique à ses amis, c'est un peu "La Mecque des paysans". Le jour où il reçoit son invitation, pour lui et Jacqueline, il saute de joie. Problème : le déplacement n'est pas pris en charge. Il demande l'aide du village. Tous se cotisent pour payer la traversée en bateau. Mais arrivé à Marseille, c'est à pied qu'il va rejoindre la capitale. Un homme et une vache sur les routes... Toute ressemblance avec "La vache et le prisonnier" n'est pas fortuite. Mohamed Hamidi, scénariste et réalisateur du film, avoue un hommage au chef-d'œuvre de Verneuil. Il fallait donc un acteur à la forte personnalité pour supporter la comparaison avec Fernandel. Fatsah Bouyahmed impose son personnage de paysan rêveur et un peu naïf avec une virtuosité de tous les instants. Gringalet, chauve et timide, il attire immédiatement la sympathie. Dans son périple, il recevra l'aide de plusieurs personnes, sans jamais rien demander. Il succombe aux plaisirs locaux, notamment une eau-de-vie de poire qui va lui gâcher la vie et permettre de créer une réplique prochainement culte : "C'est la faute à la poire !" Jacqueline, épuisée par le voyage, doit rester quelques jours au repos. Fatah trouvera étable et table accueillante chez Philippe, un comte ruiné (Lambert Wilson), bourru et pédant au premier abord mais qui lui aussi succombera à la gentillesse de Fatah. Le film se termine en apothéose au Salon de l'agriculture, avec une séquence très émouvante, preuve que tout n'est pas perdu si un tel film parvient à faire pleurer les Français grâce à une histoire d'Arabes et de ruminant.
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Jamel Debbouze, militant de l'humour

Producteur et interprète du film de Mohamed Hamidi, Jamel Debbouze ne s'est pas économisé pour assurer la promotion de ce film qu'il qualifie de "réconciliateur, rassembleur, drôle et touchant". Auréolé du Grand prix au Festival international du film de comédie de l'Alpe d'Huez en janvier dernier, "La vache" signe la seconde collaboration entre l'acteur franco-marocain et le réalisateur d'origine algérienne. En 2011, ils étaient unis dans la belle aventure de "Né quelque part", l'histoire d'un jeune obligé de retourner au bled. Cette fois le héros fait le chemin inverse, abandonnant la vie simple et rurale de son village pour se frotter à la frénésie de la société européenne. Le message est à chaque fois le même : montrer au public que l'on peut vivre en bonne harmonie, malgré nos différences. L'aventure de Fatah induit aussi une série de belles rencontres. La France montrée dans le film pourrait sembler un peu trop angélique mais dans la réalité, il se trouve certainement plus d'hommes et de femmes capables de s'entraider, sans tenir compte de l'origine, la couleur de peau ou la religion, que de racistes rejetant en vrac tout ce qui n'est pas "de souche". Dans 20 ou 30 ans, espérons qu'aux générations futures restera cette image de la France et pas celle des intégristes de Daech ou des identitaires repliés sur leurs valeurs rances
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dimanche 28 février 2016

Littérature - Le vrai roman de l'écrivain en bâtiment

Didier Goux, pour ses vrais débuts en littérature, livre un roman sensible et désenchanté.

Il a l'étiquette de blogueur de droite, sarcastique et cassant. Ses billets en ont blessé plus d'un dans la sphère des "modernœuds" comme il se plaît à les caricaturer sur son blog. Didier Goux, en plus d'une immense culture, d'un goût affirmé pour la grande littérature (Proust !) et d'une grande intelligence, s'est toujours dévalorisé en se traitant "d'écrivain en bâtiment". Journaliste dans un hebdo pour mamies curieuses, il arrondissait ses fins de mois en pondant des romans de gare en moins de temps qu'il n'en faut pour certains des lecteurs pour arriver au chapitre 2. Les gares se désertifiant (comme à peu près tout ce qui fait la France que l'auteur regrette tant), il a cessé de publier deux romans par an. Mais cela ne lui a pas fait passer l'envie d'écrire. Et encouragé par quelques lecteurs et amis clairvoyants, il a osé se lancer dans l'élaboration d'un véritable roman.

Dans Le chef-d'œuvre de Michel Houellebecq on retrouve parfois le Goux pessimiste et fataliste sur l'évolution de la société, le Goux moqueur des modes mais aussi, et surtout, le Didier Goux, inconnu jusqu'à présent, sensible et bienveillant envers certains de ses personnages.
Si l'on excepte Michel Houellebecq, la narration suit l'évolution de quatre "héros". Le premier, Evremont, semble un portrait en creux de l'auteur, quand il vivait seul et reclus. Écrivain en bâtiment justement, il boit un peu trop et ne se nourrit que de camembert Réo. Lors d'une de ses rares sorties, à siroter un viandox à la terrasse d'un café de la petite ville de province cadre du roman, il est abordé par Jonathan. Cet étudiant en pharmacie fait partie de ces grands paranoïaques victimes consentantes de la propagande du "Grand remplacement". Persuadé que Noirs et Arabes sont en train d'envahir le pays, il souffre d'un racisme exacerbé qui lui attire une multitude d'ennuis. Il est vrai que la France décrite par Didier Goux est assez angoissante. La police municipale est remplacée par des "Commandos paillasse" formés de clowns chargés de dénouer les tensions... Les syndicalistes défilent avec un badge proclamant "Je suis Jackie". Rien a voir avec la liberté d'expression, le Jackie personnifie les "acquis sociaux". On rit donc en lisant ces pages, preuve que l'humour de droite a encore de beaux restes.
Mais roman implique romantique. Didier Goux signe ses plus belles pages quand il raconte la rencontre puis la belle histoire entre Tosca, jeune fille libre et intelligente, et Charly, fils d'épicier arabe, débrouillard, un peu brut de décoffrage mais qui se bonifiera au contact de la jeune fille. Et alors, on découvre que contrairement à l'image qu'il donne sur son blog, Didier Goux a foi en l'avenir et en la jeunesse. Tosca et Charly, qu'on espère retrouver dans une suite, le blogueur ayant déjà annoncé son intention de récidiver dans la même veine.
Le bâtiment a perdu un artisan, la littérature y a gagné un artiste.
"Le chef-d'œuvre de Michel Houellebecq", Didier Goux, Les Belles Lettres, 21,50 euros

(édit fin 2025 : Didier Goux est mort en mai dernier, laissant un journal inachevé qui manque cruellement à ses lecteurs). 

samedi 27 février 2016

BD - Les Rugbymen ont le blues


Rien ne va plus à Paillar. Ils viennent de perdre plusieurs rencontres d'affilée. La Teigne, la Couâne ou l'Anesthésiste ont perdu leur plaisir de jouer chaque dimanche. L'heure est grave. Les supporters râlent et le staff ne sait plus quoi faire. Le 14e album de recueil des aventures des Rugbymen de Béka et Poupard commence comme une mauvaise histoire où on peut remplacer Paillar par USAP... Si l'USAP est toujours dans l'ornière, les joueurs de Paillar retrouvent la base du jeu après un stage dans le camp de Marcatraz. Mélange de Marcoussis et d'Alcatraz, ils vont être mis au régime. Moins de bouffe, moins de sorties et plus de physique. De quoi se rebeller... Et si c'était le but recherché. Ces 48 pages toujours aussi drôles pour les adeptes du ballon ovale sont à mettre entre toutes les mains des joueurs, de ProD2 à la fédérale.

« Les Rugbymen » (tome 14), Bamboo, 10,60 euros

vendredi 26 février 2016

BD - Santiago, cowboy idiot


D'une façon générale, dans les westerns, les cowboys ne brillent pas par leur intelligence. Seule leur dextérité à dégainer plus vite que le duelliste d'en face leur permet de survivre. B-Gnet, dessinateur humoriste ayant pas mal traîné dans le Psychopat et autre Arggg ! (revue satiriques par excellence), a un trait entre Gir et Goossens. Donc son Santiago a fière allure dans ses bottes et sous son chapeau. Mais difficile de faire plus idiot. Excepté peut-être ses trois complices, encore moins futés que lui. Quand ils débarquent dans un train ou une banque, il menacent tout le monde et demandent « Vos objets de valeur et vos femmes ». Des fois ils se trompent et réclament « vos objets et femmes de valeur ». Souvent ils repartent bredouilles. Ces 100 pages de galopades frénétiques dans le désert, entre saloon et maison de passe, bivouacs au clair de lune et rencontre avec les Apaches, sont désopilantes. John Wayne ne doit pas apprécier, mais le lecteur, lui, se tord de rire !
« Santiago », Vraoum, 15 euros

jeudi 25 février 2016

DE CHOSES ET D'AUTRES - Et Louane ouvrit un livre...

Fan de musique française, regardez bien le prochain clip de Louane, la jeune chanteuse devenue célèbre après son rôle dans 'La famille Bélier'. Si tout se passe bien, elle va faire un truc incroyable. Vous n'en croirez pas vos yeux ! Louane va prendre un livre, l'ouvrir et le lire. Oui, vous avez bien lu, lire un livre !
Louane ambassadrice de la bonne littérature ? Arrêtez de rêver ! Le fin mot de cette séquence est beaucoup plus prosaïque. Son premier album s'est vendu à plusieurs milliers d'exemplaires, et ses clips inondent les chaînes musicales et YouTube. Et de toute manière, si dans son prochain clip Louane approche un bouquin, sûr que ce titre-là je ne le lirai pas.
Des millions de vues. Un argument en béton pour la maison de production de la jeune chanteuse déterminée à rentabiliser sa pouliche. Le pot aux roses a été dévoilé par l'éditeur 'Aux Forges de Vulcain'. Il a reçu une proposition commerciale tellement extravagante qu'il a décidé de la rendre publique. Pour 25 000 euros HT, le Label de Louane propose que dans son clip, la chanteuse "lise à l'image le livre de votre choix lorsqu'elle voyage par exemple. Une intégration naturelle et prescriptrice, appuyée par un plan serré sur votre livre pour garantir la reconnaissance du titre."
Un simple placement de produit ? Non, un livre n'est pas un produit comme les autres. On peut montrer une certaine marque de voiture ou de céréales dans un clip. Mais un livre, dans la grande majorité des cas, reste un bien culturel qui ne se place pas comme une marque textile ou de lessive.

BD - Le Poilus en ont ras le casque


Au milieu des célébrations du centenaire de la guerre 14-18, Bouzard apporte sa pierre à l'édifice de grande commémoration nationale. L'humoriste, devenu pilier de Fluide Glacial, apporte un ton décalé dans ces souvenirs. Plutôt que de reprendre les grandes dates du conflit (la bataille de Verdun par exemple...), il ne parle que des hommes pataugeant dans la gadoue, le sang et les tripes. Quelques gags entre des histoires courtes démontrent avec brio la folie complète de cette guerre. 
Notamment l'ignorance dans laquelle sont maintenus les Poilus, Français de base élevés dans la haine du Boche. Alors souvent on rit (l'histoire sur le match de foot ou de la lettre d'amour sont particulièrement réussies), mais souvent aussi on constate combien la bêtise humaine se complait dans la crasse et la violence. Une déshumanisation renforcée par le dessin volontairement sommaire de Bouzard. Un casque, un nez tordu au dessus d'une moustache, l'uniforme et les guêtres suffisent pour plonger le lecteur dans l'enfer des tranchées.
« Les Poilus frisent le burn-out », Fluide Glacial, 10,95 euros

mercredi 24 février 2016

DE CHOSES ET D'AUTRES - Béziers, son Club Med'

Si la ville de Béziers faisait peu parler d'elle il y a quelques années, à présent elle revient régulièrement à la une de l'actualité nationale. Pour une fois Robert Ménard, surdiplômé es provoc médiatique (et néanmoins maire élu avec l'appui de l'extrême-droite), n'y est pour rien. Une séquence vidéo tournée en prison a suffi.
La France, pays des droits de l'Homme, semble bichonner ses détenus. Pour preuve, le week-end dernier, un jeune a pu diffuser durant plusieurs heures une retransmission vidéo en direct depuis sa cellule. On retrouve une nouvelle fois la plateforme Périscope à l'origine de cet 'exploit technique'. "Ici, c'est le Club Med" explique le prisonnier, en pleine nuit, un joint aux lèvres.
Bien connu de l'administration pénitentiaire, il a déjà été sanctionné en janvier après la découverte de trois portables dans sa cellule. Visiblement, il en gardait un sous le coude pour discuter en direct avec ses potes. Cette provocation risque de lui coûter gros (voir en page Eurorégion), mais au moins en voilà un qui a trouvé sa voie en cas (différé pour l'heure) de réinsertion : la télé.
Sûr, quantité de fans des émissions de téléréalité adoreront ses transgressions. Et il n'aura que l'embarras du choix : rejoindre le casting des 'Anges de la téléréalité' (où il jouera le démon) ou postuler comme chroniqueur à 'Touche pas à mon poste'.
Du moins si ces émissions existent toujours quand il sortira du "Club Med" de Béziers.

Livre - Steampunk, mode d'emploi

Dans le vaste genre de la science-fiction, le Steampunk, en quelques années, a pris une place prépondérante. Pour les ignorants, le principe de ces romans consiste à imaginer une société futuriste sur des technologies du passé. Pas de moteur à explosion ni d'électricité, mais le règne de la machine à vapeur et du charbon... Un côté nostalgique qui séduit de plus en plus, certains aimant à imaginer des machines et objets venant de ces livres. Conçu par deux spécialistes du genre, Desirina Boskovich et Jeff Vandermeer, « Le manuel Steampunk » est un ouvrage superbe et très complet offrant de nombreux conseils et sources d’inspiration aux lecteurs souhaitant explorer cette culture riche et fertile. À travers des chapitres consacrés à l’art, la mode, l’architecture, l’artisanat, la musique, aux spectacles et à l’écriture, Le Manuel est un guide théorique et pratique destiné à motiver et à impressionner les passionnés débutants tout comme les créateurs acharnés. Il offre une gamme de projets allant du plus simple au plus délirant pour stimuler l’envie et l’imagination. Lancez-vous dans la construction d'un planétaire rétro actionné par une machine à vapeur ou d'une carte de vœux formée de collages rétro.

« Le manuel du steampunk », Jeff Vandermeer et Desirina Boskovich, Bragelonne, 30 euros

mardi 23 février 2016

Roman - Du grand n'importe quoi à la grande œuvre

Arthur, un personnage perdu dans les méandres de la création, est le « héros » de ce roman gigogne signé JM Erre.

Avez-vous parfois eu cette impression bizarre d'avoir déjà vécu un moment de votre vie ? Comme si le temps faisait des siennes, que vous vous retrouviez dans un paradoxe complet, à vous souvenir de quelque chose qui vient d'arriver ? Les cartésiens rient de ces balivernes. Lucas, le personnage principal du roman « Le grand n'importe quoi » de JM Erre est de ce genre. Il ne croit que ce qu'il voit. Et ne vit que dans l'instant présent. Pourtant... Quand il décide d'aller avec sa fiancée dans un petit village de campagne à une fête organisée par le professeur de culturisme de cette dernière, il ne se doute pas que son existence, de tranquile, va complètement être chamboulée. En moins d'une minute. Exactement en plusieurs fois la même minute. Tout se dérègle ce 7 juin 2042 à 20 h 42. Arthur vient de se faire larguer par sa petite amie. Déguisé en Spiderman (la soirée était à thème), il erre sans voiture dans le rues du village quand il voit une soucoupe volante dans le jardin d'une ferme. La bâtisse appartient à un certain Alain Delon, membre du club de Homonymes anonymes. Alain Delon inconscient, enlevé par des aliens. La soirée avait débuté difficilement, elle continue encore plus bizarrement. Dans son errance, Lucas croise la route d'Arthur, écrivain raté de science-fiction, poursuivi par les culturistes de la fête après avoir tenté de violer (du moins c'est ce qu'ils croient) le sosie de Marilyn Monroe. Le duo va finalement échouer dans le bar joliment nommé « Le dernier bistrot avant la fin du monde ». Acculés, menacés, il tentent de fuir par derrière. Et alors arrive l'incroyable, Lucas se retrouve de nouveau à 20 h 42. En bond en arrière dans le temps que lui seul semble avoir conscience. Arthur ne le connait plus. Par contre les culturistes sont toujours à ses trousses. Et les aliens sont bien chez Alain Delon.
Tout s'explique

Complètement déjanté, ce roman, sorte de pastiche de science-fiction de gare agrémenté de quelques saillies sur la physique quantique et le devenir de la France, devenue à cette époque une colonie malgache, mérite parfaitement son titre. « Le grand n'importe quoi » c'est à chaque page, à chaque phrase. Pourtant il y a quelques onces de vérité et de raison dans ce roman, notamment quand Arthur, après avoir ouvert la porte à Marylin Monroe et qu'il est persuadé qu'elle vient de lui faire des avances clairement sexuelles, constate que « l'esprit humain, parmi tant- d'extraordinaires facultés, en possède deux particulièrement fascinantes : la capacité à gober n'importe quoi et l'autosatisfaction. » On croisera également un paysan à la gâchette facile, un illuminé (mais ne le sont-ils pas tous dans ce texte ?), une romantique et une maire légèrement nymphomane.
Une somme de délires à déguster sans à priori, tout en sachant qu'à la fin, JM Erre retombe sur ses pattes et donne une explication tout à fait crédible à l'ensemble des étrangetés énumérées précédemment. Bref, le grand n'importe quoi se transforme, à la dernière page, en grande œuvre.« Le grand n'importe quoi » de JM Erre, Buchet Chastel,19 euros
 

lundi 22 février 2016

DE CHOSES ET D'AUTRES - La tombe de la voiture

Pourquoi se simplifier la vie quand on peut la compliquer ? L'histoire de ce chauffard en Argentine pourrait être hilarante s'il n'y avait pas à la clé la mort de trois innocents. Dans cette bourgade du nord du pays, carnaval bat son plein. Au retour d'une fête, le conducteur d'une voiture fauche un groupe de six personnes. Trois meurent sur le coup.
Le chauffard, pris de panique, ne s'arrête pas et rentre chez lui. Conscient de la gravité de ses actes, au lieu de faire face, il décide de camoufler son crime. L'arme du crime exactement. Il décide donc d'enterrer sa voiture au fond du jardin. Comment lui est venue cette drôle d'idée ? Mystère... Peut-être dans un polar où le meurtrier, pour ne pas laisser de traces, enterre son pistolet ou son couteau. Ni vu, ni connu.
Les policiers, qui ont retrouvé sa trace grâce à des témoins, découvriront stupéfaits la carcasse de l'auto sous deux mètres de terre. Certes la panique est souvent mauvaise conseillère, mais creuser un trou de la dimension d'une piscine pour y faire disparaître sa voiture reste la solution la plus bizarre (et invraisemblable) qu'aurait imaginée un romancier.
Malgré tout le chauffard aurait pu faire plus compliqué. De la même manière que certains tueurs démembrent leur victime pour l'évacuer en petits morceaux dans les poubelles, il aurait pu démantibuler son auto, pièce par pièce. Et d'ailleurs, il a poussé le vice jusqu'au bout : dans un coin du garage, les policiers ont retrouvé le moteur, proprement démonté. Pour cet affreux, tuer trois personnes ne justifie visiblement pas la perte d'un bon moteur.

La seconde vie des voitures "moches"

Moquées au moment de leurs sorties, certaines voitures, manifestement ratées, retrouvent une seconde jeunesse grâce aux collectionneurs nostalgiques des années 70 ou 80.


La vie des constructeurs automobiles est rythmée par de rares superbes réussites et quelques ratés mémorables. La Clio de Renault, championne des ventes de ces dernières années (avec son ancêtre la R5), a relevé le prestige de la Régie plombée par des modèles pour le moins laids. La Renault 14, surnommée "la Poire" ou la Fuego, fausse sportive ont fait beaucoup de mal à la marque. Pourtant ces voitures n'étaient pas si ratées. Simplement trop originales ou pas assez excessives. Aujourd'hui elles retrouvent une seconde jeunesse par l'intermédiaire de collectionneurs nostalgiques d'une certaine mode des années 70 et 80.



Baptisée "La 7 cv du bonheur" dans les premières publicités au moment de sa sortie en 1976, la Renault 14 ne rencontre qu'un succès mitigé. Pour relancer les ventes, quelqu'un a l'idée iconoclaste de faire un rapprochement avec une... poire. Et la presse se retrouve inondée de publicités montrant une famille au volant d'un fruit. Conséquence, les acheteurs de la poire ont la désagréable impression d'en être pris pour une. Au lieu de faire exploser les achats, la voiture devient la risée de toute la France. Pourtant la R14 est fiable, économe et relativement moderne dans ses équipements de base. Son look la transforme injustement en une sorte de monstre honteux.

Étonnante Fuego
Encore plus ratée, la Fuego est le prototype de la fausse sportive. Vendu comme un cabriolet jeune et moderne, au nom qui claque, c'est en réalité un veau manquant cruellement de puissance. Pour réduire les coûts, elle est bâtie sur le châssis de la R18. Une sportive de quatre places... Elle bénéfice même d'un moteur diesel. Un turbo diesel, capable de la propulser à 175 km/h. Mais un diesel quand même... Difficile de "frimer" au volant de cette drôle de voiture dont les derniers exemplaires sont sortis des chaînes de fabrication en 1986. Aujourd'hui, devenue voiture de collection, elle est très recherchée. Une sorte de revanche pour l'auto la plus réprouvée des années 80.


On croise parfois dans les campagnes des Ami 6 ou 8. Ces Citroën familiales, aux angles improbables (notamment la lunette arrière du premier modèle), étaient une évolution de la mythique 2 CV. Si cette dernière reste une référence dans le génie de la construction automobile française (comme la 205 quelques années plus tard chez Peugeot), ses dérivés n'ont pas connu le même succès.

La Dyane, surnommée la voiture du curé, ou la Méhari ont usé jusqu'à la corde un concept populaire mais définitivement dépassé. Aujourd'hui toutes les voitures ont tendance à se ressembler, les formes et gabarits semblant sortir des mêmes cartons à dessin de designers à la mode. L'original ou le bizarre sont réservés à des voitures concepts uniquement exposées dans des salons. Dans les concessions, la banalité est de mise. Cela explique sans doute le retour en grâce de ces voitures, prétendument ratées, mais qui en réalité étaient simplement uniques et surtout populaires.

La mode des autos moches : de la mécanique des courbes


Les voitures populaires sont toutes dans nos mémoires. Leurs courbes et robes sont des plaisirs pour les dessinateurs. La série « Garage de Paris », dont un second recueil vient de paraître chez Glénat, leur rend hommage. Dugomier (scénario) et Bazile (dessin) font revivre quelques modèles de légende dans ces histoires courtes au délicieux parfum de nostalgie. Cap sur les années 50-70 en Aronde, Alpine, Panhard ou Deux-Chevaux. Au total dix voitures par volume qui se prêtent aux récits exceptionnels.

En plus d'être une délicieuse plongée dans le passé, chaque histoire complète apporte quelques renseignements techniques sur les modèles utilisés. On apprend ainsi que la Panhard a véritablement été la première voiture révolutionnaire, quelques années avant la DS. Quatrième vitesse, phare antibrouillard, tableau de bord rembourré, carrosserie ultra légère en aluminium, optimisation de l'aérodynamisme : tout est nouveau. Sa carrière sera de courte durée mais elle fera bien des petites sœurs. L'Aronde aussi aura une durée de vie assez limitée mais restera très longtemps sur les routes françaises.

La mode des autos moches : à qui le trophée de la voiture la plus laide ?

La Renault 14 n'est pas spécialement laide. Bizarre, mais pas affreuse. On ne peut pas en dire de certains modèles, plus ou moins récents. On trouve sur internet des « Top » des voitures les plus horribles. Une sorte de concours de designers en manque d'inspiration ou alors complètement à la masse. Pourtant ces voitures ont été produites et pire, vendues à des conducteurs au mauvais goût évident. A moins qu'ils n'aient cédé à des prix bradés, dernier argument de certains concessionnaires désespérés pour écouler de leur ultime stock « d'horreur sur roue ».


Championne toute catégorie, et heureusement introuvable en France,; la Trabant 601. La star de la RDA, sorte de caisse à savon en tôle ondulée, à la motorisation aussi puissante qu'une mobylette, a un aspect aussi rebutant qu'impersonnel. S'il s'en est venu des millions, c'est uniquement car elle n'avait pas de concurrente.
La Fiat Multipla est de la catégorie des grosses familiales pratiques. Mais qui a eu l'idée de placer les phares sous le pare-brise lui donnant des airs de gros insecte ? Même modernisé elle fait peur.
La BX de Citroën remporte au beau succès dans ces classements. Ses lignes tout en angles, sans la moindre courbe, la transforme en dessin industriel perdu dans un monde où la courbe est généralisée. Un OVNI esthétique.
Rancho. Vous souvenez-vous de la Matra Rancho. Ancêtre des petits 4x4, ce modèle, lancée par Simca et repris par Talbot après on changement de nom, elle a surtout pâti de la surcharge inutile d'éléments sur sa carrosserie. Pourtant elle était idéale en baroudeuse au large coffre surélevé.
La plus étrange reste l'AMC Pacer. Une petite américaine à la vitre arrière bombée lui donnant un étonnant air de... suppositoire. Reste les modèles hors catégorie, visibles uniquement en photos car jamais importées en France comme la Dongfeng D120 (Chine) ou la Tata Nan (Inde). Si un jour, vous en croisez une, gare à l'infarctus.

La mode des autos moches : fausses et vraies renaissances

Si Renault ne prévoit pas de reprendre une version de la Fuego modernisée, la Régie a présenté la semaine dernière son autre "sportive", à la sauce années 2010. Alpine, petite mangeuse de goudron si agile dans les routes en lacets, a fait rêver des générations de "fous du volant". Quelques exemplaires rugissaient encore lors de rassemblements. Un engouement encore vivace expliquant la modernisation et renaissance de la marque légendaire. La nouvelle Alpine, présentée par le PDG en personne (photo à droite), sera en réalité une marque indépendante, ambitionnant de concurrencer Porsche sur le segment des sportives de luxe. La présentation, à Monaco, en est la preuve éclatante.

Rien pour la 4L
Par contre rien de prévu pour la sympathique 4L. La toile avait fantasmé durant quelques jours sur une version "SUV" de l'ancêtre. Elle avait de la gueule et tout le monde était enthousiaste. Pourtant ce n'est qu'une ébauche sur papier, même pas issue des ateliers de recherche de la firme. Pour rouler en 4L, il ne reste que l'arrière-grand- père qui la bichonne depuis des décennies. Par contre la Méhari de Citroën va renaître de ses cendres. Sans jeu de mots douteux, la voiture ayant été victime dans les années 70 d'un détraqué qui les incendiait dans les rues de Paris. Tout terrain increvable, agile et permettant de pleinement profiter de la nature, la e-Méhari (photo à gauche) revient dans une version tout électrique. Ce sera sans doute la vedette de ces prochains mois tant son look, coloré et jeune, dénotera dans la grisaille ambiante. Reste la motorisation électrique, un frein commercial important dans une France qui n'arrive pas à franchir le cap de l'abandon du moteur à explosion.

dimanche 21 février 2016

Roman - Le quatrième âge, ce condensé de méchanceté

Armand est méchant. Le héros de "Hospice &  Love", roman de Thiébault de Saint-Amand, à 85 ans passés, à plus d'une entourloupe dans sa besace.

La fin de vie est au centre de ce roman iconoclaste. Si l'on vit de plus en plus vieux en France, parfois les dernières années des membres du quatrième âge ne sont pas très gaies. L'action se déroule en 2024. Armand Bouzies, ancien commissaire de police, 85 ans et toujours bon pied bon œil, l'apprend à ses dépens. Placé dans une maison de retraite spécialisée par sa fille partie se relancer professionnellement à Singapour, il comprend vite que cet 'établissement collectif de séjour pour personnes dépendantes' de Nogent-le-Rotrou est un vulgaire mouroir. Terminées les sorties en goguette, les journées en pyjama et la belle vie. Sa chambre, double, a tout l'air d'une cellule. Il tombe de haut mais ce vieux monsieur foncièrement méchant ne se laisse pas abattre. La première partie du roman le montre à la manœuvre pour dégoûter ses colocataires. Trois en quelques semaines. Pour conserver sa tranquillité, il n'hésite pas à les pousser au suicide. Pas grave : ce n'est qu'avancer l'inéluctable de quelques jours ou semaines...

Avouons-le, difficile d'avoir la moindre once de sympathie pour cet octogénaire qui maltraite les alzheimers et se fait un petit pécule en trafiquant les médicaments, histoire d'avoir de quoi venir le jour où il s'enfuira. Car le but ultime de l'ancien flic est de se faire la belle. Une sacrée crapule décrite par Thiébault de Saint-Amand. Comment transformer cette charge contre les mouroirs inhumains en roman émouvant et sensible ? Il suffit de faire intervenir une nouvelle pensionnaire : Elizabeth. 83 ans, mais une distinction et une grâce intacte, malgré la perfusion qu'elle trimbale partout. Armand en tombe raide dingue amoureux. De l'amour fou, de celui qui frappe les adolescents acnéiques. Armand va-t-il changer ? Pour Elizabeth il va s'adoucir, mais n'abandonne pas ses envies de cavale. Au contraire il embringue Elizabeth dans l'affaire. Les voilà partis tous les deux vers la côte Normande pour une ultime lune de miel à Deauville. Même si parfois le tête à tête langoureux se transforme en séances de pleurs pour Elizabeth. "A un certain âge, on souffre d'un trop-plein de vie", avoue la vieille dame qui accepte enfin de se confier sur son passé professionnel. Armand n'en reviendra pas (le lecteur non plus) et cela amplifiera son amour. Entre rires grinçants et mélodie sentimentale, maladies dégénératives et personnel soignant déshumanisé, le roman est parfois un peu déstabilisant. Pourtant, l'auteur à force de coups de théâtre et de surprises, va au bout de sa démonstration avec un final très brillant.
"Hospice & Love" de Thiébault de Saint Amand, Hugo, 17 euros.

samedi 20 février 2016

DE CHOSES ET D'AUTRES - Paradoxe parisien

A chacune de mes courtes escapades à Paris, je sacrifie au rituel du café en terrasse. Le plaisir de siroter un "petit noir" en observant cette faune incroyable de la capitale pour le provincial que je resterai toujours.
D'ordinaire, il faut jouer des coudes pour trouver une place. Le froid combiné au souvenir encore présent du 13 novembre semblent avoir rebattu les cartes. Par contre, ce qui n'a pas changé c'est le prix prohibitif de ces quelques centilitres de nectar odorant. Entre trois et quatre euros, le "kawa" devient un véritable luxe.
Comme de bien entendu, j'en profite pour en griller une sous les convecteurs à gaz tournant à plein régime. Je demande un cendrier à la serveuse. "Désolée, la mairie de Paris nous a interdit les cendriers. Il paraît qu'ils peuvent se transformer en projectile en cas de bagarre." Face à mon air interloqué elle continue "Jetez votre mégot par terre, je passerai le balai... »
Paris sera toujours aussi paradoxal. Si un cendrier peut se transformer en arme, alors pourquoi continuer à servir des bières pression dans des chopes encore plus "contondantes" qu'un petit cendrier si elles sont lancées avec détermination et dextérité. Cette décision ne serait-elle pas plutôt destinée à ostraciser encore plus les fumeurs ? Car la municipalité a également décidé de verbaliser les jets de mégots sur la voie publique. 68 euros le PV. Mais en l'absence de cendriers, que faire du reste de sa cigarette ? Suggestion : que chaque paquet "neutre" soit équipé d'un cendrier portatif.

Cinéma - Faire son deuil avec lenteur dans « Ce sentiment de l’été »


Un beau matin d'été. Un jeune couple se réveille. La femme se lève. L'homme se rendort. Sasha part travailler. Lawrence (Anders Danielsen Lie, photo) reste au lit. Ils vivent à Berlin. Elle traverse une partie de la ville, va à son atelier et une fois son labeur terminé, rentre chez elle. En chemin, au milieu d'une pelouse, elle s'écroule. Cinq jours plus tard, Sasha est morte. Lawrence débute son long travail de deuil.


Film sur la mort, le chagrin et la renaissance, « Ce sentiment de l'été » de Mikhaël Hers impose rapidement son rythme, ses silences, son image. Voyage introspectif dans l'âme des survivants, il décortique ce sentiment d'absence quand un être cher part. Car Sasha est morte à 30 ans. Sans avoir réalisé ce qu'elle rêvait, seule et avec l'homme qu'elle aimait. Un amour réciproque. Lawrence est comme perdu, absent, comme abandonné. Heureusement les parents de Sasha prennent la paperasse administrative en main. Aux obsèques, une simple soirée à discuter de la morte, il y a aussi Zoé (Judith Chemla), la jeune sœur de Sasha. Elle lui ressemble énormément. Trop pour Lawrence qui ne peut s'empêcher de la revoir sous ses traits. 
Une année plus tard, on retrouve Zoé à Paris. Elle vit désormais seule, élevant tant bien que vaille son fils. Lawrence vient passer quelques jours, il se rapproche de Zoé avec pour seul sujet de conversation Sasha. L'un comme l'autre vivent encore dans le souvenir de la morte. La troisième partie se déroule à New York. Lawrence, Américain, est revenu chez lui. Il aide sa soeur dans un magasin d'antiquités. Il commence à sortir la tête de l'eau. Toujours en plein été, Zoé arrive. Ils vont encore mieux apprendre à se connaître et s'entraider pour définitivement tourner la page. Ce film, d'une grande tendresse, loin d'être triste, est en réalité une ode à la vie. La mort a touché Lawrence et Zoé. Mais ne les a pas coulés. Il faut du temps pour colmater les brèches. Une fois les peines du cœur réparées, la navigation peut reprendre.

vendredi 19 février 2016

DE CHOSES ET D'AUTRES : Accident de personne

"Accident de personne". L'annonce claque comme un coup de feu dans le wagon du TGV à destination de Paris. À 20 minutes de mon arrivée gare de Lyon ce mercredi. Le train ralentit et s'immobilise dans un tunnel. Pas de chance pour les voyageurs qui doivent prendre une correspondance. Pas de chance non plus pour le pauvre bougre qui s'est jeté sous la locomotive à l'entrée de Maison-Alfort. Après cinq heures de cohabitation polie, les langues se délient, en même temps que les bouteilles d'eau distribuées par les contrôleurs. Les deux petites filles assises en face de moi, des jumelles de six ans (Selena et Cyann) ont été très sages mais cet arrêt intempestif les perturbe.
Leur mère tente d'expliquer. "Un monsieur s'est fait percuter par un train". "Ça veut dire quoi percuter, maman", interroge la plus curieuse. L'une des fillettes compatit pour le monsieur ("Il est mort alors ?") alors que l'autre ne comprend pas pourquoi on reste arrêté : "On le met à côté et le train repart !" Le monde des enfants est si simple... La maman s'oblige à préciser : "Il faut que les pompiers et la police viennent d'abord". Le TGV redémarre. Juste pour sortir du tunnel.
"On va repartir maman ?" demandent au moins trente fois les jumelles à tour de rôle durant les deux heures d'immobilisation. Dans vingt ans, elles ne se rappelleront plus de ces deux longues heures d'attente. Elles feront toujours Perpignan-Paris en train. Encore plus vite grâce à la nouvelle ligne à grande vitesse. Moi, je me souviendrai toujours de ce désespéré qui a préféré finir sa vie sur ces rails funestes.

jeudi 18 février 2016

BD - Double dose de nostalgie aux éditions Dupuis


En se lançant dans l'historique des éditions Dupuis et de son navire amiral le journal de Spirou, Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault ne se doutaient pas que ce travail serait titanesque. Passionnant aussi. C'est véritablement l'histoire de la BD franco-belge qui est retracée dans ce second volume de plus de 330 pages très richement illustré. Après la guerre et la clandestinité, Spirou retrouve son rythme de parution hebdomadaire. Le héros est toujours animé par Jijé, mais il a décidé de passer la main à un petit jeune plein d'avenir: André Franquin. Ces années d'apprentissage sont aussi le fondement de l'école de Marcinelle. Jijé, le « maître », héberge chez lui et forme trois petits apprentis : Will, Morris et le discret Franquin. Une entente tellement forte qu'ils partiront avec armes et bagages tenter leur chance aux USA. Un périple conté dans la BD de Yann et Schwartz « Gringos locos ». Grâce à ce volume, on connait la suite de l'aventure. Tout le monde s'ainstalle à Mexico pour quelques mois puis l'entente se fissure, Morris part à New York, Franquin revient en Belgique. A partir de 1950, ces dernier deviendra le pilier de la revue, multipliant les animations. Les brouilles avec les patrons aussi.


Ce second volume se termine en 1955, année où Jidéhem devient assistant de Franquin. Jidéhem qui est aussi l'auteur de Sophie, série enfantine qui obtient enfin une réelle reconnaissance avec la parution de l'intégrale de ses histoires courtes ou longues. Le tome 4 regroupant la production des années 1972 à 1978 vient de paraître. On retrouve le trait précis et élégant d'un dessinateur trop souvent resté dans l'ombre.
« La véritable histoire de Spirou » (tome 2), Dupuis, 55 euros
« Sophie, l'intégrale » (tome 4), Dupuis, 32 euros


mercredi 17 février 2016

BD - Vengeance acérée


L'histoire débute comme une aventure presque classique. En 1983, trois Européens se rendent sur un petit archipel indonésien pour y réaliser un documentaire sur la pêche traditionnelle. Léo, sa femme Isa et leur ami Bernard sont des militants écologiques avant l'heure. Ce film permettra de dénoncer l'exploitation excessive des ressources halieutiques. Les locaux pêchent à l'explosif, tuant toute vie dans le lagon, les coraux aussi. Léo est le plus engagé, le plus vindicatif. Sa femme Isa profite plus du cadre. 
Enceinte de sept mois, elle se baigne avec plaisir dans les eaux turquoises, filmant les tortues Luth. Mais alors qu'elle se baigne dans le lagon, un immense crocodile de plus de six mètres de long, n'en fait qu'une bouchée. Le roman graphique, de balade au soleil et plaidoyer écologique, se transforme en drame puis en vengeance redoutable. Léo va tenter de tuer le monstre. En vain. La suite de l'histoire se déroule de nos jours. Léo, est de retour sur l'île. Il vient solder ses comptes. 
La vengeance n'en sera que plus acérée. Stéphane Piatzszek écrit un scénario alternant beauté des lieux, analyse politique (montée de l'intégrisme islamique, indépendance larvée) et intrigue quasi policière. Le tout est dessiné par Jean-Denis Pendanx en couleurs directes. Les trois planches finales, après une incroyable montée de la tension, sont de véritables tableaux. A ne pas manquer.
« Le maître des crocodiles », Futuropolis, 20 euros

mardi 16 février 2016

DE CHOSES ET D'AUTRES - La beauté du sport

Depuis longtemps, les exploits des footballeurs me laissent indifférent. Exploits sportifs j'entends. Car pour le reste, j'avoue ma faiblesse face à leurs multiples écarts de conduite. De l'affaire Zahia à la fameuse sextape de Valbuena (doublée de la suspicion de chantage reprochée à Benzema), ces infatigables travailleurs du pire alimentent régulièrement la rubrique faits divers. Et quand on croit avoir touché le fond, il se trouve toujours un petit rigolo pour en remettre une couche. Je n'avais jamais entendu parler de Serge Aurier, défenseur du Paris Saint-Germain, avant-hier matin. Mais il entre avec fracas dans le club des sportifs qui gagneraient à jouer à la baballe plutôt que de l'ouvrir. Le fameux Serge Aurier, sur une plateforme de vidéo en ligne très appréciée des jeunes, répond aux questions des internautes en direct. Inconscience ou provocation ? Au lieu de la tourner sept fois dans la bouche, il ignore la langue de bois. Laurent Blanc ? "une fiotte", Zlatan ? "Une gentille bête", le goal Sirigu ? "Il est guez" (comprendre nul.) En résumé, un coéquipier de rêve. Cependant, comme toujours sur internet, quelques vigies bienveillantes enregistrent la séquence et la rediffusent à tire-larigot.
Conséquence, Serge Aurier tente le coup du démenti, il se pose en victime d'un trucage vidéo et sonore. Malheureusement pour lui, si l'arbitrage vidéo n'a toujours pas droit de cité sur les terrains de foot, dans la vraie vie, il reste un moyen très prisé pour faire comprendre à un malotru qu'il est allé un peu trop loin.

lundi 15 février 2016

BD - Contes des indiens Jivaros


Les Jivaros, tribus d'Indiens d'Amazonie, ont longtemps été associés à leur pratique de réduction des têtes. Vous ne trouverez pas une seule allusion à cette pratique dans « Anent », reportage dessiné d'Alessandro Pignocchi. Ce jeune chercheur en sciences cognitives, a fait de fréquents séjours en Amazonie au cœur de la forêt. Il aime particulièrement dessiner la faune locale. Sa vision de la région change quand il découvre « Les lances du crépuscule », livre témoignage de Philippe Descola paru à la fin des années 70. Cet ethnologue, élève de Lévi-Strauss, a passé trois années en immersion dans une tribu Achuar. Alessandro a dans un premier temps de réaliser un documentaire sur ces Indiens et leur évolution par rapport à la description de Descola. 
Ce sera finalement un album de BD, entièrement réalisé à l'aquarelle. Pignocchi se met en scène, quand il est jeune et ne connait pas l'existence des Achuar, puis ses séjours à la recherche des descendants des héros des « Lances ». L'occasion aussi de tenter de recueillir d'autres « Anent », ces chants sous forme de contes que les chasseurs interprètent avant de tuer leur gibier. Un peu ardu au début, le roman graphique devient passionnant au fur et à mesure que l'auteur se rapproche des ces Indiens, menacés mais encore très conscients de leurs traditions. Ces 160 pages donnent envie d'aller sur place. Chance, l'auteur donne en fin de volume tous les contacts pour passer quelques jours à Numbaïme ou Napurak.
« Anent », Steinkis, 20 euros