mercredi 28 mars 2018

Cinéma : Électrisante Isabelle Huppert dans « Madame Hyde »


De ce film iconoclaste de Serge Bozon, on retiendra cette phrase prononcée par l’héroïne avec véhémence devant des élèves chahuteurs : « Un prof n’a pas besoin d’être aimé mais d’être compris. » Et il y a du boulot dans le cas de Madame Géquil (Isabelle Huppert), professeur de physique en totale perdition dans ce lycée technique. Non seulement elle est malmenée par les garçons, mais elle subit également les foudres des deux seules filles de la classe, exaspérées de ne pouvoir apprendre dans de bonnes conditions.

Au début on se croit plongé dans un film purement social sur les difficiles conditions de travail des profs. Ou, au choix, de l’incroyable hiatus entre les intentions des uns et les désirs des autres. Comme si enseignants et élèves se trouvaient sur deux planètes diffé- rentes. Madame Géquil tente donc de faire passer son message. En vain. Trop naïve, trop académique... Le genre de personnalité qui offre un boulevard aux perturbateurs. Comme Malik, un élève décrocheur comme il y en a des centaines dans un lycée de banlieue. Pourtant Madame Hyde ne lui en veut pas. Souffrant d’une maladie dégénérative, il ne se déplace que grâce à un déambulateur. Une fois ces premiers personnages présentés, le film bascule dans le surréalisme avec l’apparition du proviseur (Romain Duris), sorte de vaniteux égocentrique et du mari de Madame Géquil (José Garcia), homme au foyer d’une platitude et banalité rédhibitoires.

Coup de foudre
La bascule a lieu un soir de lune rousse dans un bâtiment préfabriqué abritant le laboratoire secret et personnel de la prof de physique. Alors qu’elle branche des appareils électriques, la foudre tombe sur la machinerie et électrocute la chercheuse. La nuit suivante, elle se lève, marche dans la rue et se transforme en boule de feu. Madame Géquil devient Hyde. Attention, ça va faire mal !

Le film de Serge Bozon aurait pu tourner au pastiche de la série B. Mais loin de son pré- cédent long-métrage (Tip Top, déjà avec Isabelle Huppert et complètement barré), Madame Hyde explore peu le fantastique. La transformation est brûlante la nuit, mais la journée, la prof dépassée se transforme en excellente pé- dagogue capable de se faire comprendre voire même d’être aimée, à l’opposé de sa déclaration liminaire.

Le seul inconvénient reste que le film, de fantaisiste, devient limite barbant. Presque un pensum, par moment, sur le vivre ensemble, l’interaction et l’avenir de l’éducation nationale. Comme si le réalisateur s’était perdu en cours de route, ou plus exactement s’était remis dans le droit chemin, comme Malik, abandonnant sa nonchalance pour une soif de savoir inextinguible.

 ➤ « Madame Hyde », comédie fantastique de Serge Bozon (France, 1 h 35) avec Isabelle Huppert, Romain Duris, José Garcia.

mardi 27 mars 2018

BD : Un coucou franco-libanais


Impressionnante tranche de vie que ce « Monsieur Coucou ». On devine beaucoup de vécu dans l’histoire d’Abel, devenu Allan depuis qu’il vit en France. Allan qui ressemble à Joseph Safieddine, scénariste franco-libanais. Allan a renié sa famille. Il vit désormais en France avec sa femme et s’occupe de la mère de cette dernière, mourante. Mais pour elle il va accepter de retourner au pays et se retrouve confronté à cette histoire familiale violente et marquée par la religion. Tout ce qu’Allan rejette depuis des années. Une introspection quasi philosophique dessinée par Park, Coréen qui lui aussi connaît l’exil puisqu’il vit en France depuis des années.

➤ « Monsieur Coucou », Le Lombard, 17,95 €  

lundi 26 mars 2018

BD : Pepe Carvalho revient en images


Il parait que c’est dans les vieilles casseroles que l’on fait les meilleurs plats. Manuel Vazquez Montalban, grand amateur de bonne chère, ne démentirait pas s’il n’avait pas décidé de passer l’arme à gauche en plein succès. Le créateur de Pepe Carvalho, le privé de Barcelone, approuverait certainement que ses romans soient adaptés sous forme de BD. Hernan Mingoya s’est dévoué pour se confronter à ces romans noirs au style inimitable. Un scénariste qui était à peine né quand « Tatouage », première enquête de Carvalho était publiée. Le cadavre d’un jeune homme blond est retrouvé entre deux eaux au bord de la plage de Vilasar à Barcelone. Pepe est embauché par un coiffeur pour tout savoir sur ce mystérieux cadavre, le visage mangé par les poissons mais qui a un tatouage dans le dos : « Né pour révolutionner l’enfer ». L’enquête le propulse en Hollande. Nous sommes en 1974, la drogue circule librement. Dans un club Pepe goûte un space cake. Verdict : « Arabisant... Menthe, amandes, farine, et un goût étrange... Au choix, sueur de jument ou divine ambroisie. » L’esprit des romans originaux est conservé, notamment grâce aux dessins de Bartolomé Segui, classiques et un peu rétro.

➤ « Pepe Carvalho » (tome 1), Dargaud, 14,99 €

vendredi 23 mars 2018

DVD et blu-ray : La mort sans fin de "Happy birth dead"

Quitte à faire dans la référence, les distributeurs de ce film auraient dû pousser la logique jusqu’au bout et le renommer «Une mort dans fin». Genre « Un jour sans fin », mais en négatif inversé. Le principe de la journée qui se ré- pète à l’infinie est au centre de « Happy Birth Dead », film de genre malicieux et sans prétention. Le genre c’est l’horreur, le gore, le tueur en série sévissant sur un campus rempli de jolies étudiantes aussi mignonnes que bêtes.

La première d’entre elles c’est Tree (Jessica Rothe). Blonde superficielle, elle sort avec un de ses profs (marié par ailleurs), est odieuse avec sa colocataire et devient ingérable quand elle boit trop. Ce qu’elle a fait visiblement la veille quand son téléphone la réveille à 9 heures. Elle est dans la chambre d’un étudiant, Carter (Israël Broussard) mais ne se souvient plus du tout comment elle a atterri là. Carter la rassure : elle était simplement trop ivre pour rentrer seule, il l’a portée, puis a dormi chez un de ses amis. La tête comme un chaudron elle entame cette journée de cours exceptionnelle. Pour deux raisons. La première : c’est son anniversaire. La seconde : elle sera mortellement poignardée en soirée par un inconnu au visage masqué.

Tree est le prototype de la garce. Aussi quand elle est sur le point de se faire découper en morceau, on ne la regrette pas. Comme dans les films d’horreur, la fameuse méchante de service est toujours la première à mourir. Mais au premier coup de couteau, Tree se réveille de nouveau dans la chambre de Carter. Même jour même heure. Elle se souvient de tout. Et la voilà qui repart pour un tour. Une accumulation de morts violentes changeant parfois au gré de ses tentatives de démasquer le tueur.




Le film de Christopher Landon tient le spectateur en haleine, même si le nom du coupable, malgré pléthore de suspects, est vite éventé. On apprécie particulièrement le changement dans la personnalité de Tree. Cet anniversaire mortel sans fin lui permet de prendre conscience comment elle est nulle et dé- testable. Combien de morts violentes pour qu’elle s’amende ? Le DVD regorge de bonus. Quelques scènes coupées ainsi qu’une fin alternative, un peu gadget mais qui aurait retourné une nouvelle fois le public.

➤ « Happy Birth Dead », Universal, 14,99 € le DVD, 16,99 € le blu-ray

jeudi 22 mars 2018

Cinéma : Frissonnez avec les bonnes manières brésiliennes

Amateurs de films étranges et de mondes fantasmagoriques, ces « Bonnes manières » de Juliana Rojas et Marco Dutra sont pour vous. Un film brésilien entre critique sociale et fable fantastique. Une œuvre à part, qui marque par son ambiance unique. Clara postule au poste de nounou pour Ana. Clara est pauvre et noire. Ana, riche et blanche. Clara vit dans un petit meublé de la vieille ville, Ana dans un immense appartement d’une tour moderne. Deux jeunes femmes que tout oppose comme un résumé de la forte différence des classes de ce pays métissé qu’est le Brésil.

Pourtant les apparences sont trompeuses. Ana est abandonnée de sa famille. Promise à un fiancé, elle cède une nuit à un bel inconnu rencontré à une fête. Quand elle tombe enceinte, son père, riche proprié- taire terrien, l’envoie à la ville dans cet appartement froid et déshumanisé pour se faire avorter. Mais elle décide de garder l’enfant, coupant les ponts avec sa famille. A quelques semaines de l’accouchement, elle engage Clara comme femme à tout faire avant de lui confier le rôle de nounou.

La première heure du film raconte cette cohabitation. Clara, réservée et solitaire, a un secret : elle aime les femmes. Sa douceur et sa gentillesse séduisent Ana. Elles s’aiment, comme une évidence.

Les nuits de Joël
Mais quand Ana se met à faire des crises de somnambulisme, Clara s’inquiète. Surtout quand la future maman sort dans la rue pour chasser et dévorer des chats… Ana, terrorisée car elle ne se souvient de rien, lui révèle alors le secret de la conception de ce garçon qu’elle a décidé d’appeler Joël. La seconde partie du film se déroule sept ans après sa naissance. Clara a la garde de Joël. Dans tous les sens du terme car lui aussi, les soirs de pleine lune, change radicalement.

Difficile de déflorer les rebondissements du scénario. « Les bonnes manières » font partie de ces longs-métrages où il faut arriver vierge de tout préjugé. Se laisser embarquer par l’histoire, se faire happer par l’irruption du fantastique dans le récit. Une production à l’image soignée, dans une ville imaginaire, fantasmée, et qui béné-ficie de quelques séquences d’effets spéciaux dignes des blockbusters américains. Une bonne surprise dans la production souvent formatée à outrance des films de l’année.

➤ « Les bonnes manières », film fantastique de Juliana Rojas et Marco Dutra (Brésil, 2 h 15) avec Isabél Zuaa, Marjorie Estiano, Miguel Lobo...

mercredi 21 mars 2018

Cinéma : La prière plus forte que la drogue

LE FILM DE LA SEMAINE. Cédric Kahn raconte le parcours d’un toxicomane sauvé par la religion



Anthony Bajon, jeune acteur débutant, porte le personnage de Thomas, toxicomane en plein dé- crochage aux drogues dures. Une performance hors normes, physique et intérieure, récompensée justement par le prix d’interpré- tation masculine à la dernière Berlinade. Thomas est quasiment de tous les plans de ce film de Cédric Kahn. On ne sait pas d’où il vient, quel est son parcours. On se doute que cela n’a pas dû être rose tous les jours à voir la balafre qui orne sa pommette gauche. Dans une voiture, il regarde le paysage magnifique de la montagne à l’automne. Petites routes puis chemins de pierre et arrivée enfin à la communauté. Une ferme qui abrite en son sein une vingtaines d’anciens toxicomanes ou alcooliques, comme Thomas. Que des hommes. Ils cultivent un jardin, aident les paysans du coin et surtout prient. Ils prient Dieu ensemble, comme pour éloigner toute tentation ou pensée négative.

Le principe des premiers jours est simple. Jamais Thomas ne sera laissé seul. Son « ange gardien » Pierre (Damien Chapelle) l’accompagne partout. Plus qu’une surveillance, c’est une aide permanente qu’il lui offre. Une écoute aussi. Et surtout pas de jugement, principe de base de la communauté. Comme le rappelle, le chef Marco (Alex Brendemühl), ils sont tous passés par là avant lui. Ils ont connu la descente aux enfers, puis les crises de manque. Tous n’ont pas réussi à s’en sortir. Ils ont quitté la communauté. Mais tant que Thomas sera là, il devra se soumettre à ces règles.

 Fuite et retour
L’état d’hébétude du fougueux jeune homme ne lui permet pas de juger au début. Mais rapidement il reprend ses esprits. Son libre arbitre aussi. Car dans une scène violente et destructrice, il rejette ces hommes résignés, devenus membres d’une secte. Rage violente et fuite. En pleine nuit, il quitte la ferme, marche de longues heures dans le froid pour atteindre enfin un village. Mais sans argent ni point de chute, il va se réfugier dans la ferme où il a travaillé récemment. Il y a rencontré Louise, une jeune étudiante. Elle l’accueille, le raisonne et il retourne à la communauté. Pour se donner une seconde chance. De s’en sortir. De revoir Louise aussi.

En plaçant l’amour au même niveau que la prière, Cédric Kahn permet à son film de briser cet enfermement réducteur. Il n’y a pas que la religion pour sortir de l’enfer de la drogue. Thomas décroche, se sent même comme investi d’une mission pour servir Dieu. Une conversion superbement interprétée par Anthony Bajon. Performance d’autant plus réussie que l’on sent, en permanence, que tout reste fragile, comme joué. Le film aurait pu être primaire, c’est finalement une réflexion pleine de bienveillance et de doute.

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Paroles du réalisateur : "C’est l’histoire d’un type qui dit « Sauvez-moi ! »



Cédric Kahn s’explique sur le scénario, le tournage et le casting de « La Prière ». « A la base on avait un scénario classique. On racontait l’avant, d’où venait le gars. Finalement ça ne fonctionnait pas du tout. L’histoire n’a marché qu’à partir du moment où on a mis la thérapie et la prière au centre du récit. Le film commence au moment où il arrive et s’achève quand il part. Comme dans un western quand le type frappe à la porte du ranch et dit ‘Sauvez-moi !’. Bizarrement, tous les détails qu’on racontait sur le personnage principal affaiblissaient l’histoire ».
 « On n’a pas fait de casting spécifique pour le personnage d’Anthony. On a cherché le groupe en se disant que le protagoniste arriverait parmi eux. On leur faisait faire deux tests : une prière et un témoignage. En fait ceux qui priaient bien, ce n’était pas les croyants mais les bons acteurs. Pour le rôle principal, je cherchais un garçon avec beaucoup de présence, d’intensité, de violence, mais aussi une forme de candeur, un lien fort à l’enfance. »
« Je voulais de la montagne, du paysage, un sentiment d’isolement, mais aussi d’espace, d’éternité. On a cherché dans les Pyrénées, dans les Alpes. Et on est arrivé dans le Trièves, en Isère, un plateau large entouré de montagnes à 360°. Un lieu magique, préservé, mélange de beauté et de rudesse. L’endroit idéal pour raconter cette histoire. Ce paysage est devenu un personnage du film à part entière. »

 ➤ « La prière », comédie dramatique de Cédric Kahn (France, 1 h 47) avec Anthony Bajon, Damien Chapelle, etc.

lundi 19 mars 2018

BD : Laurent Bonneau se met à nu


30 ans. Pour beaucoup c’est encore la jeunesse et toute une vie devant soi. Mais pour les générations actuelles, cela semble la première bascule vers une existence plus sérieuse, impliquée, triste... Laurent Bonneau, auteur de BD installé à Narbonne, a voulu garder une trace de ce passage. Il raconte dans ce gros album de près de 120 pages les retrouvailles de cinq amis d’enfance. Ils ont fait les 400 coups au lycée. Ils ont 30 ans aujourd’hui et vont passer un week-end entre eux dans une maison au bord de l’océan.

L’album raconte ces deux jours mais aussi l’avant, comment Laurent Bonneau explique à ses potes que cela deviendra un album de BD. L’échange de points de vue de jeunes adultes sur leur vie. Question d’un des intervenants : « Est-ce qu’à la fin de ton histoire il y a quelqu’un qui meurt ? » Loin d’être incongrue, cette interrogation est légitime car on devine la fragilité de certains. Couples qui battent de l’aile, non reconnaissance de son travail ou accumulation de désillusions, il est parfois bien compliqué d’assumer trois décennies sans avoir le désir de définitivement tirer le rideau. Mais que l’on rassure les sensibles, personne ne meurt. C’est la vraie vie qui se retrouve dans cet album au graphisme particulier (dessins à la mine de plomb combinés à des aplats numériques).




Et Laurent Bonneau de s’interroger « S’agit-il d’une autobiographie ou d’une autofiction ? En rendant le réel plus souple, on peut se demander s’il ne devient pas fiction de toute façon, même s’il garde l’authenticité du vécu et de l’intime. » 

➤ « On sème la folie » de Laurent Bonneau, Bamboo Grand Angle, 21,90 €