samedi 3 janvier 2026

BD - La folie religieuse met "Orbital" en danger


Les très nombreux amateurs de la série de SF Orbital avaient accusé le coup à la fin du 8e tome écrit par Runberg et dessiné par Pellé. L'envoûtante alien Mézoké, binôme du héros humain, Caleb, se sacrifiait et disparaissait dans une dimension quantique inconnue. Morte ? Pas exactement. Partie pour un ailleurs dont on ne revient jamais. A moins de retrouver des traces quantiques de l'agent de l'ODI et de tomber sur un nouvel organisme ou corps compatible pour lui permettre de réaliser le chemin inverse. Caleb n'y croit pas. Dernid et Angus, eux, compagnons de route des deux héros, s'accrochent toujours à ce dernier espoir. 

Six années ont passé. Caleb a tourné la page. Il a progressivement quitté le terrain pour s'impliquer au plus haut niveau de l'ODI. Il est le représentant de la race humaine et est sur le point de devenir le le nouveau Dignitaire Primal, celui qui dirige quasiment toute la galaxie. Un changement d'attitude qui doit beaucoup à sa nouvelle compagne. Une alien comme Mézoké, mais d'une race différente. Alors que le grand jour approche, une nouvelle menace apparaît. Les quatre plus grandes religions s'unissent et lancent un ultimatum à l'ODI. Les milliards de fidèles devront être mieux représentés au sein du grand conseil. Des revendications qui ressemblent plus à du chantage à la guerre sainte qu'à une saine volonté de démocratie. Caleb va devoir faire des choix. L'avenir d'Orbital est en jeu. Pile au moment ou Dernid et Angus pensent avoir retrouvé des bribes de Mézoké…

Il n'était pas du tout évident du tout de trouver une suite à Orbital à la fin de la quatrième mission constituée des tomes 7 et 8. Runberg a beaucoup ruminé et a finalement trouvé ce thème, grandement d'actualité, de la montée des fanatismes religieux dans un monde où la technologie semble triompher. Le changement de mentalité de Caleb est une difficulté supplémentaire pour les fans. D'aventurier idéaliste il est devenu, miné par le chagrin, politique ambitieux. Et pourtant ils ne seront pas déçus. A double titre. Le scénariste a parfaitement su ramener le fil de l'histoire vers ce qui a fait son succès, la relation entre un humain et une alien, Caleb et Mézoké. 

Et côté dessin, Pellé n'a rien perdu de sa maestria. Les extraterrestres sont toujours aussi originaux, les vaisseaux spatiaux d'une grande beauté et les paysages des stations ou planètes éloignées bourrés d'inventivité. Orbital est idéalement lancé pour une 5e mission aussi prenante que les précédentes.  

"Orbital" (tome 9), Dupuis, 56 pages, 15,95 €


vendredi 2 janvier 2026

Polars - Amies, pour le pire et le meilleur

Les tribulations compliquées de deux copines sont au centre de ces polars signés par Sophie Stava, Américaine et Marlène Charine, Suissesse.

Autant que l'amour, l'amitié peut vous pousser à réaliser des actions que l'on risque de regretter de longues années après. Dans La menteuse et De ma famille, polars signés par Sophie Stava et Marlène Charine, ce sont des amitié féminines qui vont durablement faire évoluer le cours de la vie de ces quatre femmes.

Sloane a un gros problème. Depuis son plus jeune âge, elle aime mentir. Plus exactement elle a tendance à enjoliver son quotidien. Quitte à faire croire à ses copines de classe que son père est un célèbre comédien et que sa mère est riche à millions. Dans la vraie vie, Sloane arrive difficilement à boucler ses fins de mois. Elle semble sur la bonne voie (celle de la rédemption et de la vérité), quand elle croise la route d'un beau mec, Jay, dans un parc. Et pour tenter de le séduire, elle prétend être infirmière. Un petit mensonge qui va la transformer en Caitlin, et lui permettre de devenir la nounou de la fille de Jay et Violet. Violet... La femme que Sloane rêve d'être. Elle va donc se transformer pour lui ressembler au maximum, devenant ainsi la meilleure amie de l'épouse de l'homme qu'elle convoite. Le roman noir de Sophie Stava débute comme une romance basique. Mais ces deux femmes, qui ont beaucoup à cacher l'une à l'autre, vont finalement se rencontrer et se comprendre. A moins que les mensonges, de l'une comme de l'autre, ne faussent complètement le jeu. Une intrigue qui vous surprendra, machiavélique, très tordue. Au point qu'elle a séduit Lindsay Lohan qui interprétera dans une série cette incroyable menteuse.

Adolescentes inséparables

Des mensonges, il y en aussi dans la vie de Claire, l'héroïne du roman de Marlène Charine. La petite quarantaine, mariée à Yohan, elle est la mère d'un petit garçon de moins d'un an. Quand Claire disparaît en pleine nuit, le mari panique. Il prévient la police qui décide de ne rien faire. Claire est majeure et a tout à fait le droit de «s'évaporer» volontairement. C'est en creusant dans le passé de Claire que Yohan va découvrir l'existence de Mathilde, la meilleure amie de sa femme quand elle était adolescente. Deux copines opposées (Claire, placide fille de grand bourgeois, Mathilde, sans le sou, effrontée et intrépide) au parcours chaotique. C'est dans les événements du passé que Yohan va découvrir la véritable personnalité de sa femme. Il va tomber des nues. Comme La menteuse, De ma famille est un polar à l'intrigue plus que tortueuse. De ces romans qui déboussolent le lecteur, amené à une fin qu'il n'aurait jamais imaginé, preuve de l'immense talent de ces deux autrices. 

« La menteuse », Sophie Stava, Les Escales, 368 pages, 21,90 €

« De ma famille », Marlène Charine, Calmann-Lévy, 352 pages, 20,90 €

jeudi 1 janvier 2026

Polar - Bourbon Kid face à Hitler

Bourbon Kid, tueur sans vergogne et héros imaginé par un auteur "Anonyme", affronte Hitler en personne dans « Noir comme l’enfer », nouveau volet de ses tribulations.

Pourquoi être raisonnable et réaliste quand on peut faire voler en éclats toutes les conventions par sa seule imagination ? Ce concept a servi de base pour tous les romans noirs écrits par un auteur britannique qui conserve encore son anonymat. Dans ces romans d'action entre fantastique, érotisme et humour, toute une ribambelle de personnages se croisent, s'aiment, se massacrent et sauvent le monde quand ils ne tentent pas de le détruire. Tout a commencé dans Le livre sans nom et dans le sillage du Bourbon Kid. Un sacré gaillard, immortel, toujours armé, tuant ses prochains comme vous respirez : naturellement et sans réfléchir. Après quelques péripéties en solo, il rejoint une officine secrète, les Dead Hunters. C'est dans ce cadre qu'il se rend dans la petite ville de Desespoir au fin fond des USA. Un fou furieux a massacré deux flics. Son analyse ADN a matché avec des échantillons trouvés sur les haillons de plusieurs prostituées anglaises. Celles assassinées quelques décennies auparavant par… Jack l'éventreur.  

Il est souvent question de voyage dans le temps dans ce gros roman qui ne décevra pas les amateurs de série B. Car le romancier n'y va pas avec le dos de la cuillère. Pour l'outrance, Frédéric Dard aurait trouvé un sacré concurrent. Notamment dans les personnages secondaires. Tant amis du Kid que ennemis. 

Dans la première catégorie, Sanchez, barman très prétentieux, peureux et voleur, remporte la palme. Avec Jasmine, ancienne prostituée, belle à damner les morts, ayant tendance à se dévêtir à la première alerte. Il n'y a pas meilleure diversion pour frapper. 

Chez les méchants, c'est encore ce qui se fait de mieux. Après le Diable, c'est Hitler (merci au voyage dans le temps…) qui tente de se mettre en travers de la route du Bourbon Kid. Un dictateur ridiculisé avec brio. Et il retrouvera sa place en enfer où, selon les gardiens, ils n'y vont pas « de main morte avec lui. Il se fait gazer tous les matins au réveil puis sodomiser au déjeuner par une bande de démons. » La décence nous interdit de raconter ici ce qu'ils lui réservent au dîner. Mais il l'a mérité, « et deux fois le dimanche ». Rajoutez au menu un cyborg, des clones et des fous religieux et vous avez au final quelques heures de pure évasion, sans la moindre limite.     

« Noir comme l’enfer » par Anonyme, Sonatine, 464 pages, 23,90 €

jeudi 20 novembre 2025

Thriller - « La rumeur » gâche l’amitié

Bien avant les réseaux sociaux, une rumeur pouvait se propager à une vitesse folle. Moins loin, mais aussi vite. Dans ce thriller signé Heidi Perks, c’est à partir de l’entrée de l’école primaire d’une petite ville anglaise que l’annonce de la disparition d’Anna va agiter la communauté. Anna, une des mamans. Partie d’elle-même ? Enlevée ? Ses trois meilleures copines n’ont pas la réponse. Grace non plus. Une autre très bonne amie, d’enfance cette fois. Encore une maman, réapparue récemment après quelques années en Australie. 

En faisant parler les différentes protagonistes de ce huis-clos étouffant (malgré la mer, les falaises et la campagne), l’autrice parvient à nous faire douter de tout. Quelles sont les motivations de Grace, enquêtrice en herbe ? Et qui est retrouvée morte au pied du précipice ? Un roman noir inédit, féminin et machiavélique.

« La rumeur », Heidi Perks, Le Livre de Poche, 380 pages, 14,90 €


mercredi 19 novembre 2025

BD – Le petit peuple de Régis Loisel


Si Régis Loisel est longtemps resté sans rien publier de nouveau, l'attente valait la chandelle. Après trois années de travail intense, il sort pour cette fin d'année un nouvel album (une nouvelle grand œuvre diront les plus enthousiastes), gros, grand et fantastiquement passionnant. 

Sur une idée de Jean-Blaise Djian, le scénariste, Loisel a imaginé ce petit monde délirant et l'a couché sur papier. Une histoire d'amour contrariée. Pierrot, facteur à bicyclette, est laid comme un pou. Un peu simple aussi. Persuadé qu'il est encore plus beau que les acteurs d'Hollywood, il collectionne les râteaux. Le soir, en rentrant chez lui, il admire Lola, lui déclare sa flamme. Lola est mannequin. Pas de celles qui défilent sur les podiums. Lola est un mannequin en plastique, planté immobile dans la vitrine d'un magasin de dessous affriolants. 


Amour contrarié, voire impossible. A moins que la mère de Pierrot ne donne vie à Lola. La matrone, qui vit dans cette maison près de la forêt, est un peu sorcière et maîtrise le vaudou. C'est dans cet environnement que le petit peuple fantastique de Loisel prend vie : lutins aux noms de héros de BD (Akim, Bécassine, Zembla), serviteur rigide, père statufié et autres joyeusetés ou monstruosités. Sans oublier Mimi, sosie en chair et en os de Lola, jeune fille louée pour la soirée par la mère de Pierrot. 

Sur plus de 150 pages Régis Loisel laisse son imagination et sa plume courir sans la moindre contrainte. C'est baroque, étonnant, beau et sensible. Du grand art, un futur classique de la bande dessinée.

« La dernière maison juste avant la forêt » de Régis Loisel et Jean-Blaise Djian, Rue de Sèvres, 168 pages, 35 € (Version en noir et blanc, 184 pages, 38 €)

mercredi 12 novembre 2025

BD - Evitez de croiser le chemin du "Village"


Quand deux ténors du polar français, Franck Thilliez et Niko Tackian, unissent leur talent, cela donne une BD entre angoisse et SF, joli terrain de jeu pour le dessinateur Kamil Kochanski. Mais cela ne suffit pas. On sent que le format, même étendu (148 pages quand même…), n'offre pas toutes les possibilités d'un bon gros bouquin de 500 pages. Et paradoxalement, même s'il y a plus à voir et à lire que dans trois albums "classiques", on reste un peu sur sa faim. 


A la base, cela débute comme une histoire policière normale. La découverte d'un corps dans une rivière dans les Alpes. Un corps. Puis deux et finalement ce sont des dizaines de cadavres qui remontent à la surface. Inconnus des services de police. Jusqu'à ce qu'un petit perspicace fasse le rapprochement avec des disparitions inexpliquées dans un asile psychiatrique. Problème : c'était il y a trente ans. Un simple libraire aidé d'une policière intrépide va se lancer dans une course contre la montre. Dans tous les sens du terme car il est beaucoup question de voyage dans le passé (et le futur) dans ce roman graphique très sombre.

Au final, on regrette le manque de profondeur de la psychologie des héros (la faute au format BD…), mais on se félicite de l'exceptionnelle richesse du graphisme de Kamil Kochanski.   

"Le village", Delcourt, 148 pages, 22,50 €


mercredi 5 novembre 2025

BD - Saint-Roustan, concentré de France absurde


Depuis leur départ-éviction de France Inter, les humoristes les plus terribles du moment ont trouvé refuge sur les ondes de Radio Nova. Tous les dimanches, dans la Dernière, de 18h à 20h, ils passent à la moulinette l’actualité française. Dans la bande de Guillaume Meurice, on retrouve Pierre-Emmanuel Barré qui raconte avec verve la vie quotidienne de la petite bourgade de Saint-Roustan. Un lieu imaginaire mais où tout le monde pourrait reconnaître un peu de son village. 

Des sketches déclinés désormais en bande dessinée dans ce premier tome des “Chroniques de Saint-Roustan”. Si Barré, avec la complicité d’Arsen, assure les textes, les dessins sont confiés à plusieurs illustrateurs, habitués des pages de Fluide Glacial. On retrouve donc Etienne Le Roux et Damien Geoffroy pour raconter les aventures du maire Guilhem Maurice et de ses administrés, les fameux Rassilariens


Des histoires courtes entrecoupées de faux articles du journal municipal, illustrés par Loïc Chevallier. Enfin, pour compléter ce véritable gang d’amuseurs publics, n’oublions pas Relom qui chapeaute les scénarios et dessine quelques strips et gags ayant pour héros le pitoyable Eric Lanpré, caricature (mais à peine…) d’Aymeric Lompret, autre comique à entendre les dimanches sur Radio Nova. 

Dans ces chroniques vous apprendrez pourquoi l’opération Saint-Roustan plage est toujours un échec, comment une presque sorcière a sauvé le village au Moyen Age et la signification des runes inscrites sur une pierre ancestrale trônant au milieu du bourg. C’est souvent très hard, de l’humour extrême, comme on n’en fait plus beaucoup dans notre société policée. Réjouissant. Quasiment salutaire face à la bêtise ambiante.  

“Les chroniques de Saint-Roustan”, Delcourt, 56 pages, 15,50 €


samedi 1 novembre 2025

BD - L'enquêtrice de "1949" saute d'une époque à une autre


Les paradoxes temporels et autres histoires se déroulant sur deux plans historiques différents semblent plaire aux créateurs de BD. Dustin Weaver, auteur complet américain, propose sa version de cette équation à deux variables dans "1949", récit complet digne des meilleures créations de science-fiction

Les premières pages mélangent les deux ambiances. En noir et blanc le récit, très polar vintage, se déroulant aux USA en 1949, en couleurs, la partie du futur, avec drones, robots et technologie avancée omniprésente. D'un côté une flic américaine, belle, solitaire et très efficace, de l'autre une sorte de cyborg asexué, aux réactions machinales. Pour faire le lien entre les deux : des rêves. Car l'inspecteur Blank, quand elle abandonne la traque d'un mystérieux tueur, s'endort éreintée et rêve de ce cyborg du futur. A moins que cela ne soit le robot qui s'imagine endosser l'apparence et la vie de l'inspecteur Blank. 


Sur ce scénario où le lecteur jongle d'une époque à l'autre, d'une ambiance à l'autre, Dustin Weaver démontre toute l'étendue de son talent. On est en admiration devant ses planches en noir et blanc, hommages appuyés à un certain âge d'or des comics US. Mais quand il passe à la partie anticipation, il donne encore plus d'ampleur et de force à ses dessins méticuleux, bourrés de technologies et de détails futuristes. 

D'une beauté graphique à couper le souffle. Mais avec en plus une belle parabole sur l'Humanité qui malgré les dérives de la technologie, arrivera toujours à l'emporter.   

"1949", Delcourt, 112 pages, 16,95 €


vendredi 31 octobre 2025

Roman – Arpenter les « Territoires » de Stephen King et Peter Straub

Devenus des classiques de la littérature fantastique, les œuvres de Stephen King sont indémodables. L'occasion, pour les fêtes, de ressortir des titres emblématiques dans des versions collector cartonnées. Après Talisman l'hiver dernier, la suite, Territoires, bénéficie de cette réédition de luxe. Deux romans avec un même héros, Jack Sawyer, mais deux papas puisque l'écrivain du Maine s'est associé au britannique Peter Straub. 

Paru en 2001, ce roman permet aux deux romanciers de retrouver un héros qu'ils ont adoré créer. 20 ans après la première partie, Jack est devenu un adulte. Policier, il a tout oublié de cette aventure de jeunesse qui l'a conduit dans les Territoires. Cette fois c'est dans le Wisconsin que Jack va affronter une terrible menace, vicieusement dissimulée dans une maison de retraite. Les passages par le monde parallèle sont moins nombreux, mais l'angoisse, la peur et le suspense sont au rendez-vous. Des heures de lectures et, pour les plus sensibles, encore plus de cauchemars à la clé. 

Dans la préface, Stephen King laisse la porte ouverte à une 3e partie, mais ce sera sans Peter Straub, mort en 2022 et sans doute parti explorer d'autres Territoires inconnus. 

« Territoires » de Stephen King et Peter Straub, Albin Michel, 575 pages, 25 €

jeudi 30 octobre 2025

BD - Une vie sauvée par “Le piano de Leipzig”


Certains “génocides” ne sont plus d’actualité. Pourtant ils sont récents et ne souffrent d’aucune contestation de la part des historiens. Alors que le Vietnam est en pleine guerre de décolonisation, le Cambodge voisin bascule dans la sphère soviétique. Les Khmers rouges prennent le pouvoir et rapidement les libertés reculent. Tout citoyen récalcitrant sera emprisonné, rééduqué voire exterminé. Ce contexte sert de fil rouge à ce roman graphique signé Tian, dessinateur cambodgien réfugié en France et qui a décidé de raconter cette période trouble en BD. Il va dans “Le piano de Leipzig” se pencher sur le destin d’une de ses tantes. 

Dani, contre l’avis de son père, quitte le Cambodge en 1965. Direction Leipzig en RDA (Allemagne de l’Est) pour y suivre des cours de piano. Une vie rude dans le froid et les privations mais qui donne l’occasion à la jeune femme de rompre avec le chef de famille intransigeant et violent. 


Elle va faire sa vie dans ce pays satellite de l’URSS, se perfectionnant dans son art et décrochant un poste de professeur de musique. Pour progresser et conserver ses chances de rester en Allemagne, Dani fait le sacrifice d’acheter un piano neuf. Un investissement qui va finalement lui sauver la vie. Quand elle voudra revenir au pays, alors que les Khmers rouges commencent à mettre en place leur système totalitaire mortifère, elle est découragée par le prix du transport de son instrument de musique. La musique lui a certainement sauvé la vie deux fois. 

Tian raconte cette vie simple, entre passion artistique, quotidien compliqué d’une mère célibataire et refus de l’évidence de la fin du bloc de l’Est. Dani ne viendra en France retrouver l’autre branche de sa famille exilée que très tard. L’occasion pour Tian de découvrir ce pan de son histoire longtemps resté secret. Un témoignage essentiel sur la vie des expatriés cambodgiens, le fonctionnement de la société du temps de l’Allemagne coupée en deux ou les conséquences de ces quelques années de terreur imposées par un petit groupe de fanatiques. Le dessin, faussement simple et presque doux, apporte encore plus de force à ce récit intrinsèquement très violent.

“Le piano de Leipzig”, Gallimard bande dessinée, 176 pages, 24,90 €


mercredi 29 octobre 2025

Roman - Titaÿna, célébrité catalane oubliée

Découvrez dans le nouveau roman d'Hélène Legrais le destin et la chute d'une journaliste pionnière de l'entre deux guerres, Elisabeth Sauvy de Villeneuve-de-la-Raho en Pays Catalan, alias Titaÿna de son nom de plume.

Sujet brûlant d'actualité au centre du nouveau roman d'Hélène Legrais, écrivaine qui a toujours profité de l'histoire de son cher Pays Catalan pour signer des récits finalement universels. En décidant de remettre sur le devant de la scène la figure oubliée de Titaÿna, c'est tout un pan un peu honteux de l'histoire contemporaine française que l'ancienne journaliste de France Inter et Europe 1 sort des limbes de l'oubli. Mais ce n'est pas un hasard si elle raconte l'existence de cette femme indépendante, totalement effacée des radars après sa période, courte mais intense, de collaboration avec les journaux à la botte de l'occupant nazi. En fin d'ouvrage, elle s'en explique : « 85 ans après, crise économique, crispation sociale et montée des extrêmes semblent à nouveau se conjuguer pour nous mener dans la même funeste direction. L'Histoire bégaie et redonner vie à cette période ainsi qu'à la façon dont nos aïeux l'ont traversée, c'est un peu nous présenter un miroir pour nous regarder au fond de l'âme. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas... » 

Pour raconter Titaÿna et cette France déjà en plein recul dans le concert des Nations, Hélène Legrais utilise avec intelligence le contre-point. D'abord un ancrage local (collection Territoires oblige), la montée à Paris, en 1928, de Baptiste, le fils de l'épicier de Villeneuve-de-la-Raho, village près de Perpignan. Il veut voler de ses propres ailes, conquérir la capitale. Il va aller sonner chez une vague connaissance, Elisabeth Sauvy, de Villeneuve elle aussi, devenue une célèbre journaliste sous le nom énigmatique de Titaÿna. « Regard de braise, teint mat et menton pointu, volontaire. » « Une femme de trente ans sûre d'elle, enroulée dans une sorte de peignoir de soie brodé d'oiseaux exotiques qui ondulait autour de son corps mince et nerveux. » Baptiste aurait pu tomber amoureux. Mais c'est une autre femme, de son âge, qui va lui faire encore plus d'effet, Nicolette. Elle aussi est fascinée par Titaÿna, son métier, son indépendance. Nicolette veut devenir une grande et célèbre journaliste, comme son modèle. Le roman raconte cette double fascination pour Titaÿna la rebelle, du petit Catalan et de l'intellectuelle parisienne en mal d'émancipation. 

Titaÿna, au début de sa carrière, a beaucoup fait pour la cause des femmes et des peuples dits « primitifs » dans ses reportages autour du monde. Mais avec la célébrité, elle a oublié ses idéaux et quand les nazis déferlent sur la France et occupent Paris, elle accepte de signer dans des journaux collaborationnistes des articles violemment antisémites. Au grand dégoût de Nicolette qui elle préfère ne plus écrire une ligne et résister secrètement. Deux femmes, deux journalistes, une inventée, une très réelle pour permettre aux lectrices et lecteurs du roman de se demander quelle aurait été leur attitude. Un conditionnel qui n'est presque plus de mise tant les événements nous rattrapent à la vitesse d'un cheval au galop.   

« La fascination Titaÿna » d'Hélène Legrais, Calmann-Lévy, 368 pages, 20,90 €

mercredi 22 octobre 2025

BD - “M is for Monster”, corps réparé, esprit en lambeaux


Encore une variation sur la trame de Frankenstein. Version familiale. Frances et Maura sont deux sœurs. Des scientifiques à la recherche de nouveaux progrès pour améliorer la société. De grosses têtes obnubilées par leurs découvertes. Au point d’être imprudentes. Maura est électrocutée. Tuée sur le coup. Il en faut plus pour démoraliser Frances

En compagnie de son mari, elle abandonne tous ses projets en cours, met les restes de sa sœur à l’abri et tente de découvrir comment remettre ce corps en marche. Après plusieurs échecs elle parvient enfin à la réveiller. Une seconde naissance pour une enveloppe charnelle rapiécée de toutes parts mais qui a complètement oublié son passé. La nouvelle entité adopte le nom de M. M. comme monstre… 

La BD de Talia Dutton, jeune diplômée californienne, s’écarte assez vite de la trame du roman fantastique. L’apparence n’est qu’un prétexte. La véritable monstruosité de M se place plutôt dans son manque de personnalité. Comment vivre si on ne sait pas qui on est. Il y est aussi beaucoup question d’étouffement. Mura était sous l’emprise de sa sœur Frances. Comment profiter de ce second départ pour changer les choses ? 

Le dessin, entre ligne claire et hommage au style des dessins animés US, bonifié par une judicieuse et parcimonieuse utilisation des couleurs, donne un côté enfantin à ce roman graphique. Et c’est normal. M est un peu un bébé qui a tout à apprendre. Avec un autre challenge : parvenir à changer sa sœur.  

M is for Monster”, Delcourt - Waves, 224 pages, 14,95 €


vendredi 17 octobre 2025

Jeunesse – Le père Noël a d'abord été un enfant adorable


Présenté comme un calendrier de l'Avent littéraire, ce très joli album jeunesse permet aux parents de raconter l'enfance du père Noël aux plus jeunes. 24 petites histoires imaginées par Sébastien Perez, une par soir avant d'enfin recevoir les cadeaux tant espérés, avec pour décupler les rêves, de superbes illustrations de Benjamin Lacombe

Le portrait du père Noël (gros, barbu, habillé de rouge et accompagnés de rennes volants) n'est pas dû au hasard. Toute cette imagerie est née durant la jeunesse du petit garçon qui deviendra le plus grand ami des enfants sages. 

Né dans un village perdu dans le grand Nord, Nicolas a rapidement développé un don pour comprendre tout ce qui vit. Les animaux (on apprend comment il dompte ses rennes magiques) ou les humains. 

Les auteurs imaginent par exemple que c'est lui qui est à l'origine du père Fouettard, un autre petit garçon rencontré dans son école. On croise aussi au fil de ces pages des lutins, des oiseaux messagers, une jolie fillette, future mère Noël et quelques étoiles pour illuminer la nuit de Noël. Le tout agrémenté de plusieurs chansons dont les airs sont disponibles grâce à des QR codes. Un cadeau parfait, avant, pendant ou après la période des fêtes.   

« L'enfance du père Noël » de Sébastien Perez et Benjamin Lacombe, Éditions Margot, 104 pages, 25 €

jeudi 16 octobre 2025

Polar poétique - Baudelaire et l'affaire de la femme sans tête

Nadine Monfils, après Magritte, transforme Baudelaire en héros d'une série de polars dans le Paris du milieu du XIXe siècle. 

Charles Baudelaire meilleur que Vidocq ? Le poète parisien n'est pas connu pour ses polars. Mais comme Nadine Monfils aime ce genre, elle n'a pas hésité à convoquer l'auteur des Fleurs du mal pour lancer cette nouvelle série entre hommage littéraire, polar historique et biographie romancée. La femme de lettres belge, sans jamais avoir renié son pays d'origine, bien au contraire, a mis toute sa connaissance parisienne dans cette déambulation de Baudelaire dans les rues de la capitale. De l'hôtel Pimodan (siège du club des Haschischins) à la rue de la Femme sans tête en passant par le pont Marie et toutes les petites venelles de l'île Saint-Louis, il va tenter de découvrir qui a tué cette femme dont on a retrouvé que le corps décapité dans la rue. 

Si Baudelaire s'intéresse à l'affaire (outre le fait qu'il a trébuché sur le corps au petit matin en rentrant chez lui ivre mort), c'est que la tête lui a été livré à domicile. Dans un grand carton à chapeau. Il l'ouvre en présence de sa maîtresse adorée, Jeanne Duval, une métisse, comédienne à l'occasion, un peu prostituée par obligation pécuniaire. Il sera même encouragé à démasquer l'assassin par un mystérieux personnage qui lui paiera chaque avancée dans l'enquête. Une rentrée d'argent inespérée pour un Baudelaire en perpétuelle recherche de devises. Bien obligé pour assumer son goût du luxe, le train de vie de sa maîtresse, les multiples sorties culturelles et gastronomiques ou les tournées des bars. 

Concierge envahissante

Nadine Monfils, dans des chapitres courts et rythmés, profite de la première moitié du roman pour raconter dans le détail la vie du génie de la poésie française. Et de dresser la revue de ceux qui gravitent dans son entourage. Les connus (Allan Kardec, Victor Hugo ou Vidocq) mais aussi les anonymes qui participent à l'enquête. On apprécie particulièrement le policier, l'inspecteur Delâbre, débonnaire, vivant seul avec sa chienne, manipulant ses hommes, Baudelaire et la pègre pour démasquer le  découpeur de femmes. Au pluriel car une seconde inconnue est retrouvée dans Paris. Toujours en deux morceaux... 

La concierge de Baudelaire devient aussi une figure marquante. Elle a des vues sur le poète et tente de l'exciter en expliquant qu'une de ses amies a « retrouvé un asticot dans sa culotte... » Dégoût de Baudelaire. Alors la concierge en remet une couche : « Bah, à notre âge, du moment que ça frétille ! » On retrouve dans ces trognes iconoclastes toute la richesse et  excès du style de Nadine Monfils. Car la poésie ne doit pas faire oublier la vie. Même triviale. Seul bémol à ce roman aussi riche en informations sur le Paris de l'époque qu'en scènes croquignolesques : la résolution de l'intrigue est trop vite expédiée. Comme s'il fallait terminer un poème avec une rime riche au détriment de sa beauté globale.    

« Les fleurs du crime de Monsieur Baudelaire – La femme sans tête », Nadine Monfils, Verso – Seuil, 320 pages, 17,90 €

mercredi 15 octobre 2025

BD - Dan, le virtuose, imagine le monde futuriste de “Dehors”


Les éditions Kennes, en prétendant que “Dehors”, l’album de Dan paru le 15 octobre dernier, est “la claque visuelle de l’année”, ne prennent pas trop de risque. Personne, du milieu ou simple amateur de BD, ne pourra nier cette évidence. Dan, longtemps cantonné à un rôle d’assistant de Janry sur les gags du Petit Spirou, a mis du temps à prendre de l’assurance. Après un faux départ avec Soda (qui finalement restera dessiné par Gazzotti…), il semble avoir trouvé dans le scénario d’Hemberg, le genre et l’univers qui lui permettent de briller de mille feux. Pourtant la beauté n’est pas toujours facile à retranscrire quand on se lance dans une saga de SF post-apocalyptique tendance Blade runner. Ses décors comme ses personnages ou les véhicules utilisés sont sublimés par son trait entre pur réalisme et rondeur de la si lisible franco-belge. Alors plongez (sans jeu de mot) dans ce monde pourtant peu accueillant, vous ne regretterez pas après avoir fait la connaissance de Zac, l’orphelin devenu adulte et Silo, la jeune fille pressée.


Dans un futur lointain, le dérèglement climatique a provoqué la montée des eaux. Toutes les villes ont été submergées. L’atmosphère est devenue invivable. Dans les profondeurs, des communautés ont survécu. Rien à manger si ce n’est une infâme bouillie. Les drogues par contre circulent facilement. malgré l’emprise d’une secte qui exploite les enfants et interdit à quiconque de rejoindre le “Dehors”. Zac quitte enfin le statut d’enfant assimilé dans cette société à esclave. Devenu adulte, il espère avoir un emploi de pilote de bathyscaphe. Silo, elle, vit chez son père adoptif. Comme deux jumeaux encore bébés. Amis depuis toujours, ils vont devoir bouleverser leurs plans. Et fuir plus tôt que prévu vers ce “Dehors” légendaire. 

Ces 112 pages, denses et mouvementées, nous promènent dans les méandres inhospitalières de cette cité obscure et sale. Si le scénario souffre parfois de quelques petites faiblesses ou facilités, le tout est rattrapé par le dessin de Dan. Il a mis des années pour boucler ce livre. Espérons qu’il sortira plus rapidement la suite. Car les aventures de Zac et Silo sur la route du Dehors sont loin d’être bouclées.

“Dehors”, Kennes, 112 pages, 19,95 €


mercredi 8 octobre 2025

BD - Picsou peut devenir le capitaliste le plus marrant de la planète


Depuis que les éditions Glénat ont passé un accord avec la licence Disney, les grands noms de la BD ont la possibilité de s’approprier ces personnages mythiques (Mickey, Donald, Picsou), pour les embarquer dans des aventures radicalement différentes des récits parfois un peu formatés. Une nouvelle fois, Kéramidas se frotte à cet univers graphique qu’il connaît et apprécie particulièrement. Un Mickey, un Donald et cette fois, avec Jul au scénario, il s’attaque au plus grand capitaliste de tous les temps, l’abominable Picsou. 


Le milliardaire, avare au possible, est en pleine déprime. Il n’est plus l’homme le plus riche du monde. Un inconnu, Carsten Duck, en quelques semaines, lui a chipé le trône. Une fortune colossale mais virtuelle puisqu’elle est constituée de bit-coincoins. Picsou va vouloir investir dans cette crypto-monnaie. Mais c’est plus compliqué qu’il n’y paraît et les revers de fortune sont rapides et radicaux. 

Sur une thématique moderne et actuelle, les deux auteurs signent une BD finalement très politique. Avec message caché contre un certain modernisme et les apparences trompeuses. 

Le meilleur reste cependant le déferlement de jeux de mots et caricatures des travers de notre société actuelle. Les Castors juniors deviennent de redoutables influenceurs, Picsou héros de téléréalité… Le tout dessiné par un Kéramidas parfait dans l’interprétation du trait Disney tout en y insufflant son style.  

 “Picsou et les bit-coincoins”, Glénat, 48 pages, 11,50 € (il existe une éditions collector grand format de 56 pages à 17,50 €) 


samedi 4 octobre 2025

Thriller - Un jeu de « Cache-cache » aux sinistres conséquences

Comment un simple jeu devient une méthode pour tuer ? Réponse dans ce roman du Danois Soren Sveistrup, expert en suspense nordique. 

On a tous des souvenirs de parties de cache-cache. Bons ou mauvais. Le plaisir de découvrir quelqu'un à grand renfort de « trouvé ! » tonitruants. La joie de voir le chercheur perdu et de plus en plus « froid ». Aussi parfois la crainte d'être oublié une fois dissimulé dans une cachette a priori parfaite. Ce simple jeu de cache-cache est le fil conducteur de ce très gros thriller de Soren Sveistrup. L'auteur Danois (déjà remarqué dans ses productions audiovisuelles comme The Killing), signe un second roman aussi passionnant et trépidant que son premier coup d'éclat, Octobre. Habitué aux séries, il reprend donc ses deux personnages principaux, deux policiers, Mark Hess et Naia Thulin. A la fin du premier roman, ils ont fait le choix de la séparation. Sentimentale et professionnelle. C'est Mark qui a fuit le Danemark pour intégrer Europol aux Pays-Bas. Naia, triste et déconcertée, abandonne la criminelle pour le service des infractions numériques. Moins anxiogène. Surtout, cela lui permet de dégager du temps pour sa fille, adolescente, et de retrouver l'amour avec un gentil et pépère chef d'entreprise. 

Multiplication des pistes

L'intrigue, elle, débute par la disparition d'une jeune femme. On la suit dans une fin de journée angoissante. Elle rentre chez elle en transport en commun tout en recevant des messages sur son téléphone portable. Un harceleur décompte les chiffres du jeu de cache-cache. Tout en les illustrant de photos qu'il prend d'elle dans la rue. Jusqu'à l'ultime cliché, le fameux « trouvé ! » : elle, de dos dans sa cuisine. 

Disparition inquiétante avant harcèlement au téléphone : suffisant pour mettre Naia sur l'affaire. Mais son équipe n'est pas assez réactive. La disparue est retrouvée, morte, démembrée, le crâne explosé à coups de hache. Au même moment, Mark est de retour au pays. Son frère, alcoolique, a été victime d'un accident vasculaire cérébral. Il est dans le coma. Plus près de la mort que de la vie. Quand une nouvelle affaire de harcèlement avec référence au célèbre jeu d'enfants est signalée, la police se mobilise. Naia devine qu'il s'agit d'un tueur en série. Elle est réquisitionnée. De même que Mark qui préfère travailler au lieu de se morfondre à l'hôpital. Le couple est reformé. Les ennuis commencent...  

Les victimes vont se multiplier. Les pistes aussi. Maris violents, femmes adultères, enfants abandonnés : c'est une vaste radiographie des maux du Danemark qui est proposé indirectement dans ce thriller. Avec en plus la difficulté de communiquer entre les deux collègues et amants. Il faudra qu'ils se retrouvent acculés par le joueur machiavélique pour qu'enfin ils acceptent de solder le passé pour penser à l'avenir. 

« Cache-cache » de Soren Sveistrup, Albin Michel, 704 pages, 24,90 €

vendredi 3 octobre 2025

BD - Romance à la fête durant “Un Noël à Paris”


Encore une histoire d’amour au menu du nouvel album scénarisé par Jim et dessiné par Giuseppe Liotti. Mais une histoire d’amour compliquée, de celles qui ont péniblement survécu à de longues années de train-train et de sédentarisation. 

Rien ne va plus entre Eve et Simon. Lui l’aime toujours à la folie, mais elle semble avoir tourné la page. Comme résignée. Envie de passer à autre chose, ne plus croire que les folies d’antan pourront se réveiller. Ils s'apprêtent à passer d’ultimes fêtes en famille. Dernière trêve avant la grande annonce, une fois les cadeaux remisés au fond du grenier : “On a décidé de divorcer !” A moins que…

En plantant son intrigue en plein préparatif des fêtes de fin d’année, Jim semble vouloir jouer au Père Noël un peu avant l’heure. Il décrit un Simon naïf et bien maladroit, mais décidé à sauver son couple. 


Eve est plus complexe. Surchargée de travail, déçue de ne plus avoir de grands projets, elle semble perdue. Il lui faut une nouvelle boussole. Le deux quadras, parents d’adorables enfants, vont faire leur crise en même temps face aux attaques incessantes de la mère d’Eve. Le 24, la dinde ne sera pas la pauvre Eve pour une fois. Elle déballe tout, claque la porte et part à l’aventure. Simon va tenter de la retrouver. Pour la calmer. Ou la suivre dans son envie de tout bazarder ? 

Cela donne un réveillon qui pète le feu, avec grand magasin privatisé, cocktails dégustés dans un bar en glace, fuite face à des policiers zélés et départ au petit matin pour Londres et une jeunesse à revivre. C’est très optimiste, avec ce qu’il faut de clinquant dans ce milieu bourgeois qui n’a pas de problème de fin de mois. Encore moins en décembre… 

Si vous cherchez une critique sociale de notre société consumériste à outrance, passez votre chemin. Par contre tous les romantiques vibreront aux décisions extrêmes des deux tourtereaux. Un gros roman graphique de plus de 100 pages, enluminé par Giuseppe Liotti, dessinateur italien installé en France au trait précis et humain apportant beaucoup de vie aux deux principaux protagonistes. Maintenant il ne reste plus qu’à attendre une année (vers Noël 2026 a priori…) pour connaître la suite de ce Noël se prolongeant à Londres. 

“Un Noël à Paris” (tome 1), Le Lombard, 104 pages, 20,45 € 


vendredi 26 septembre 2025

BD - Trondheim et Tarrin signent un Spirou classique très réussi


Superbe couverture pour ce nouveau titre de la toute nouvelle collection des “Aventures de Spirou et Fantasio, classique”. Fabrice Tarrin s’est surpassé pour mettre en un dessin toute l’ambiance de cette histoire écrite par le très drolatique Lewis Trondheim. Dans une immense grotte, le jeune héros, dans ses habits de groom rouge, porte le Marsupilami dans ses bras, tel un enfant apeuré. Leur ombre, immense, se projette sur une paroi près d’un orifice contenant les restes de momies aztèques. On se doute que le héros, période Franquin, est à la recherche de ce fameux “Trésor de San Inferno”, titre de l’album. 


Si le premier titre, “La baie des Cochons” par Elric, Lemoine et Baril laissait un peu sur sa faim, les nostalgiques et adorateurs du dessin de Franquin seront conquis, tant sur le fond que la forme. Car c’est tout à fait naturellement que Fabrice Tarrin dessine dans la plus pure tradition de la BD franco-belge. Il n’a pas à se forcer, à tenter de singer un maître. Il a cette souplesse, cette précision, cette expressivité dans le poignet. C’est aussi beau que du Franquin ou de l’Uderzo, autre maestro qui n’a plus de secret pour le dessinateur installé depuis quelques années à Narbonne, pas loin de l’atelier montpelliérain de Lewis Trondheim. Un atelier qu’il rejoint deux fois par semaine. Sans doute le lieu où “Le trésor de San Inferno” a vu le jour. 

Tout commence avec un Fantasio surexcité. Il est sur la piste d’un scoop. A San Inferno, petit village perdu dans le désert d’un état imaginaire d’Amérique du Sud, une étrange momie a fait son apparition dans un ossuaire. Ce seraient les restes… On n’en dit pas plus, mais c’est suffisamment gros pour attirer l’autre gloire du journalisme de l’époque : Seccotine. Une aventure de Spirou et Fantasio, avec Seccotine, c’est l’assurance de gags multiples et variés provoqués par la jeune femme, très moderne, experte pour ridiculiser un Fantasio trop macho ou un Spirou trop timide. Dans des décors minimalistes (désert, grotte sombres…), Tarrin prend beaucoup de plaisir à animer ces personnages légendaires. Trondheim encore plus à les plonger dans des situations cocasses, périlleuses mais toujours humoristiques.  

La Russie soviétique, Cuba, l’Amérique du Sud… Mais quelle sera la prochaine destination du héros ? Sans doute notre plus proche satellite puisque l’album suivant devrait s’intituler “Opération Lune”. On retrouve au dessin Fabrice Tarrin, aidé de Ghorbani et sur un scénario de Neidhardt.  

“Le trésor de San Inferno”, Dupuis, 48 pages, 13,50 €


mercredi 24 septembre 2025

BD - L'amour gagne aussi à Venise, ville inversée d'Ekho


Épisode très fleur bleue, avec du romantisme à toutes les pages, pour le 13e titre de la série "Ekho monde miroir" d'Arleston et Barbucci. Dans le cadre de son travail d'agent d'artiste, Fourmille est à Venise pour signer avec une chanteuse lyrique. Au même moment, une certaine Lucrèce complote pour attirer dans la ville lacustre quelques monstres marins. Pas de chance pour elle, ils rappliquent plus vite que prévu et la croquent toute crue. 

Mais avec Fourmille à proximité (la belle a la capacité totalement involontaire de servir de réceptacle aux fantômes), l'esprit de Lucrèce trouve un corps qui lui permettra de poursuivre ses basses œuvres. Voilà donc comment Fourmille devient une menace que Sigisbert, le Preshaun gardien de la magie, va devoir éliminer.

Pour une fois, c'est le petit Sigisbert qui va occuper le devant de la scène. Il rechigne à retourner à Venise. Car il connaît bien cette ville où son cœur s'est brisé. Il part quand même pour l'Italie et va devoir demander l'aide de deux autochtones. Un premier est la caricature musclée et volontaire d'Hugo Pratt, le second, Cleto Farnese, est un Preshaun ressemblant comme deux gouttes d'eau au célèbre navigateur imaginé par Pratt. Son nom : Cleto Farnese. Sa particularité : c'est lui qui a brisé le cœur de Sigisbert. 

Comme d'habitude, sur ces péripéties mouvementées, bourrées de gags et de private joke (Arleston reste imbattable dans cette spécialité), Fourmille va jouer de ses charmes (elle est si belle sous le pinceau de Barbucci), même avec l'esprit de la méchante Lucrèce. Reste le volet romantique. Cela semble incroyable, mais dans les dernières pages les auteurs parviennent à faire passer beaucoup d'émotions dans les retrouvailles de Sigisbert et Cleto. Venise, ville romantique, même de l'autre côté du miroir.   

"Ekho monde miroir" (tome 13), Soleil, 52 pages, 15,95 €