mercredi 13 septembre 2023

Cinéma - “La petite”, orpheline avant même de naître

La GPA (gestation pour autrui) se transforme en film émouvant et sensible avec un Fabrice Luchini bouleversant.


Elle aurait dû avoir deux pères et pas de mère. Mais La petite, pas encore née, se retrouve orpheline avant l’heure. Ses deux papas meurent dans un accident d’avion alors qu’elle n’est qu’un fœtus dans l’utérus d’une mère porteuse. Abandonnée de tous ? C’est sans compter avec l’opiniâtreté d’un des grands-pères.

Adapté du roman Le berceau (Flammarion) de Fanny Chesnel, ce film réalisé par Guillaume Nicloux, en plus de parfaitement expliquer le phénomène de la gestation pour autrui, tolérée en Belgique, aborde frontalement le problème des droits des mères porteuses. Joseph (Fabrice Luchini) est un ébéniste vivant en retrait depuis la mort de son épouse d’un cancer. Il a encore des relations avec sa fille, Aude (Maud Wyler) mais n’a plus vu son fils depuis un an. Quand il est prévenu de sa mort probable dans un accident d’avion, il a l’impression d’avoir manqué quelque chose. Comme si la relation avec son garçon avait dérapé à un moment sans qu’il ait le courage de réagir. Sa mort brutale le plonge dans un abîme de questions.

Une grosse dépression aussi. Comme pour retrouver espoir en la vie, il va s’accrocher à la dernière trace de son fils. Avec son compagnon belge, ils désiraient un enfant. Contre une grosse somme d’argent, ils avaient fécondé un ovule avec le sperme du fils de Joseph. Le bébé, une petite fille, prospère dans le ventre de Rita (Mara Taquin), une jeune Belge de Gand, la mère porteuse. Joseph va tout quitter pour tenter de retrouver cette jeune femme. Le film, après un début empreint de tristesse, prend une tournure plus légère avec la quête de la non-mère par le presque grand-père.

Quel avenir pour la petite fille ?

Le Français de 68 ans est perdu dans la ville de Gand, moderne et connectée. Il tombe presque par hasard sur la jolie Rita, passablement énervée car elle sait qu’elle ne touchera pas la seconde partie de son « salaire ». Comme dans le roman, le film prend alors un tour intimiste et psychologique, détaillant l’évolution des relations entre ces deux opposés qu’une petite fille en devenir relie inexorablement.

Une partition sensible où Fabrice Luchini, loin de ses rôles parfois grandiloquents, rend une copie parfaite d’humanité et de touchante tendresse. Envers la jeune mère en galère qu’il parviendra à amadouer (à moins que cela ne soit l’inverse) mais aussi de la petite fille à qui il souhaite plus que tout donner un avenir familial stable. Comme un ultime devoir envers son fils.

Film de Guillaume Nicloux avec Fabrice Luchini, Mara Taquin, Maud Wyler, Veerle Baetens.

mardi 12 septembre 2023

BD - Héroïnes françaises


Elles ne sont pas dans les manuels d’histoire de France. Pourtant elles ont compté à leur époque et méritent d’être sorties de l’oubli. Il y a Jeanne d’Arc ou Catherine de Médicis, mais pourquoi ne pas faire aussi l’apanage de Christine de Pizan ou de Dhuoda, aristocrate carolingienne installée à Uzès, mariée à Bernard de Septimanie et qui a écrit vers 841 pour son fils aîné un manuel lui expliquant ses devoirs moraux, spirituels et féodaux. Et des femmes remarquables tombées dans l’oubli, il y en a des dizaines.


Sandrine Mirza (scénario) et Blanche Sabbah (dessin), tentent de les réhabiliter dans ce gros volume reprenant par ordre chronologique la situation des femmes dans la société française. Une grand-mère érudite explique à ses petits enfants (un garçon et une fille vivant de nos jours, responsables et sensibilisés au statut des femmes), les avancées et reculs pour ce qui reste, quoi qu’il arrive, un peu plus de la moitié de l’humanité.

C’est passionnant car chaque page apporte une information (voire plus) remettant en perspective la lutte actuelle des féministes trop souvent caricaturées par les hommes, encore et toujours au pouvoir. Et la logique voudrait que certaines militantes d’aujourd’hui, décriées, agressées et moquées à longueur de journée seront certainement citées dans la réédition de cet album dans un petit siècle.

« Histoire de France au féminin », Casterman, 144 pages, 17,95 €

lundi 11 septembre 2023

BD - Femmes déterminées dans le nouveau Spirou de Yann et Dany


Spirou sort de sa zone de confort dans cette aventure écrite par Yann et dessinée par Dany. Dans la collection permettant à des grands noms de la BD de donner leur propre version du héros popularisé par Franquin, Fournier et Tome et Janry, le groom journaliste doit affronter une organisation subversive peu banale. La Gorgone bleue se revendique féministe et écologiste.

Et pour faire aboutir ses actions n’hésite pas à oublier la légalité. Clairement des « éco-terroristes » si Gérald Darmanin avait fait une apparition dans la BD… Pourtant elles se contentent de barbouiller de peinture bleue les locaux des fast-foods appartenant à un certain Simon Santo caricature d’un Trump qui aurait fait fortune en vendant des pesticides et des hamburgers.

Les Gorgones bleues franchissent un cap quand elles enlèvent la belle Lara Mac Burgy, égérie et petite amie de Simon Santo. Spirou, Fantasio et Seccotine vont tenter de la retrouver et de découvrir qui se cache derrière cette organisation qui œuvre pour l’avenir de la planète.

Le scénario de Yann, acerbe comme toujours, est clairement en faveur des agitatrices et se moque des mâles dominants. Le dessin de Dany, expert en jolies courbes, apporte un décalage plaisant à un album qui se lit à plusieurs niveaux. En plus des messages politiques cachés, on peut également retrouver quantité de petits clins d’œil à la BD franco-belge, de la participation de Jones (XIII) à l’assaut sur le repaire des Gorgones en passant par l’intervention des agents Max Desben et Larry Vranckerg, membres de l’IRS sans oublier le rôle essentiel d’une revenante, une certaine Kay Mac Cloud, rousse Américaine, imaginée dans les années 70 par Dany et Greg pour animer les pages d’Achille Talon Magazine.

« Spirou et la gorgone bleue », Dupuis, 88 pages, 18,95 € (édit : cet album a finalement été retiré de la vente. Il serait insultant envers certaines minorités...)

dimanche 10 septembre 2023

Cinéma - “Club Zéro”, allégorie sur la faim des jeunes

Film angoissant sur la manipulation des jeunes par une prof extrémiste, "Club Zéro" de Jessica Hausner était en compétition au dernier festival de Cannes.

Certains films, sans la moindre goutte de sang, de monstre avide de chair humaine ou de tueur en série machiavélique, font encore plus peur au spectateur que ces productions formatées pour effrayer. C’est exactement ce qui se passe quand on voit Club Zéro, film de Jessica Hausner.

Une histoire toute simple entre une prof et une poignée de ses élèves. Un problème de manipulation et d’influence sur fond de mysticisme et de trouble alimentaire. Recrutée pour enseigner la diététique, Miss Novak (Mia Wasikowska), fascine certains élèves d’une très réputée (et coûteuse) école privée. Un petit groupe sensible à ses cours expliquant qu’il faut manger en pleine conscience. Pour moins manger, ne plus avoir faim, retrouver la forme.

Les jeunes l’écoutent comme un gourou, tentant sans cesse d’aller plus loin que ce qu’elle leur demande. Ne plus ressentir la faim, comme pour se réapproprier son corps, ses sensations, sa vie. Le film décortique le travail de sape de l’enseignante, entraînant le groupe dans une dérive nihiliste jusqu’à le persuader que l’avenir appartient à ceux qui intègrent le Club Zéro, celui des « élus » qui cessent complètement de s’alimenter. Une folie qui n’alerte pas la chef d’établissement (Sidse Babett Knudsen) ni certains parents (Elsa Zylberstein).

C’est à partir de ce moment, quand le retour en arrière semble impossible, que le film devient effrayant. Car des potentiels membres d’un Club Zéro, on en connaît tous, dans notre entourage proche, jeunes et moins jeunes. Un film brillamment intelligent sur les risques de la manipulation d’esprits influençables.

Film de Jessica Hausner avec Mia Wasikowska, Sidse Babett Knudsen, Elsa Zylberstein

 

samedi 9 septembre 2023

Cinéma - “La plus belle pour aller danser” est disponible en DVD


« Une fille ou un garçon ? »
Les paroles de la chanson d’Indochine illustrent parfaitement La plus belle pour aller danser (Universal), premier film de Victoria Bedos.

Marie-Luce (Brune Moulin) est amoureuse d’Émile. Mais ce dernier ne la remarque pas. Pour intégrer son cercle d’amis, elle se déguise en garçon et devient Léo. Une idée soufflée par son meilleur ami, Albert. Un vieux monsieur qui vit chez elle et qui est une nouvelle fois merveilleusement interprété par un Pierre Richard de plus en plus incontournable en papi loufoque du jeune cinéma français.

Léo ayant de plus en plus de succès, Marie-Luce s’interroge et le film, émouvant, aborde avec un prisme différent la problématique du genre.

vendredi 8 septembre 2023

BD - Sympathique charge contre les abrutis des réseaux

Évitez de lire cette BD du Montpelliérain né à Perpignan, Fabrice Erre, si vous aimez traîner, publier et commenter sur les réseaux sociaux.

Réseau, boulot, dodo dézingue avec une rare méchanceté les très mauvaises habitudes que l’on prend en restant trop longtemps la tête penchée sur son smartphone à découvrir la dernière péripétie d’un influenceur affairiste ou pour commenter le statut totalement inutile de cette vague connaissance de maternelle retrouvée 25 ans plus tard.

En réalité, le gros problème de cette BD n’est pas de nous faire rire (à tous les gags !), mais de se transformer en miroir de notre propre dépendance à ces monstres virtuels devenus omnipotents en très peu de temps. Car oui, il se peut qu’on se reconnaisse dans ces personnages ignares et dépendants imaginés et dessinés avec un réel talent par Fabrice Erre. (Fluide Glacial, 13,90 €).

jeudi 7 septembre 2023

BD - "Evol" ou l’opposé de l’amour

Si vous hésitez à plonger dans un manga, redoutant un trop grand choc de style graphique, vous pouvez aborder Evol de Atsuki Kaneko en toute tranquillité. Son trait, réaliste et expressif, se rapproche des meilleurs dessinateurs européens, de Moëbius à Manara en passant par Meyer.

Dans ce 3e tome (240 pages en noir et blanc d’une rare beauté), les trois jeunes héros se retrouvent acculés. Ils ont tenté de se suicider mais ont survécu et se sont réveillés avec des pouvoirs. Remontés contre tous ceux qui leur veulent du mal et les ont poussés au suicide, ils décident de former un trio de méchants prenant le nom d’Evol (l’inverse et le négatif de Love), décidés de mettre le feu à la ville.

Ils sont rapidement adulés par d’autres jeunes exclus et deviennent une véritable menace. Le scénario, très marqué par la psychologie adolescente, permet au lecteur de jongler entre le bien et le mal. Une série qui en plus parvient à se renouveler au fil des épisodes. (Delcourt/Tonkam, 19,99 €)

mercredi 6 septembre 2023

BD - Poison Ivy, jardinière de plantes toxiques

Il est aussi beaucoup question de nature dans la série Poison Ivy. Cette super héroïne (super-méchante de l’univers de Batman), a désormais son propre comics aux USA, écrit par G. Willow Wilson et dessiné par Marcio Takara.


Le premier tome reprend les six premiers épisodes suivis de la réédition d’une histoire complète parue en 1985, signée Neal Gaiman et Mark Buckingham. Poison Ivy a perdu ses pouvoirs. Cette jeune femme, qui fut en couple avec Harley Queen, a cependant conservé la possibilité de contaminer l’Humanité avec des spores redoutables.

Déçue par l’évolution du monde elle n’a plus qu’un but : exterminer les humains pour laisser la planète aux plantes. Mais cela semble trop simple et rapidement elle va soupçonner l’homme de la sève de la manipuler. De son côte, le lecteur va continuer à se demander durant les 180 pages si cette Poison Ivy est une méchante ou finalement une gentille. (Urban Comics, 19 €)

mardi 5 septembre 2023

BD - Futur asphyxiant par manque d'"Air"

Entre le futur proche et le steampunk, Air, nouvelle série de Pelaez (scénario) et Porcel (dessin), raconte comment l’atmosphère de notre planète est devenue un bien rare et convoité. Une société qui a viré à la dictature.

L’intrigue suit deux personnages, une jeune femme, mère d’un garçon muet et un haut responsable du conseil qui gouverne le pays. Ce dernier, pour démasquer un réseau de protestataires, va tenter de se faire passer pour un saboteur. Un monde très années 30, dessiné par le Barcelonais Porcel.

Pelaez profite de l’histoire pour faire passer quelques vérités sur le présent. La contamination de l’air étant la conséquence du réchauffement du permafrost et de la réapparition de virus.

Un subtil mélange de politique, science-fiction, écologie et action. (Bamboo Grand Angle, 16,90 €)

lundi 4 septembre 2023

Littérature - Sexe au menu de « Dès que sa bouche fut pleine »


Ce n’est peut-être pas le plus réussi des premiers romans de la rentrée littéraire, mais c’est sans conteste le plus original, voire tordu. Juliette Oury emmène ses lecteurs dans un monde en tous points identique au nôtre avec cependant deux grosses différences : le sexe a pris la place de la nourriture. Et vice versa. 

Dans Dès que sa bouche fut pleine, Laetitia, la narratrice, explique comment elle a cédé à la tentation très jeune en mangeant des mûres au fond du jardin d’une amie. Aujourd’hui mariée, elle retrouve cette sensation quand un de ses collègues, après une partie de baise dans la salle commune de son entreprise, lui détaille le plaisir de déguster un plat longuement mijoté. Car dans ce monde assez dérangeant, on ne règle pas les problèmes professionnels au cours de repas de travail mais d’orgies (au sens premier) de travail. 

Coucher avec tout le monde est permis (et même fortement conseiller), par contre saliver sur un hamburger est considéré comme la pire des dépravations. 

En inversant sexe et nourriture dans son monde, Juliette Oury met aussi en opposition deux actions aussi banales que bouffer et baiser. Un vrai cauchemar.  

« Dès que sa bouche fut pleine » de Juliette Oury, Flammarion, 272 pages, 19 €