mercredi 12 septembre 2018

Cinéma - Un policier américain les nerfs à vif dans "Thunder Road" de Jim Cummings


Il a écrit le scénario, interprète le rôle principal et réalise le film. Jim Cummings est « Thunder Road ».
Le film débute par un long plan séquence qui scotche littéralement le spectateur sur son siège. Jimmy Arnaud (Jim Cummings), policier, doit faire une allocution pour les obsèques de sa mère. Il bredouille des mots incompréhensibles, passant du rire aux larmes, puis tente de lancer une cassette de la chanson de Bruce Sprinsteen « Thunder Road » pour danser dessus. Pas de musique, la chorégraphie sans musique est oppressante. Comme souvent le reste du film tant Jimmy a des difficultés dans sa vie. Sa femme le quitte et il risque de perdre la garde de sa fille. Malgré un état mental de plus en plus instable, il veut continuer à travailler, au risque de provoquer des bavures.

Ce film d’auteur, primé au festival de Deauville, laisse entrevoir un univers très riche d’un cinéaste en devenir. Interprétation et réalisation détonnent par rapport aux films formatés américains, même quand ils sont issus de la scène indépendante.

« Thunder Road », drame de Jim Cummings (USA, 1 h 31) avec Jim Cummings, Kendal Farr, Nican Robinson.

mardi 11 septembre 2018

Chronique - Le travail vous fait marcher

Covoiturage, coworking et maintenant cowalking. La mode est au « co ». Le covoiturage, tout le monde connaît maintenant. Partager sa voiture contre une participation aux frais est entré dans les mœurs. Plus rare le coworking. De petites entreprises, plutôt que d’investir dans les murs d’un siège social, préfèrent tout miser sur la matière grise et cherchent simplement un local à partager avec d’autres. Des initiatives louables et qui ont fait leurs preuves. La dernière trouvaille de chercheurs en « bien-être au travail » me laisse beaucoup plus sceptique. Le cowalking, une réunion à deux, sans bureau ni ordinateur mais avec de bonnes chaussures. Plutôt que le cadre guindé et froid d’une salle de réunion, pourquoi ne pas discuter en faisant le tour du bâtiment d’un projet, un dossier ou une action à préparer. Le face à face remplacé par un côte à côte où chacun doit s’adapter au rythme de l’autre.

En théorie cela semble sympa. Mais en plein été, marcher plus de 5 minutes en costard-cravate vous oblige à vous doucher après chaque session de brainstorming déambulatoire. Et l’hiver, entre la pluie, le froid et le vent, je ne sais pas qui est assez fou pour aller se balader alors qu’on peut tranquillement rester à l’abri.

Les seuls adeptes sont sans doute les fumeurs. À l’Indep, avec mon chef, quand on a une décision à prendre on file en pause clope. Le temps d’une cigarette sur le trottoir, on discute sans être dérangé. J’appelle ça le « cocloping ». Seul inconvénient, contrairement au cowalking, la santé en pâtit.

Donc au final il me semble plus judicieux de laisser toutes ces pratiques novatrices à la discrétion de chacun. Une co(ad)hésion en quelque sorte.
Michel Litout

(Chronique parue le mardi 11 septembre en dernière page de l'Indépendant)

lundi 10 septembre 2018

Chronique - L'été fut chaud

Quel été mes aïeux ! Il suffit qu’on décide de la mettre en veilleuse durant deux mois pour que l’actualité se déchaîne. Passons sur la victoire de l’équipe de France de football au Mondial (la deuxième, presque la routine) Par contre, l’affaire Benalla, c’était du pain béni pour le moqueur en puissance qui aime martyriser son clavier et le pouvoir. Mais comme le fameux moqueur prend aussi des vacances, il s’est contenté de voir ça de loin, oubliant les milliards d’idées provoquées par cette histoire de nervi énervé viré. Même Hulot le gentil ami des oiseaux, du bio et des bobos n’a pas attendu mon retour pour claquer la porte du gouvernement. Alors du coup, il me reste quoi à moi pour y puiser mon fiel ? L’UDI au Barcarès ? Rugy au gouvernement ? Collomb à l’Intérieur (ça au moins ça n’a pas changé). Désolé, je n’aime pas tirer sur les ambulances. Je me voyais sécher sur la reprise comme un collégien face à sa traditionnelle rédaction de rentrée, terrorisé à l’idée de raconter « comment se sont passées vos vacances ? » (faut-il ou non parler du baiser que l’ado a volé à Kimberley le soir du 15 août entre deux explosions de feu d’artifice ?), quand le miracle est venu de Pyongyang. De notre Gégé national plus exactement. Depardieu, expert en bouffe, pinard et dictateurs. Après une belle histoire d’amour avec Poutine, il semble l’avoir trompé avec ce qui se fait de mieux en matière d’oppresseur du peuple : Kim Jong-un. L’ami Gérard (en compagnie de Yann Moix, autre intellectuel français un chouïa clivant) était dans les tribunes pour assister au traditionnel défilé militaire de l’armée de Corée du Nord. Mais pourquoi cette fascination pour des hommes marchant parfaitement droit ? Sans doute parce que lui, il y a longtemps qu’il ne peut plus le faire, marcher droit.
Michel Litout
(Chronique parue le 10 septembre 2018 en dernière page de l'Indépendant)

BD - Le match à mort des comiques de Spirou et Fluide Glacial

 

Quand l’humour ronronne, rien ne vaut une petite polémique pour redonner un peu de motivation pour retrouver son ironie mordante. Donc, il y a quelques mois, Fluide Glacial a ouvert les hostilités en attaquant frontalement Spirou « un journal tout pourri ». Réponse des Belges de Marcinelle « vous n’êtes que des poivrots tut nazes ». Après quelques escarmouches dessinées (piratage des marges de Spirou, fausse couverture du Fluide de juillet), la bataille finale a eu lieu cette semaine dans les kiosques. Deux numéros complémentaires où les auteurs de Spirou font du Fluide et vice-versa. On rigole beaucoup de la version de Spirou par Goossens, de l’Oncle Paul à la sauce Francis Masse et l’Atelier Mastodonte dévergondé de Guillaume Bianco

➤ Spirou n° 4195, 2,50 €, Fluide Glacial n° 508, 4,90 €

(Chronique parue le 9 septembre dans la page Livres de l'Indépendant)

dimanche 9 septembre 2018

BD - La nouvelle Jeanne d'Arc en Afrique


L’Histoire est parfois passionnante, mais encore plus quand des auteurs tentent de la transformer. Dans le 34e tome de «Jour J», Duval, Pécau et Farkas imaginent un autre destin à Jeanne d’Arc. Cette guerrière, au lieu de se mettre au service de la France, a monté une compagnie de mercenaires qu’elle mène avec sa compagne, la Malienne Innana. 


Elles vont jusqu’à Tombouctou, l’empire africain devenu si puissant depuis l’effondrement de l’Europe victime de la peste noire. Aventures, combats, rebondissements : la vie de Jeanne en Afrique est mouvementée. On apprend au passage, clin d’œil des auteurs qu’Isabelle de Castille, après avoir battu les Cathares voit son armée « décimée par les Catalans qui profitèrent de l’occasion pour reprendre leur indépendance ». Le succès est assuré à Barcelone...

➤ «Jour J » (tome 34), Delcourt, 14,95 €

samedi 8 septembre 2018

Joann Sfar en stock



Il est partout auraient constaté avec dégoût quelques nostalgiques d’une certaine époque, celle tombée dans les oubliettes de l’Histoire quand les lettres roussillonnaises brillaient à la capitale en la personne d’un certain Robert B. Joann Sfar, en cette rentrée littéraire 2018, est omniprésent. Mais qui peut s’en plaindre tant ses livres et BD sont de qualité, intelligents et distrayants. Un roman « Modèle vivant », le tome 8 de sa série vedette « Le chat du Rabbin », sans oublier le fantastique album « Aspirine » sorti en juin dernier. Sans oublier l’adaptation en cours de Petit vampire en série animée et son investissement dans la toute nouvelle « Ligue des auteurs professionnels », structure pour défendre le statut des auteurs mise à mal par les dernières mesures du ministère de la Culture (dirigé par une éditrice, le paradoxe...). Bref du Sfar en stock pour notre plus grand plaisir.

Dans « Modèle vivant », il revient longuement sur ses années aux beaux-arts. Quand il assistait aux cours de Jean-François Debord. Ce prof qui refusait de parler de « dessin anatomique » mais de « morphologie ». Un homme qui a compté dans sa formation, dont il regrette la disparition dans les équipes d’enseignement d’homme de cette stature. Il se souvient qu’à l’époque, «nous, les petits daims qui aimions plus que tout dessiner un visage, (...) on était vraiment ultraminoritaires ». Aujourd’hui Sfar dessine toujours au quotidien avec des modèles vivants. Il donne dans le roman le nom des jeunes femmes qui posent pour « interpréter » Zlabya, la femme du fils du Rabbin. Et de faire la comparaison entre femme, caresses, chat et dessinateur : « Je dis chat, entendez dessinateur ; j’évoque ce réconfort du dessin, au moment où l’on ressent la caresse de son modèle, même s’il est loin ou mort : on l’aime en son absence. » Il parle de lui, un peu de l’actualité, des femmes et de ses névroses de l’enfance. De l’autobio avec sans doute un embryon d’autofiction. Excellent, comme ses BD, lues par 80 % de femmes (information tirée de « Modèle vivant »).


Le nouveau chat du Rabbin devrait leur plaire vu qu’elles ont le premier rôle. Il y a Aline, catholique, blonde aux yeux bleus qui veut se convertir au judaïsme par amour de son fiancé Roger. Le fils du Rabbin refuse. Alors c’est Zlabya, sa femme, qui accepte de lui donner des cours. C’est une experte. Quand Aline lui demande si elle sera « capable de m’inculquer le mode de vie d’un primitif comme lui ? », la réponse fuse : « Disons que j’en ai un à la maison ». Deux femmes, trop simple pour Joann Sfar qui y rajoute un beau grain de sel, exactement un « petit panier aux amandes », pâtisserie oranaise, traduction littérale du prénom de Knidelette. Elle va tout faire pour ravir Roger à Aline. Dans cet imbroglio, le chat du Rabbin va régulièrement mettre son grain de sel, ne récoltant que coups et blessures. Mais il a l’habitude : les Humains n’aiment pas la vérité...

Deux bandes dessinées  


Le panorama des activités éditoriales de Joann Sfar ne serait pas complet si l’on ne parlait d’Aspirine, adolescente en pleine crise depuis 300 ans. Aspirine est une vampire qui traîne ses cheveux rouges dans un Paris qu’elle déteste de plus en plus. Elle vit avec sa sœur, Josacine, 23 ans, elle aussi vampire depuis 300 ans. Régulièrement elle se suicide en sautant dans la Seine du pont des arts. En vain : elle est immortelle. Son ennui va voler en éclat quand elle rencontre Ydgor, étudiant en philosophie comme elle et passionné de fantastique. Comme tout ado attardé, il rêve que quelque chose de véritablement magique arrive dans sa vie. La découverte de cette vampire sur les nerfs va lui permettre de s’affirmer en devenant son serviteur. Un beau ménage à trois, avec du sang, des beaux mecs massacrés, des gros cons massacrés, des professeurs pédants massacrés et un monstre issu de l’univers de Cthulhu. 

« Modèle vivant » de Joann Sfar, Albin Michel, 18 €
« Le chat du Rabbin » (tome 8), Dargaud, 13,99 €
« Aspirine » (tome 1), Rue de Sèvres, 16 €

vendredi 7 septembre 2018

DVD et blu-ray - Jalousie familiale dans "Carnivores"


Elles se rêvaient toutes les deux comédiennes. Mona (Leïla Bekhti), travailleuse stagne, Sam (Zita Hanrot) dilettante, plus jeune, rencontre le succès. Mona, acculée financièrement, trouve refuge chez Sam, sa petite sœur. Cette dernière, mariée, mère d’un enfant qu’elle adore, a de grosses difficultés sur le tournage d’un film exigeant. Alors Mona se transforme en répétitrice puis assistante, guidant Sam. Malgré tout elle craque et disparaît.

Premier film des frères Rénier, ce faux thriller permet aux deux comédiennes de briller. Par contre le scénario, convenu et prévisible, laisse un peu le spectateur sur sa faim.

➤ « Carnivores », AB Vidéo, 14,99 € le DVD, 19,99 € le blu-ray

jeudi 6 septembre 2018

DVD et blu-ray - Le destin solaire de Luna


Près de Montpellier, Luna (Lætitia Clément) fait partie de ces milliers d’adolescentes qui se cherchent. Elle vient de décrocher son CAP en horticulture en bossant en alternance chez un maraîcher. Côté cœur elle croit vivre le grand amour avec Ruben. Mais quand elle se retrouve enceinte et qu’elle décide d’avorter, il se défile. Pourtant elle lui a offert pour son anniversaire un chiot. Anniversaire qu’ils fêtent avec leur bande dans un entrepôt abandonné.

Ce soir-là, ils surprennent Alex (Rod Paradot), un grapheur. Alcool aidant ils le chahutent, jusqu’à l’agresser sexuellement avec une bouteille de bière vide. Luna, saoule, inconsciente de l’horreur de la situation, rit à gorge déployée. Un rire qui restera longtemps dans la mémoire d’Alex. Ce premier film d’Elsa Diringer saisit un instantané de la jeunesse actuelle. Avec ses doutes, ses excès et ses tristes effets de meute. Une première partie dure, violente, qui bascule quand Alex est embauché dans la même exploitation que Luna. Va-t-il la reconnaître ? Peut-il lui pardonner ?

Tragédie sociale, filmée au plus près de la jeunesse, l’histoire de Luna est tout sauf une carte postale du sud riant et ensoleillé. Même s’il y a quelques scènes lumineuses, rendant solaire la jeune Luna.

➤ « Luna », Pyramide Vidéo, 19,90 €

mercredi 5 septembre 2018

« Shéhérazade » : amours de minots


LE FILM DE LA SEMAINE. Jeunes à la dérive dans Marseille.


Zachary et Shéhérazade sont mineurs. 17 et 16 ans. Ils vivent à Marseille et comme beaucoup de jeunes partout dans le monde, ils tombent amoureux. L’histoire aurait pu s’arrêter là, voire combler 38 épisodes de « Plus belle la vie ». Mais leur vie, à eux, n’a rien de belle. Au contraire. Zachary (Dylan Robert) sort de prison. Il croise Shéhérazade (Kenza Foretas) sur le trottoir du quartier de la Rotonde.

Le trottoir, son lieu de travail. Encore gamine, en rupture totale, elle se prostitue et cohabite dans une simple chambre miteuse avec un trans, lui-même « travailleur du sexe ». Les premiers échanges entre le deux Roméo et Juliette sont pourtant houleux. Il ne voit en elle que la « pute ». Elle profite d’un moment d’inattention pour lui dérober un savon de résine de cannabis.

■ Cinéma vérité  
C’est après qu’ils vont se trouver des points communs (enfance en foyer, déscolarisation, parents démissionnaires...). Et l’envie de s’en sortir avec leurs armes. Le sexe pour Shéhérazade, la violence pour Zachary. Film âpre, presque documentaire, « Shéhérazade », première réalisation de Jean-Bernard Marlin est à ranger dans la catégorie des films naturalistes. Le réalisateur s’est immergé dans le milieu de la nuit de Marseille avant d’écrire son histoire.

Et ses acteurs sont tous des amateurs, ayant parfois vécu en partie les errements de leurs personnages. Un cinéma-vérité, parfois brouillon, toujours juste et émouvant. Avec de réels moments de bravoure ou de grâce. Pas un film anodin, si loin des clichés divulgués par la téléréalité ou les chaînes d’info en continu. 

➤ « Shéhérazade », drame de Jean-Bernard Marlin (France, 1 h 49) avec Dylan Robert, Kenza Fortas, Idir Azougli

mardi 4 septembre 2018

Rentrée littéraire - La grande désillusion de Philippe Ségur, alias "Le Chien Rouge"


Le narrateur a pour nom Peter Seurg. Il est prof de droit à l’université. Seurg, Ségur. La passerelle est évidente. Le romancier catalan a-t-il cédé aux sirènes de l’autofiction ? Dans un sens, oui, mais il va beaucoup plus loin. Il se met en scène, corps physique fatigué, mais surtout esprit bouillonnant, avide de découvertes nouvelles loin d’un monde du réel qui le désespère de plus en plus.

Dans la première partie, le prof, vivant retiré dans une masure dans la montagne catalane, constate avec amertume : «Nous étions quelques-uns encore auxquels on avait appris l’orthographe, le goût des livres, de la pensée, de la culture construite, du latin, du grec, et maintenant non seulement on nous expliquait que cela ne servait plus à rien, mais que nous étions devenus des fantômes qui se cherchaient entre eux dans les décombres invisibles aux nouveaux venus qui, à présent, menaient la ronde et joyeusement y dansaient. » Première partie clairement pessimiste. De quoi filer le bourdon à toute personne se targuant d’être un tant soi peu instruit, voire intello.

Dualité  
Alors que Seurg rejette de plus en plus sa vie mesurée de bourgeois universitaire, lors d’une expérience dans une fête de Burners près de Barcelone, une inconnue lui remet un texte intitulé « L’appel du Chien Rouge ».

Il se reconnaît comme s’il l’avait écrit. « Sur le tard, il avait réussi à publier des romans. Le Chien Rouge avait poussé son premier hurlement de liberté. Puis la bataille avait repris avec rage. L’homme contre l’animal, l’universitaire contre l’artiste, le bourgeois contre l’insurgé. » Qui va gagner ? A vous de faire votre idée avec une dernière partie où l’auteur, particulièrement en verve, pousse l’imaginaire loin, très loin.

Comme dans cette scène. Il se retrouve dans un amphithéâtre bondé d’étudiants en révolte. Seurg va en chaire et annonce à tous qu’il va leur faire passer l’oral. Avec un argument convaincant : un « SigSauer P226, calibre neuf millimètres » en main. Protestation d’un « colosse barbu». «Le savoir est sur internet maintenant. Le cours magistral, l’autorité du prof, c’est fini! » Et que fit Seurg d’après vous ? « Je l’abattis d’une balle dans la tête ». S’il y a des étudiants d’un certain Philippe Ségur qui lisent ces lignes, à l’avenir, méfiez-vous. 

« Le chien rouge » de Philippe Ségur, Buchet-Chastel, 17 €