jeudi 5 septembre 2024

BD - Sauvages mélomanes


Au XVIe siècle, en découvrant l’Amazonie, les navigateurs européens avaient plusieurs buts : trouver de l’or, étendre les possessions des monarques, évangéliser les populations. David B., au scénario, revient sur un épisode de la vie de Nicolas Leclerc.

Ce marin, en arrivant sur le territoire des Tupinambas, une tribu locale, est capturé. Déshabillé (ils vivent tous nus), on lui offre une femme, Pépin, et beaucoup de nourriture car il faut l’engraisser. Dans un an, il sera dégusté par toute la tribu.


Les Tupinambas ne sont pas cannibales, ils ont simplement l’habitude de manger leurs prisonniers. Ce qui sauve Nicolas, c’est sa voix. Il chantonne pour passer le temps, les « sauvages » découvrent qu’il parle comme les oiseaux. L’épargnent.

Par contre ses anciens compagnons décident de le récupérer, de l’emprisonner. Il s’enfuit et va errer avec la tribu dans la jungle à la recherche de la Terre sans mal, le paradis local.

Mis en images par Eric Lambé, ce périple au cœur de l’enfer vert montre combien les Occidentaux se fourvoient, incapables de comprendre ces civilisations si différentes. D’autant que les missionnaires, entre aveuglement et folie (certains voulaient convertir les singes), tuent sans la moindre hésitation car, selon la célèbre maxime : « Dieu reconnaîtra les siens ».
« Antipodes », Casterman, 112 pages, 22 €

Rentrée littéraire - Star du cosmos


Un moment historique, une énigmatique déclaration. Quand, le 12 avril 1961, Youri Gagarine devient le premier homme dans l’espace, il déclare : « Je salue la fraternité des hommes, le monde des arts et Anna Magnani. » Suffisant pour que Mikaël Hirsch, romancier, décide de raconter d’où vient cette phrase et d’en imaginer les suites. Il va donc enquêter sur le cosmonaute, sa vie au service de la propagande soviétique, sa célébrité mondiale transformant le pilote de chasse en sorte d’idole de la jeunesse, bien avant le Beatles.

L’auteur, avec la même rigueur, va retracer la vie de la comédienne italienne. Anna Magnani, au début des années 60, est déjà sur la pente descendante. Son oscar est loin, les nouvelles stars, encore plus talentueuses et voluptueuses (Sophia Loren, Gina Lollobrigida…), lui prennent les meilleurs rôles. Ce coup de projecteur venu de l’espace est une aubaine inespérée.

Mais Gagarine et Magnani se sont-ils rencontrés par la suite ? Car Mikaël Hirsch soupçonne l’homme du cosmos d’être aussi le premier à avoir tenté un plan drague depuis… l’espace. Un roman marqué par une grande nostalgie de l’Italie de cette époque.

Et une interrogation pour l’auteur : Gagarine a-t-il véritablement parlé de Magnani dans l’espace ? « Je devais éclaircir tout cela et ainsi, mon roman est devenu malgré moi une sorte d’enquête policière, non sur un crime irrésolu, mais bien sur une phrase devenue célèbre. » Alors, fantasme ou véritable histoire d’amour ?


« L’effet Magnani », Mikaël Hirsch, Dilettante, 160 pages, 17 €

mercredi 4 septembre 2024

BD - À deux, au fond…


Après un roman graphique historique, Alicia Jaraba, jeune autrice espagnole, va puiser dans ses propres démons pour signer une œuvre singulière, pleine et aboutie. L’histoire d’un couple qui ne sait plus trop où il en est.

Aimée et Ulysse. C’est la première qui raconte ce road-trip vers le sud de l’Espagne. Ulysse a une passion : la plongée. Un but ultime : voir un poisson-lune. Il est donc impatient de partir, au volant de son combi aménagé en camping-car, vers Cabo de Gata, station balnéaire aux fonds sous-marins remarquables. Aimée va le suivre. Mais sans enthousiasme.


Elle n’aime pas quitter sa zone de confort. À peur de l’eau. Encore plus de la plongée. Dès les premiers kilomètres la tension est palpable. Une panne va provoquer encore plus de remous entre les deux amants. Il faudra l’intervention d’un drôle de retraité, Paco, pour remettre un peu d’ordre dans le voyage chaotique. On apprécie l’enchaînement des rebondissements, les doutes d’Aimée, les rêves d’Ulysse.

Un roman graphique sur les choix que l’on doit faire dans la vie pour être heureux, sur l’écoute de l’autre, les petits arrangements et concessions pour rendre le tout plus lisse, plus acceptable. Une belle histoire servie par un dessin simple, aussi fluide que l’eau de la mer.
« Loin », Bamboo Grand Angle, 136 pages, 19,90 €

Rentrée littéraire - Monstre et danseuse


Dans un minuscule village de Savoie, tout le monde connaît tout le monde. Les familles qui se retrouvent à l’épicerie tenue par Dali et sa mère, handicapée depuis une chute.

Tous vivent en bonne intelligence. Excepté Mathias. C’est le Maudit, celui qui n’a jamais eu de chance. Le bouc émissaire parfait, en toute occasion. Un colosse, bûcheron, célibataire de 38 ans, marqué par la vie. Sa sœur, encore adolescente, a été assassinée alors qu’il n’avait que 8 ans. Puis ses parents sont morts dans un accident de la circulation. Depuis il vit en ermite, dans une ferme au-dessus de l’hôtel Le Douglas, tenu par les parents de Luce.

À l’opposé du Maudit, Luce, 17 ans, n’est que grâce et légèreté. Une future danseuse professionnelle, recrutée au Canada. Elle apprend la bonne nouvelle la veille de la mort de sa petite sœur, Maud, assassinée, comme la sœur du Maudit.

Ce roman de Johanna Krawczyk débute comme une belle tranche de vie montagnarde. La mort, les mensonges, les secrets, transforment le tout en enquête policière aride. Avec un face-à-face entre la Belle et le Maudit. Deux âmes incomprises, reliées par l’amour de la poésie. Un remarquable roman par ses personnages et sa forme, la poésie adoucissant les faits.
« La Danse des oubliés », Johanna Krawczyk, Éditions Héloïse d’Ormesson, 192 pages, 18 €

BD - Dragons militaires


Quoi de plus redoutable qu’un dragon déchaîné ? Dans cette série entre fantastique et histoire, imaginée par Jarry et Istin, la première guerre mondiale voit s’affronter les premiers avions aux derniers dragons. Tout un monde que l’on retrouve dans l’image de couverture du second tome : un dragon, gueule ouverte, dents acérées, tente de croquer un biplan, fragile mécanique pilotée par un homme forcément inconscient. Car il faut être suicidaire ou fou pour prétendre se mesurer à ces monstres d’écailles et de feu, aux ailes démesurées.


Frank Luke fait partie de ces courageux qui ont choisi de quitter les États-Unis pour rejoindre l’escadrille Lafayette sur le front français. Un jeune pilote qui agit par vengeance. Fils d’éleveur, il a vu la vie de son père s’écrouler quand un dragon a poussé tout le troupeau dans un précipice. Faillite, désespoir, suicide… Frank veut donc bouffer du dragon et s’engager est la meilleure occasion pour descendre les bêtes domestiquées par l’armée allemande. Il veut particulièrement s’attaquer au Schwartzlord, le plus puissant et meurtrier des dragons.

Un récit très guerrier dans lequel le héros frôle souvent la mort. Prévue en quatre tomes, cette série concept, aux histoires indépendantes, est illustrée cette fois par Emanuela Negrin, dessinatrice italienne.
« Guerres et dragons » (tome 2), Soleil, 60 pages, 15,95 €

mardi 3 septembre 2024

BD - Ohio, rivière et frontière


Méconnue du grand public, la conquête d'Ouest américain a d'abord été une guerre entre France et Angleterre. Les deux puissances colonisatrices désiraient imposer leur loi pour profiter des richesses de ces immenses territoires vierges. Mais pas déserts. Hurons et Iroquois, ennemis héréditaires, se partagent eux aussi la région.

Le contrôle de la navigation sur la rivière Ohio devient rapidement un enjeu majeur. Les Français y voient l'opportunité de faire communiquer leurs deux grandes provinces, le Canada et la Louisiane. Les Anglais vont s'y opposer par les armes.

C'est cette guerre qui sert de toile de fond à la nouvelle série historique de Fred Duval et dessinée par Brada. En 1754, un trappeur français, Jacques de la Salle, va se retrouver au centre du conflit. Il va tenter de sauver sa peau aidé par un Iroquois, Loup Blanc.

La beauté des berges sauvages magnifie cette série qui veut rendre hommage aux nations indiennes, victimes de la querelle entre grands d'Europe. Un récit humaniste, avec son lot de surprise et de coups de théâtre, car Loup Blanc, comme le trappeur, ancien pirate, ont de lourds secrets dans leurs besaces.
« Ohio, la belle rivière » (tome 1), Delcourt, 56 pages, 13,50 €

BD - Nazis au frais dans le Valhalla Bunker


Action, humour et dérision : la série Valhalla Hôtel de Pat Perna et Fabien Bedouel avait marqué les esprits lors de sa parution (trois tomes en 2021 et 2022). Suite des aventures de ces très pittoresques chasseurs de nazis dans Valhalla Bunker, série elle aussi prévue en trois tomes.

Cette fois, Bedouel est seul aux commandes. Il conserve l'esprit de la première série et multiplie les gags en référence à la première trilogie.


Dix années après le carnage au motel de Flatstone dans le Nouveau-Mexique, le shérif, bête comme ses pieds, est devenu président des États-Unis. Très contrarié par sa couleur (blond vénitien tirant sur le jaune trumpien), il demande aux anciens de reprendre du service car une secte nazie est de nouveau sur le point de faire vaciller la démocratie américaine, ou du moins ce qu'il en reste...

El Loco, Betty, Meli et Lemmy vont donc mettre le cap sur l'Alaska et pénétrer dans les tréfonds d'un bunker grouillant de nostalgiques du IIIe Reich.

On rit beaucoup des dialogues surréalistes entre les héros, on apprécie les cascades, combats et autres cabrioles effectuées, sans doublures, par les héros. Et on retrouve avec plaisir des nazis rigides, racistes et complètement débiles.
« Valhalla Bunker » (tome 1), Glénat Comix Buro, 64 pages, 16,50 €

lundi 2 septembre 2024

BD - Lycéens en pleine mutation


Marseille, son port, ses calanques... ses monstres. Série imaginée par Oliver Gay, Métamorphes est un bon mix de fantastique et de quotidien d'adolescents en pleine puberté. Même s'ils sont dans la même classe, Ambre et Lucas ne sont pas amis. Logique tant leurs mondes sont différents.

Ambre, blonde au corps parfait, règne sur une cour de semblables, arrogantes, mauvaises langues et pas très intelligentes.

Lucas, lui, est le geek parfait, guitariste dans un groupe de rock, adepte des jeux de rôles.

Un soir, par le plus grand des hasards, ils vont être contaminés par des produits chimiques expérimentaux. Et, chacun de leur côté, vont développer des mutations. Ambre va se transformer en loup-garou, Lucas en vampire. Forcément, dans l'adversité, ils vont se rapprocher et tenter de comprendre ce qui leur arrive. Un premier épisode rondement mené, parfaitement équilibré entre gags ou situations comiques et montée d'adrénaline quand le monstre qui est désormais en eux prend le pouvoir.

Un monde très prometteur dessiné par Jonathan Aucomte, au trait moderne, classique par certains côtés mais aussi dans le coup et au goût du jour.
« Métamorphes » (tome 1), Bamboo Drakoo, 64 pages, 13,90 €

BD - Exploratrice avant la lettre


En 1920, il restait encore de nombreuses régions du monde complètement inexplorées. Nombre d'archéologues européens faisaient la chasse au financement pour monter des expéditions au plus profond de ces zones encore vierges.

James Harnett est un célèbre explorateur anglais. Il est persuadé que la civilisation maya est le chaînon manquant qui lui permettra de retrouver les vestiges de l'Atlantide.


Quand il s'envole vers le Honduras britannique en Amérique centrale (devenu aujourd'hui Belize), il ne se doute pas que sa fille, Amy, 13 ans à peine, va s'imposer comme assistante. Amy est la véritable héroïne de cette nouvelle série écrite par Aucha et dessinée par Isabelle Lemaux-Piedfert. Une blonde impétueuse, aventurière, téméraire et qui n'en fait qu'à sa tête.

Aidée par un jeune indigène, elle va découvrir une salle cachée dans une pyramide et revenir au camp de son père avec un crâne de cristal. Le début d'une plus grande aventure, encore plus dangereuse.

Si le dessin et l'histoire sont un peu trop formatés pour le public ciblé (les adolescentes entre 10 et 15 ans), l'ensemble ne démérite pas et peut tout à fait intéresser des lecteurs bien au-delà de cette tranche d'âge.
« Les mondes perdus » (tome 1), Dupuis, 80 pages, 14,50 €

 

dimanche 1 septembre 2024

BD - Fantastique nucléaire dans le roman graphique "Retour à Tomioka"


Plus de 18 000 personnes ont perdu la vie dans le tsunami qui a ravagé la région de Fukushima au Japon le 11 mars 2011. Les parents de Osamu et Akiko font partie des victimes. Les deux enfants se retrouvent orphelins du jour au lendemain. Ils seront récupérés par leur grand-mère Bâ-chan qui a perdu son mari dans la catastrophe. Et sa ferme qui se trouve à Tomioka, dans la zone la plus contaminée par l'explosion de la centrale nucléaire.


Retour à Tomioka
, roman graphique écrit par Laurent Galandon et dessiné par Mickaël Crouzat, se déroule deux années plus tard. Osamu, petit garçon d'à peine dix ans, vit très mal ce bouleversement. Il s'est refermé, s'imagine un monde peuplé de lutins plus ou moins bienveillants, une réalité parallèle magique. Akiko, jeune adolescente, au contraire, va de l'avant. Passionnée de maquillage et de design, elle publie des vidéo de conseil et agrandit chaque jour la communauté qui la suit.

Quand la grand-mère meurt, les deux enfants doivent rejoindre une lointaine cousine à Tokyo. Mais avant, Osuma veut aller déposer les cendres de Bâ-chan dans la ferme familiale. Une zone encore fortement contaminée, impossible d'accès.

L'album raconte le périple dans ces paysages fantômes que les humains ont déserté pour laisser les animaux s'éteindre lentement. Osuma et Akiko, malgré la police et le danger invisible, vont respecter la tradition en croisant des chiens agressifs, des autruches, beaucoup de cadavres et quelques yôkai, ces fameux lutins, amis et protecteurs d'Osamu.

Une très belle histoire entre légendes et réalité, entre fantastique merveilleux et dangereux nucléaire.
«Retour à Tomioka», Jungle, 104 pages, 19 €