vendredi 23 août 2024

Rentrée littéraire - Trio d’écrivains en devenir


Une vie consacrée à l’écriture est-elle équivalente aux autres ? Les trois personnages principaux de La vie ou presque, roman de la rentrée littéraire signé Xabi Molia ne se posent jamais la question. Pour eux, écrire est la seule action valable de leur vie. Cette vaste fresque chronologique raconte les échecs, succès ou résignations de Paul, Simon et Idoya.

Trois jeunes qui se sont rencontrés sur la côte basque dans les années 90. Paul et Simon sont frères. Idoya, va tenter de trouver son équilibre entre les deux. Pas du tout évident car ils ont des caractères opposés. Simon, l’aîné, est brillant en tout, du foot à la musique en passant par les études, évidemment. Paul, le cadet, admire ce frère parfait, l’envie. Ne lui arrive pas à la cheville. Il en développe un complexe qui s’extériorise par des accès de violence. Ils seront souvent fâchés. D’autant que Simon, promis à un avenir radieux, va finalement connaître l’échec dans ce qui lui tient le plus à cœur : l’écriture.

À l’opposé, Paul, en jetant une histoire sur le papier, devient célèbre et obtient le Goncourt dès son deuxième roman. Idoya aussi a des ambitions littéraires. Jamais concrétisées.

Xabi Molia a sans doute mis un peu de son parcours dans ces trois vies. Il raconte aussi ce milieu si particulier des lettres françaises. Hier, aujourd’hui et demain.
« La vie ou presque » de Xabi Molia, Seuil, 236 pages, 20 €

jeudi 22 août 2024

Cinéma - « Emilia Perez » change de genre et de vie

Le chef de cartel se transforme en femme justicière. "Emilia Perez" est une brillante comédie musicale de Jacques Audiard dans un Mexique violent, avec trois comédiennes sensationnelles.

Prix du jury au dernier festival de Cannes, Emilia Perez de Jacques Audiard aurait largement mérité de remporter la palme d’or. Par son propos, sa forme et son originalité. Sans oublier les trois comédiennes portant cette histoire de rédemption : Zoé Saldaña, Karla Sofía Gascón et Selena Gomez.

Dans le Mexique contemporain, Rita (Zoe Saldaña), avocate qui a le gros handicap d’être afro caribéenne, gâche son talent au service d’un patron, imbu de sa personne, blanc et peu regardant sur le pedigree de ses clients. À l’issue d’un nouveau procès où Rita a permis l’acquittement d’un mari violent meurtrier de sa femme (un suicide !), elle est contactée par le puissant chef d’un cartel de narcotrafiquant. Manitas lui promet des millions si elle se met à son service pour finaliser son rêve de toujours. Rita craint le pire, mais c’est encore plus incroyable : le chef de gang, dents d’acier, voix rauque, des dizaines de morts sur la conscience et tatoué de partout veut devenir… une femme.

Une demande d’autant plus étonnante qu’elle est faite en chantant. Car Emilia Perez est ouvertement et clairement une comédie musicale. Même si le mot comédie est certainement mal adapté à cette ambiance de secrets et de peur.

Rita, lassée de vivoter, prend le risque et fait le tour du monde pour trouver le meilleur chirurgien. Le plus discret aussi. Elle doit aussi s’occuper de toute l’intendance, dont la mise en sécurité en Suisse de la famille de Manitas, sa feme Jessi (Selena Gomez) et leurs deux enfants. Le début du film, tel le premier acte d’un opéra, est rapide, trépidant. Jusqu’à la présumée mort du gangster.

La suite, quatre années plus tard, nous permet de découvrir la nouvelle vie de Manitas, alias Emilia Perez (Karla Sofía Gascón). Une femme riche à millions, vivant toujours au Mexique, mais qui ne supporte plus d’être éloignée de ses enfants. Elle va retrouver Rita et lui demander de convaincre Jessi et ses enfants de rentrer au pays pour vivre chez la « cousine » de Manitas, une certaine Emilia.

Rythmé par les nombreuses chansons, souvent très courtes, composées et écrites par Clément Ducol et Camille, le film est une jolie parabole sur le bien et le mal, la rédemption et la difficulté de vivre tel qu’on se voit. Manitas a été violent, a semé la mort, Emilia veut réparer les dégâts, distribuer du bonheur. Mais c’est la même personne. L’image suffit-elle pour rendre bon ou bonne ? Au spectateur de trouver sa propre réponse.

Film de Jacques Audiard avec Zoe Saldana, Karla Sofía Gascón, Selena Gomez, Adriana Paz

Cinéma - Émotion garantie avec “Le roman de Jim”

Une maman et deux papas. Le film des frères Larrieu questionne sur la famille en dressant le portrait d’un père de substitution parfaitement interprété par Karim Leklou.

Le père parfait existe-t-il ? C’est en creux la question qui jalonne Le roman de Jim, nouveau film des frères Larrieu, adapté d’un roman de Pierric Bailly publié aux éditions P.O.L. Jim, c’est le prénom de ce gamin, élevé par un père de substitution, obligé de céder sa place au bout de quelques années. Un récit d’autant plus bouleversant que l’interprétation de Karim Leklou file des frissons tant il parvient à faire passer sentiments, frustration et résignation par un jeu d’une grande subtilité.

Si le film s’appuie sur le prénom de Jim, c’est avant tout le parcours chaotique d’Aymeric qui est raconté. Élève très moyen, rapidement habitué aux petits boulots de manutentionnaire, ce passionné de photo aime la musique et s’amuser. Mais c’est un grand timide, peu volubile, un suiveur.

L’amour et un presque fils 

C’est ainsi qu’il participe à quelques petits cambriolages à Saint-Claude, ville moyenne du Jura. Il tombe et, après quelques mois de prison, fait plus que profil bas. Il oublie de vivre presque. Comme recroquevillé dans une coquille, à l’abri du monde, des sentiments, de l’émotion. Il faut qu’il rencontre Florence (Laetitia Dosh) pour retrouver un but. Il l’aime. Même si elle est enceinte de 8 mois. D’un autre. Un collègue, marié, simple coup d’un soir de cette femme libre et audacieuse. A la naissance de Jim, ils vivent ensemble et l’enfant sera élevé par une vraie maman et un faux papa. Dans une narration parfaitement maîtrisée, comme souvent chez les frères Larrieu, on est le témoin de cette vie de province, simple et heureuse.

Mais tout lasse, tout passe et quand Jim a un peu plus de 10 ans, Christophe, le véritable père, réapparaît. Assez dépressif. Florence décide de l’héberger temporairement. Mais comment faire et que dire au gamin ? Pendant un temps Jim a trois parents, mais cela ne dure pas.Certaines vérités sont trop lourdes de conséquences.

La suite, inéluctable, fait partie de ces drames malheureusement plus fréquents qu’on ne le croit. Un déchirement pour Aymeric, un crève-cœur pour Jim, de mauvaises solutions pour Florence. Toute la réussite du film réside dans l’absence de pathos, de crises, de larmes. Hormis celles que vous verserez en regardant ce grand film, beau, réaliste et finalement plus optimiste qu’il n’y parait.

Film d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu avec Karim Leklou, Laetitia Dosh, Eol Personne, Bertrand Belin, Sara Giraudeau

Cinéma - “La mélancolie”, cause d’un deuil impossible


Mariée avec Fuminori (Kentaro Tamura) qui a un enfant d’un premier mariage, Watako (Mugi Kadowaki), bien que très réservée, est très heureuse depuis un an. Depuis qu’elle entretient une relation cachée avec Kimura (Shôta Sometani), lui aussi marié. Ils se voient chaque jeudi.

Au début du film, ils passent une journée dans un camping de luxe. Loin de la ville pour ne pas prendre le risque d’être vus ensemble. Le soir, ils se séparent, chacun rentrant chez lui, auprès de sa « moitié ». Sauf que Kimura se fait renverser par une voiture dans la rue et meurt deux jours plus tard. La mélancolie, film profond et quasi métaphysique de Takuya Katô raconte en réalité ce deuil impossible qui frappe la maîtresse. Pour Watako, c’est toute sa vie qui s’écroule du jour au lendemain. Mais elle doit continuer de faire semblant. Comme si l’amant était toujours là…

Forcément ce n’est pas sans conséquence pour la santé mentale de la jeune femme. Au point que Fuminori a des soupçons. Une partie vaudevillesque par chance assez rapidement évacuée par le réalisateur. Il est vrai que s’il est avant tout auteur de théâtre, ce n’est pas son style de prédilection. Bien au contraire, il fait dans le cérébral, réfléchi et très symbolique.

Le film, lent pour certains, intense pour d’autres, repose beaucoup sur le jeu de Mugi Kadowaki. La comédienne, déjà vue dans Aristocrats, malgré un jeu tout en retenue, parvient à faire comprendre au spectateur la tempête intérieure qui sape les bases de tout ce qui a fait sa vie jusqu’alors. Il est si facile de passer de la mélancolie à la culpabilité et terminer par le désespoir.

 Film japonais de Takuya Katô avec Mugi Kadowaki, Kentaro Tamura, Shôta Sometani 

mercredi 21 août 2024

Rentrée littéraire - Le Havre, ville grise de Maylis de Kerangal


Récit du souvenir, de l’abandon de l’enfance puis de la maturité, Jour de ressac de Maylis de Kerangal, sous couvert d’une pseudo-enquête policière, explore les indices oubliés dans les recoins de notre mémoire. Pour la narratrice, doubleuse de films, ses premières années sont associées à la ville du Havre.

Après ses études, elle a fondé une famille à Paris, coupé tout contact avec la cité détruite à la fin de la seconde guerre mondiale. Elle est cependant contrainte d’y retourner, convoquée par la police « pour vous entendre dans le cadre d’une affaire vous concernant ». Énigmatique, ce rendez-vous va pousser la jeune femme dans ses derniers retranchements.

Un homme, assassiné, a été retrouvé en bord de mer. Rien pour l’identifier. Juste un papier avec son numéro de téléphone griffonné dessus. Ce texte, foisonnant, au style si riche, typique de cette romancière souvent primée, est peuplé des souvenirs de l’ancienne havraise. Quand elle faisait un exposé avec une copine sur les rescapés du bombardement, son premier amour avec un marin, disparu à la fin de l’été du côté du Canada, ses déambulations le long des quais, rêvant d’ailleurs, d’une vie différente.

Le portrait d’une femme actuelle et d’une ville grise depuis sa renaissance.
« Jour de Ressac » de Maylis de Kerangal, Verticales, 250 pages, 21 €

Rentrée littéraire – Gertrude Bell, bâtisseuse d’empire


Splendide portrait de femme, Mesopotamia fait partie des premiers romans de la rentrée littéraire française à débarquer chez les libraires. Un des meilleurs aussi tant Olivier Guez a su donner un cachet exceptionnel à la vie de Gertrude Bell, Anglaise qui a cassé les codes de la diplomatie au début du XXe siècle. Cette passionnée d’Histoire et d’archéologie, au lieu de passer son existence à profiter oisivement de la fortune de sa famille de grands industriels, s’est mise au service de l’empire britannique pour tenter d’améliorer son influence au Moyen-Orient.

Contre l’avis de beaucoup d’hommes, notamment les militaires (excepté Lawrence d’Arabie), elle a documenté les sociétés arabes de la région entre le Tigre et l’Euphrate. De Damas à Bagdad, elle a longuement vécu dans ces régions, enveloppée des senteurs de jasmin et de lauriers roses, avec pour seul compagnon un rossignol.

Une femme célibataire et solitaire qui à force d’écoute et d’arguments est parvenue à mettre en place un semblant de paix en 1918 après la victoire contre l’empire Ottoman, allié des Allemands. Finalement elle sera la cheville ouvrière de la création de ce nouveau pays, union improbable de chiites et de sunnites, le futur Irak.

La vie d’une femme exceptionnelle, le roman d’une région essentielle depuis la découverte d’immenses réserves de pétrole.
« Mesopotamia » d’Olivier Guez, Grasset, 416 pages, 23 €

BD - Fière Écosse qui résiste aux Romains


Si les Romains ont conquis toute la Gaule (excepté un petit village…), il est d’autres parties de l’Europe qui ont toujours résisté au rouleau compresseur des légions. Loin de la caricature, le premier tome de Caledonia, écrit par Corbeyran et dessiné par Despujol, raconte comment des tribus celtes, essentiellement mues par une farouche volonté de liberté, harcèle les soldats de Rome au point de faire paniquer ces soldats d’élite.


Lucius, le commandant en chef de la IXe légion refuse d’ordonner la retraite. à l’abri dans un fortin, il continue de lancer des expéditions et malgré les lourdes pertes parvient à capturer Leta, la fille du chef Galam. L’album, en plus de combats au corps à corps sanglants et acharnés, véritable prouesse du dessinateur, raconte le travail psychologique de Lucius pour tenter de gagner la confiance de sa prisonnière. Mais c’est mal connaître les Écossaises.

Leta va elle aussi manipuler l’officier de l’armée des envahisseurs et faire appel à des alliés peu communs.

L’irruption du fantastique dans cette chronique historique donne une occasion supplémentaire à Emmanuel Despujol d’exposer avec bonheur son extraordinaire talent.
« Caledonia » (tome 1), Soleil, 56 pages, 15,50 €

mardi 20 août 2024

Polar historique - Secrets du Kenya


Déjà le 13e tome de la série de Rhys Bowen sur les aventures de Georgie, jeune Anglaise bombardée espionne pour la Reine dans l’entre-deux-guerres. Une héroïne aristocrate, pleine de bonnes manières, un peu déconnectée de la vraie vie mais charmante et astucieuse. En plus de ses aventures, la romancière, une Américaine, feuilletonne sur sa vie sentimentale.

Après bien des tergiversations Georgie a accepté de se marier avec Darcy. Le jeune couple est en pleine lune de miel. Et comme Darcy est lui aussi sollicité par les services secrets, il accepte de se rendre au Kenya avec Georgia. Officiellement c’est leur voyage de noces, officieusement Darcy est sur la piste d’un voleur de pierres précieuses et Georgie a pour mission d’empêcher le mariage du prince de Galles avec une Américaine séduisante, mais roturière et divorcée !

Sur cette trame policière classique, Rhys Bowen fait une présentation au vitriol du milieu des colons anglais installés au Kenya. Débauche, arrogance, racisme… Le spectacle est peu réjouissant et Georgia a toutes les difficultés pour ne pas prendre ses jambes à son cou. D’autant que les vastes propriétés sont régulièrement visitées par des éléphants, des léopards ou des fourmis mangeuses d’hommes.
« Amour et mort parmi les léopards », Robert Laffont, 360 pages, 14,90 €

BD – Le lieutenant Bertillon en action


Dans la catégorie des enquêteurs de BD, il y a les classiques et efficaces (Ric Hochet, Lefranc…) et les décalés mais tout aussi efficaces (Jérôme K. Jérôme, Nestor Burma…) Le lieutenant Bertillon est entre les deux.

Policier en délicatesse avec sa hiérarchie, il se pose beaucoup de questions et ne se contente jamais des premières réponses. Surtout, il est à l’écoute et cache beaucoup d’humanité sous une dégaine qui ne paie pas de mine. Imaginé par Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Carine Barth (scénario), sa première enquête le mène dans un parc d’attractions.

Des forains, attachés à leur liberté, peu satisfaits de voir la police débarquer pour une simple caravane brûlée. Mais Dylan, son occupant, est mort brûlé vif. Il ne reste que les os. C’est un accident ! Tous l’affirment, même son père Joshua et sa fiancée Wanda. Dans une ambiance très suspicieuse, Bertillon, flanqué d’une chèvre ventouse, va tenter de faire parler quelques indices et les moins obtus de cette communauté très refermée sur elle-même.


Une nouvelle série, particulièrement aboutie, avec les dessins de Cyrille Pomès alliant mouvement et poésie. Un lieutenant que l’on devrait retrouver en fin d’année dans sa seconde enquête qui le mènera dans le grand Nord.
« Lieutenant Bertillon » (tome 1), Dupuis, 80 pages, 16,50 €


lundi 19 août 2024

Récit – Un journaliste au cœur des cartels


Si le métier de journaliste d’investigation vous tente ou vous intrigue, plongez-vous dans le livre de Thierry Gaytàn intitulé Cartels, gangs et guérillas. En gros tout ce que ce reporter d’exception a rencontré au cours de sa carrière. Sa famille étant d’origine colombienne (père et mère déjà journalistes, essentiellement à la radio et à la télévision), c’est dans ce pays qu’il a signé ses premiers documentaires chocs.

S’il s’est rodé au métier en couvrant le Tour de France, il a frappé un grand coup en plongeant dès 1982 dans l’univers secret des narcos. C’est le titre du premier grand chapitre de ce livre où Thierry Gaytàn retrace, à la première personne, les coulisses du tournage d’un film sur cette mafia si puissante. À Medellin, il a l’occasion de filmer tout le procédé de transformation de la feuille de coca en poudre blanche qui va inonder les marchés occidentaux.

C’est souvent palpitant car le jeune reporter va là où personne n’avait osé se rendre. On découvre les autres grands reportages qui ont jalonné le travail de Thierry Gaytàn, des enfants tueurs à gage à la présentation de la plus vieille guérilla du monde sans oublier le gang le plus violent de la planète, les fameux Maras du Guatemala.
« Cartels, gangs et guérillas », Thierry Gaytàn, Ronin Éditions, 352 pages, 22 €