mardi 6 août 2024

Autobiographie - « L’enfant de la Matrie » ou la jeunesse d’un petit Audois

Journaliste, chroniqueur, écrivain : Bernard Revel retombe en enfance avec cette autobiographie se déroulant en grande partie dans l’Aude avant et après la Seconde Guerre mondiale. 

La France a toujours été un carrefour européen. Un pays multiple et métissé, façonné par les apports incessants de populations diverses et variées. Ce n’est pas Bernard Revel qui pourra dire le contraire. Français né en 1948 dans la campagne audoise, il est un pur produit de ces vagues migratoires ayant offert une chance à cette nation de sans cesse se régénérer, se bonifier. En écrivant son autobiographie, il s’est en réalité attaqué à l’histoire plus générale du pays, de la région, obligé de commencer son récit en Espagne et en Italie.

Son grand-père est arrivé de la région de Valence. Ouvrier agricole débarqué dans les Corbières, il a fondé une famille sur place. Sa fille, Isabelle, Bébelle, deviendra la mère de Bernard. Le père de Bernard Revel est d’origine italienne. Il a suivi son père, parti presque à l’aventure en France, fuyant le régime trop autoritaire de Mussolini. Après une longue errance entre Alpes et Toulouse, Noe, un des trois fils, se marie avec Isabelle.

Avant de découvrir les premières années du très jeune Bernard, ces souvenirs reviennent longuement sur l’installation des deux familles. Des étrangers en France. Longtemps ignorés, voire ostracisés et finalement bien intégrés. On découvre le quotidien de ces hommes et femmes, d’une extrême pauvreté, quasi esclaves des propriétaires terriens. La vie dans des bicoques insalubres, les déménagements au petit matin pour une meilleure place. Une errance pas toujours désirée, mais jamais redoutée. Comme si la misère allait de pair avec l’optimisme. Et on a parfois l’impression d’entendre ce grand-père, heureux dans son jardin, chantant Valencia.

Quand Bernard vient au monde, son père est boulanger. Il ne vit pas très loin de sa mère et de son frère, installés à la Matrie, ce refuge campagnard, comme hors du temps. Le petit Bernard se rêve en cowboy, lit ses premières BD, admire son oncle Eden. D’une plume trempée dans la nostalgie et la simplicité, l’ancien journaliste et éditorialiste de L’Indépendant nous convie dans un voyage temporel qui parlera à tous ceux qui ont connu une vie simple dans la région.

La dernière partie du récit, plus personnelle, donne quelques clés pour comprendre sa démarche. Car il n’est jamais évident de raconter ses proches. Et surtout de garder une certaine distance : « Les morts ne continuent pas à vivre en moi comme on se plaît parfois à le dire pour supporter leur disparition. Tant que tu penses à eux, ils ne sont pas tout à fait morts, entend-on. Foutaises. Les morts on leur donne une vie comme un enfant donne une vie à son ours en peluche. » Mais il reconnaît aussi toute l’importance de ses deux grands-pères, l’Espagnol et l’Italien : « C’est à partir d’eux que je me suis construit. Bien ou mal, la question n’est pas là. Je leur dois ce que je suis devenu à travers ce qu’ils ont fait de leurs propres enfants jetés dans la vie trop tôt, comme on jette des chiots à la rivière. […] Ils ont subi presque toujours. »

En filigrane également, on revit grâce à ce récit la vie dans cette Aude rurale, aujourd’hui quasi disparue mais encore très présente dans la mémoire de Bernard Revel et de tous ces survivants du baby-boom. Baby-boom qui sera au centre du second volume de L’enfant de la Matrie, sous-titré L’âge ingrat.

« L’enfant de la Matrie » de Bernard Revel, Balzac Éditeur, 200 pages, 20 €

Thriller - Trois désespérés face aux agissements de « La meute »

Olivier Bal frappe fort avec ce nouveau roman. Là où ça fait mal. Un texte sans concession face à un risque de plus en plus prégnant.

Ils n’ont plus rien à perdre. La vie leur a déjà enlevé ce qu’ils chérissaient le plus. Trois héros pour ce thriller signé Olivier Bal et qui décortique le travail de sape dans la société effectué par les factieux de La meute. Sofia, policière chargée d’enquêtes sensibles autour du terrorisme, doute fortement depuis que son jeune frère a quitté la France pour aller combattre avec l’État islamique.

Darya connaît bien cette Syrie de feu et de sang. Ancienne institutrice, elle a été contrainte de quitter le pays devenu invivable. Dans un camp de migrants à Paris, elle a été impuissante quand son mari a été enlevé puis massacré par la sinistre et très raciste meute.

Enfin Gabriel est lui aussi flic. De terrain. Deux ans qu’il sombre. Depuis que sa fille a été tuée dans la rue. Ces trois désespérés vont se trouver, sans le vouloir, à la croisée des chemins. Trois moins que rien, obligés de collaborer pour survivre et tenter de mettre fin aux agissements de ce groupe suprémaciste capable de tout et surtout du pire pour mettre le pays à feu et à sang.

Ce thriller, au cœur de l’actualité, dénonce les manipulations de l’ultra-droite, avançant cachée, pour faire pencher la balance de l’opinion et des urnes vers son idéal. L’aspect politique est cependant surpassé par la personnalité des trois héros.

Quand ils comprennent qu’ils vont devoir la jouer très perso pour parvenir à leurs fins. Ils se réunissent, vivent ensemble et apprennent à se connaître. « Ils se livraient un peu, au compte-gouttes. Comme s’il leur fallait réapprendre à parler. Tous trois, Sofia allait le comprendre au gré des jours, au-delà de cette enquête, s’étaient peut-être rencontrés dans leurs douleurs, leurs deuils impossibles. Attirés les uns vers les autres comme des aimants déglingués. »

De l’action, des coups de théâtre, des actes de bravoure, pas mal de morts et un rebondissement final : La meute est un roman passionnant. Mais pas très rassurant.

« La meute » d’Olivier Bal, XO Éditions, 478 pages, 21,90 €
 

Une épopée chantée - Canso


Félix Jousserand a travaillé des années à la traduction de Canso, poème occitan racontant l’invasion du Pays d’Oc par les croisés francs. Une épopée chantée dans ce petit livre disque qui retrace, selon l’auteur, « la première aventure coloniale de la couronne de France ».

Un texte longtemps oublié, qui raconte crûment ces massacres orchestrés par le sinistre Simon de Montfort : « Des centaines d’hérétiques sont traînés au bûcher, mis au feu comme des chiens, corps tordus par les flammes aux membres calcinés puis réduits en poussière, enfin on jette les restes dans les fosses à purin pour qu’il n’en reste rien, on les fait disparaître. »

« Canso », Au Diable Vauvert, 144 pages, 25 €

Un document - Quand les champions étaient des dieux

Depuis quelques jours, les Jeux Olympiques cannibalisent l’actualité. Avant de céder aux sirènes de l’exploit sportif, plongez dans ce livre instructif et inédit sur les premières olympiades, du temps des Grecs et des Romains, avant Pierre de Coubertin.

Pascal Charvet et Annie Collognat reviennent sur ces jeux particuliers et les champions, déjà adulés par les foules tels des dieux. Comme Mélankomas de Carie, pugiliste, champion car expert en esquive. Ses adversaires, lassés de frapper dans le vide, ont tous abandonné avant le fin du combat.

« Quand les champions étaient des dieux », Libretto, 272 pages, 10,50 €

Un album jeunesse - Hercule, petit héros en devenir

Les demi-dieux aussi ont fréquenté l’école. Mais pas n’importe laquelle : l’école des héros. Fabien Clavel raconte les cours assez originaux de cet établissement imaginaire où Hercule côtoie Médée ou Orphée.



Hercule, le petit héros, casquette vissée sur la tête, va affronter malgré les remontrances de sa maîtresse, Mme Aphrodite, Typhon et ses frères Titans. Illustré par Mathieu Demore, ce petit roman, bourré de références et d’humour, donne un premier aperçu de la mythologie aux plus jeunes.

« L’école des héros » (tome 1), Splash ! Jungle, 48 pages, 8,95 €

lundi 5 août 2024

BD - Pluies dévastatrices sur la vallée de la Roya

 

Du reportage dessiné subjectif. Alain Bujak et Laurent Bonneau ont passé quelques jours dans la vallée de La Roya. Une zone montagneuse des Hautes-Alpes, ravagée en octobre 2020 par les trombes de pluie de la tempête Alex. Des ponts, des routes, des maisons emportées par les flots en furie.

Des villages coupés du monde. Quelques années plus tard, les blessures sont toujours visibles, il ne reste plus que Le bruit de l’eau qui donne son titre à la BD. Les deux bédéastes ont rencontré les témoins et victimes de l’époque. Ce gros album, entre reportage dessiné précis et planches sublimes, comme des tableaux gavés de couleurs de cette nature hallucinée.

Alain Bujak, photographe, assure le scénario. Laurent Bonneau, carnet de dessins en main, multiplie les croquis, des personnes interrogées, mais aussi des deux auteurs dans la nature, sur des routes sinueuses, perdus dans le lit d’un torrent ou en train de siroter un café avec un berger isolé dans les sommets. Il y est question de dérèglement climatique, d’attaques de loups, d’abandon des zones rurales par l’Etat, de chômage et de survie de plus en plus compliquée dans cette région de France.

Loin de vouloir imposer leurs réponses, leur vérité, les auteurs écoutent, laissent parler. C’est factuel et beau.

« Le bruit de l’eau », Futuropolis, 144 pages, 21 €

BD - L’énigme du docteur Godard au centre de "Disparus"

 

La collection Docu BD des éditions Petit à Petit, après quelques titres très didactiques et généralistes, a proposé un premier titre sur un fait divers retentissant, l’affaire Dupont de Ligonnès.

Un premier succès qui devrait se confirmer avec cet album consacré à la disparition de la famille du docteur Godard fin 1999.

Disparus est basé sur un scénario de Pascal Bresson avec des dessins de Samuel Figuière et des rappels documentaires de Béatrice Merdrignan. Un trio pour un travail sans faille, plongeant le lecteur dans un suspense qui a tenu en haleine durant de longues années la France.

Découpé en chapitres compacts, avec reconstitution de certaines scènes qui n’ont jamais été prouvées mais semblent très plausibles, la BD s’appuie surtout sur l’enquête des gendarmes. Comment la disparition du docteur Godard, sa femme et ses deux enfants a été signalée, où le voilier ayant servi à la fuite a été contrôlé par la douane, comment des ossements de Camille, la fille, ont été pris dans les filets d’un pêcheur dans la Manche.

Un récapitulatif exhaustif mais toujours pas de réponse incontestable sur l’auteur des crimes. Cette affaire reste toujours, un quart de siècle plus tard, un mystère complet.

« Disparus », Petit à Petit, 176 pages, 19,90 €

dimanche 4 août 2024

Cinéma - “Pourquoi tu souris ?” la comédie des contraires

Tout les oppose. Wisi (Jean-Pascal Zadi) est noir, peu sûr de lui, gentil et timide. Jérôme est blanc, vindicatif, un peu arrogant, très fainéant. Leur seul point commun : ils sont tous les deux SDF dans les rues de Bordeaux.

Le premier espérait faire de la figuration dans un opéra. Refusé car il a trop de présence, quel paradoxe. Le second vient d’enterrer sa mère et perd ainsi le toit qui l’abritait depuis son enfance. Ils vont croiser la route de Marina (Emmanuelle Devos), permanente d’une association d’aide aux migrants, clochards et autres exclus de la société.

Wisi, bien que né à Sarcelles et détenteur de papiers français, se fait passer pour un migrant ivoirien pour que Marina accepte de l’héberger chez elle pour une nuit. Trop sympa, il se laisse embobiner par Jérôme (Raphaël Quenard) et ils se retrouvent à trois dans le petit appartement.

Ce film écrit et réalisé par Christine Paillard et Chad Chenouga, tout en abordant un thème grave et dramatique, offre une bonne dose de comédie. On est rapidement conquis par ces deux paumés au grand cœur, opposés de caractères, mais prêts à presque tout pour s’en sortir. Notamment Jérôme, qui se prétend handicapé, souffrant d’une maladie orpheline qui le rend allergique au travail. Pourtant il est intelligent et pas si méchant.

Et comme souvent dans la vie, face à l’adversité, l’union permet de surmonter bien des difficultés. C’est l’enseignement que l’on retient de cette comédie estivale qui devrait redonner du tonus aux dépressifs grâce à un duo comique d’une belle efficacité.

Comédie sociale de Christine Paillard et Chad Chenouga avec Jean-Pascal Zadi, Emmanuelle Devos, Raphaël Quenard.

Littérature étrangère - La résurrection des mille femmes blanches

Jim Fergus donne une suite à sa trilogie des « Mille femmes blanches ». Un court conte fantastique, optimiste et positif, qui enchante le lecteur, heureux de retrouver Molly et ses amies. 

Notre monde, violent et injuste, n’est qu’une facette de l’univers. Jim Fergus se plaît à imaginer dans ce court roman, entre fable et conte fantastique, l’existence d’un « monde véritable derrière le nôtre. » Ce sont les rescapées des mille femmes blanches, héroïnes d’une trilogie sur la fin de la civilisation indienne. C’est Molly McGill Hawk qui raconte cet événement incroyable.

En pleine tempête, elle, les autres femmes, leurs maris indiens et des enfants, ont quitté un monde de violence pour se retrouver dans une autre version de l’Amérique, véritable paradis, où les armes n’existent pas et où toutes les races cohabitent pacifiquement.

Même avec les animaux la fusion est parfaite. Le mari de Molly, Hawk, Indien un peu taciturne, peut se transformer en faucon et voler, avec son épouse sur le dos. Tous se sont installés un « village situé sur une butte qui domine la rivière, assez haute pour nous protéger des crues qu’occasionnera la fonte des neiges. Notre camp se trouve assez près d’un ruisseau pour que, par les nuits de pleine lune, nous entendions les truites monter à la surface et se gaver d’insectes. A l’aube, les oiseaux entonnent leurs chants dans les buissons de saules. » Un bonheur remis en cause par l’arrivée d’une autre Molly venue du futur, descendante de la narratrice.

Elle prévient la tribu de l’arrivée imminente d’une bande de méchants déterminée à piller le monde véritable. Mais comment se défendre quand on est non-violent et sans arme ?

Le texte de Jim Fergus, entre utopie écologique et traité pacifique, apporte un formidable espoir aux lecteurs. Qu’il serait agréable de transformer notre triste quotidien en « monde véritable » !


« Le monde véritable » de Jim Fergus, Le Cherche Midi, 160 pages, 16,50 €

samedi 3 août 2024

Une étude historique - La Catalogne médiévale entre Orient et Occident

Pierre-Vincent Claverie propose dans ce nouvel ouvrage la compilation de plusieurs articles parus ces dernières années. Il se focalise sur cette période du Moyen Age au cours de laquelle la Catalogne joue un rôle essentiel de liaison entre l’Orient et l’Occident.
Des considérations générales mais également des exemples précis comme cette fameuse affaire dite du monastère d’Alexandrie. 

Des Juifs, en Egypte, auraient profané un monastère copte. Trois marchands juifs, à leur arrivée en Catalogne, furent dénoncés, emprisonnés et torturés. Sans la moindre preuve. Finalement, justice leur fut rendue grâce à une contre-enquête initiée par la municipalité de Barcelone.

« La Catalogne médiévale entre Orient et Occident », Trabucaire, 276 pages, 22 €