Quentin Dupieux doit être un fan du jeu des 7 familles. Il s’en crée régulièrement de nouveaux. « Dans la famille de mes films sortis en 2024, je voudrais le 2e ». C’est Daaaaaalí ! qui vient de sortir en DVD et blu-ray chez Diaphana.
« Dans la famille des Dalí, je voudrais le 4e ». C’est Édouard Baer, après Jonathan Cohen, Gilles Lellouche, Pio Marmaï et avant Didier Flamand.
Cette comédie, aussi absurde que loufoque, voit plusieurs comédiens interpréter le peintre catalan. L’édition en vidéo est agrémentée de nombreux bonus comme un entretien avec Quentin Dupieux, Jonathan Cohen et Édouard Baer, Daaaaaalí à la plage, un extrait du documentaire Filmer fait penser réalisé par Charles Bosson, ainsi qu’une rencontre avec Salvador Dalí, reportage réalisé par Pierre Jourdan en 1971 et extrait des archives de l’INA.
Seconde partie de la grande saga vénusienne signée Derek Künsken. Les « coureurs », découvreurs de la porte des étoiles, veulent une société plus juste.
Rien de tel qu’un roman de science-fiction pour s’évader d’un quotidien trop terre à terre. Sur près de 600 pages, vous allez abandonner l’horizon terrien de moins en moins enthousiasmant pour explorer Les profondeurs de Vénus. Derek Künsken, écrivain canadien, signe La maison des Saints, suite de sa saga se déroulant dans l’atmosphère hostile de Vénus.
Dans deux siècles, quelques inconscients ont décidé de coloniser la « planète déesse ». Impossible de vivre en surface. C’est dans l’atmosphère, chargée d’acide et de tempêtes violentes que quelques « coureurs » vivent dans des habitats précaires constitués de gros champignons domestiqués qui flottent et produisent un peu d’oxygène. Les « coureurs » récupèrent un peu de métal dans les cendres qui flottent depuis des millénaires.
Juste de quoi faire un peu de troc avec les flottilles, plus modernes, où l’État tente de gérer la planète tout en étant sous la coupe d’une puissante banque terrienne.
Une société injuste, qui pousse la famille d’Aquillon, « coureurs », descendants d’immigrés québécois, à tenter de changer la société, la rendre plus juste.
Pascale, une des filles du patriarche, a trouvé le moyen de toucher la surface. Et a découvert dans une grotte un trou de ver permettant de communiquer avec l’espace infini. Avec son amant Gabriel-Antoine, ils débouchent sur « un système solaire mort ». « L’esprit humain a du mal à imaginer une planète entière. Ne parlons même pas de comprendre vraiment la taille d’une étoile. Et une étoile a explosé ici, ce qui a réduit en poussière et petits cailloux la moindre planète, la moindre lune. » Un véritable trésor pour les « coureurs », experts en récupération, géniaux ferrailleurs de l’espace.
L’intrigue se déroule sur plusieurs niveaux. En surface avec l’exploration du trou de ver. Dans les nuages avec le patriarche qui tente de protéger ses enfants, tout en haut, avec les manigances de la banque, prête à tout pour préserver son pouvoir. Même à tuer.
Des morts qui vont déchaîner la colère de la famille d’Aquillon. Un space opéra réaliste, crédible, quasi scientifique, avec l’éternelle lutte du petit contre le gros, des opprimés contre la dictature. Après la lecture de ce roman, vous ne regarderez jamais plus les étoiles de la même façon.
« La maison des Saints » de Derek Künsken, Albin Michel, 592 pages, 25,90 €
René Manzor, ancien cinéaste, signe un roman policier très visuel qui prend la forme d’une course-poursuite à travers l’Europe.
Le nouveau thriller de René Manzor est un exercice de grand écart redoutable pour le lecteur. D’un côté une violence sans limite est décrite sans fioritures. De l’autre on voit le quotidien très cool d’une famille française parisienne.
Côté violence cela commence par un attentat en pleine jungle colombienne. Des dizaines de mort dans le déraillement d’un train. Puis sur le plateau du Vercors, des gendarmes retrouvent le cadavre d’un enfant : « Enchaîné au mur par le collier de chien qu’il portait autour du cou, gisait un petit garçon de sept ans à moitié nu, dans une posture improbable. […] Du sang coulait de sa bouche et de son nez. » C’est la troisième victime d’un tueur en série insaisissable.
Europol s’empare de l’affaire et charge Wim Haag de la traque. À l’opposé, on découvre les petits soucis de Marion Scriba, romancière française, mère de trois enfants, récemment divorcée. Elle doit gérer ses trois garnements (dont une adolescente…) alors qu’elle bute depuis trop longtemps sur le dernier chapitre de son prochain polar. Une vie tranquille et sereine.
Alors pourquoi retrouve-t-on sur les trois scènes de crime l’ADN de l’écrivaine ? Ces exécutions ont-elles un lien avec son passé d’activiste en Colombie ? Devenue suspect numéro 1, elle parvient à s’évader du bureau du juge d’instruction et débute une cavale à travers toute l’Europe pour tenter de sauver les autres petits innocents.
Paris, Marseille, Gênes, La Haye, Lausanne, le Luxembourg, René Manzor ne compte pas les kilomètres et les rebondissements dans ce polar aussi mouvementé qu’une course-poursuite dans un blockbuster américain. Un sens de la mise en scène pour un écrivain qui n’a visiblement pas oublié qu’il a débuté en réalisant des films, dont le réputé Le passage avec Alain Delon.
« L’ombre des innocents » de René Manzor, Calmann-Lévy, 368 pages, 21,50 €
Écrit et réalisé par Rose Glass, cinéaste anglaise qui signe son premier film américain, Love Lies Bleeding est une belle et impossible histoire d’amour. Un coup de foudre fatal, de ceux qui frappent aveuglément, et pas toujours dans les deux sens.
Lou (Kristen Stewart) gère une salle de musculation dans une petite ville de province perdue dans le désert. En plein dans les années 80, les bodybuilders transpirent sang et eau au son d’un disco très daté. Lou, chétive, timide, solitaire, fait son job sans passion. Sans doute car la salle appartient à son père Lou Sr (Ed Harris), magouilleur qui possède les trois-quart du bled. Quand Jackie (Katy O’Brian) débarque dans la salle pour s’entraîner, Lou flashe immédiatement pour cette fille tout en muscles, sourire ravageur, désespoir à fleur de peau. Jackie espère remporter un concours de culturisme à Las Vegas.
De simple amourette lesbienne dans des USA caricaturaux (normal, la réalisatrice est anglaise), le film va lentement dériver vers le thriller et le fantastique. Thriller car Jackie va céder à sa violence contenue contre le beau-frère violent de Lou, fantastique avec l’absorption de produits dopants, pour gonfler les muscles mais aussi décupler les sensations. Dans une obscurité très travaillée au niveau de la lumière, Love Lies Bleeding va confirmer toutes les certitudes de Lou. Les hommes sont des porcs, violents et malsains, Jackie est un peu folle, mais l’aime sincèrement, quitte à agir à la frontière de la légalité pour « arranger » les choses.
Un film militant, où chacun (chacune exactement) conserve son rôle. Lou subit les événements, Jackie les précipite. Un résumé valable pour tous les couples, hétéros comme homos.
Film de Rose Glass avec Kristen Stewart, Katy O’Brian, Jena Malone, Ed Harris
Succès au cinéma (2 millions d’entrées), Cocorico, film de Julien Hervé qui vient de sortir en vidéo chez M6, est une comédie que les mauvaises langues pourraient qualifier de franchouillarde. En réalité elle parle de la France, son passé, son prestige… et ses origines métissées.
Alice et François vont se marier. La première est issue d’une riche famille aristocrate propriétaire d’un château et d’un vignoble dans le Bordelais, « un grand cru classé » fanfaronne le père, Christian Clavier. Le second est fils de concessionnaire auto. « Peugeot » précise son père (Didier Bourdon).
L’affrontement entre les deux pères apporte tout son sel à ce film qui joue avec les clichés. Car l’un comme l’autre ne sont pas si « français de souche » que cela. On rit sans difficulté et on espère même une suite.
Les héros de Pascal Rabaté viennent tous de classes sociales très populaires. Limite quart monde parfois. Pour certains ce sont ces fameux « sans dents » qui ont tant coûté à la popularité d’un Président de la République, pourtant de gauche… Des « sans dents » que Pascal Rabaté mettra en scène dans un de ses films. Il n’en était pourtant pas à son coup d’essai. Au début des années 90, il a décliné en trois albums chez Vents d’Ouest, la vie mouvementée de la famille Visons.
Une trilogie qui avait pour titre Les pieds dedans et qui vient de ressortir en format poche et en noir et blanc pour un prix minime. Seul regret, le dessin de Rabaté à ses débuts, précis et très travaillé, n’est pas idéalement mis en valeur dans ce format un peu trop réduit. Reste le fond, et là rien n’a changé. On découvre avec un plaisir non dissimulé l’histoire de cette famille qui cherche par tous les moyens à s’en sortir, tout en en faisant le moins possible.
Des escrocs à la petite semaine, obligés de trouver des combines pour nourrir leurs quatre enfants en attendant que la mère Chartier, leur viager, accepte de casser sa pipe. Dans la première histoire, un héritage inespéré leur tombe dessus. Encore va-t-il falloir écarter le cousin qui lui aussi aimerait emménager dans le pavillon de banlieue pompeusement nommé « Mon rêve ».
Les deux autres histoires sont à l’avenant, avec son lot de magouilles typiquement françaises, comme transvaser dans le supermarché, à l’abri des regards des vigiles, le contenu d’un baril de lessive à bas prix avec des mets luxueux. Des « sans dents » avant l’heure. Et qui sont sans doute encore plus nombreux 30 ans plus tard.
« Les pieds dedans » (édition poche en noir et blanc), Vents d’Ouest, 144 pages, 10 €
Jacques Lob, scénariste à qui l’on doit le Transperceneige ou les aventures de SuperDupont, a écrit pour les meilleurs dessinateurs du XXe siècle. Futuropolis exhume les cinq récits courts de Carla, jeune femme taxi de nuit dans une ville sombre, très sombre, dessinée par Edmond Baudoin.
Du noir et blanc donc, avec quelques touches de couleurs dans une histoire, où Baudoin retranscrit parfaitement cette noire ambiance et sinistre. Un peu comme les clients que Carla amène d’un point A vers un point B, d’une dépression à un profond désespoir.
Christian Cailleaux est un dessinateur qui aime voyager et faire partager ses découvertes dans ses créations. On pourrait penser qu’il y a un peu de lui dans le personnage de Félix Mogo. Une sorte de dandy, attiré par les tropiques, les civilisations exotiques et les jolies femmes.
Félix est au centre de quatre histoires parues il y a quelques années et introuvables depuis trop longtemps. C’est donc dans une intégrale très raffinée que vous pourrez le suivre dans ses tribulations en Afrique, aux USA ou en Inde. Sans compter les passages se déroulant à Paris, dans ce milieu intellectuel qu’il aime tant.
Félix cherche donc des trésors qui parfois n’existent pas. Des aventures aux tons très différents. Très urbain dans la première (cela se passe en partie à New York), plus marquée par le passé colonialiste français dans la troisième, carrément ethnographique dans la dernière, sorte de découverte de l’Inde en train. Il se permet également de changer de style.
Avec cependant une constante, une ambiance entre aventure immobile, poésie de l’ailleurs et quête de rencontre. Des voyages rêvés qui n’ont rien perdu de leur pouvoir de dépaysement
« Les tribulations de Félix Mogo », Glénat, 616 pages, 35 €
Film tout en finesse que ce « Juliette au printemps » de Blandine Lenoir. Le portrait d’une famille foutraque, celle de Juliette, de sa mère artiste à la sœur adultère et au père rongé par un deuil.
Adapté d’une BD de Camille Jourdy parue chez Actes Sud BD, Juliette au printemps, film de Blandine Lenoir, est idéal pour retisser des liens avec votre famille s’ils se sont un peu délités au fil du temps. La famille de Juliette est spéciale. Comme elle d’ailleurs. Juliette (Izïa Higelin), est dessinatrice. Elle illustre des livres pour enfants. A quitté la région mais en ce printemps, elle reprend le train et revient chez son père passer quelques jours. Pour se remettre d’une dépression avoue-t-elle d’entrée.
Léonard (Jean-Pierre Darroussin), le père, est un peu démuni face au blues de sa fille. Lui-même n’est pas au mieux de sa forme. Aigri, vivant seul dans son appartement depuis le départ de Nathalie (Noémie Lvovsky), il demande à Juliette de l’aider pour vider la maison de sa mère, Nona (Liliane Rovère).
Juliette qui va aller voir sa sœur aînée, Marylou (Sophie Guillemin), puis assister au vernissage de la nouvelle exposition de sa mère.
Une fois tous les membres de la famille présentés, Blandine Lenoir peut dérouler son intrigue. Rien d’exceptionnel. Juste la vie quotidienne des millions de familles françaises. Mais c’est tellement bien écrit, filmé et joué que l’on prend un plaisir étonnamment simple mais fort à partager les doutes, étonnements ou espoirs de Juliette. Son rôle est central, mais ce sont les personnages secondaires qui apportent tout son seul au film.
Notamment la sœur qui confirme le talent sans limite de Sophie Guillemin. Cette coiffeuse à domicile, mariée et mère de deux enfants, vit dans un stress permament. Toujours rabaissée par sa mère, elle ne trouve son salut qu’en prenant pour amant un gros nounours, patron d’un magasin de farces et attrapes, venant à ses rendez-vous galants déguisés en perroquet ou en fantôme.
Noémie Lvovsky, en mère fofolle, collectionneuse d’amants depuis son divorce, est une incroyable tornade. Pourtant il suffit d’un mot, d’un seul, pour qu’elle tombe dans une profonde mélancolie, comme si elle passait son temps à faire semblant.
Comme Jean-Pierre Darroussin qui fait semblant de la haïr alors qu’il est toujours follement amoureux d’elle et de ses excès. Pour couronner le tout, Juliette croise le chemin de Pollux, le locataire de Nona, grand cœur sensible qui va lui redonner un peu d’espoir grâce à un… caneton. Un film choral sans la moindre fausse note. Un bijou de résilience et d’optimisme à ne pas rater.
Film de Blandine Lenoir avec Izïa Higelin, Sophie Guillemin, Jean-Pierre Darroussin, Noémie Lvovsky, Salif Cissé, Liliane Rovère
Faux ermite, anachorète de pacotille, Alain Guyard a décidé de vivre seul dans une cabane perdue dans les Cévennes. Il raconte avec humour et philosophie cette expérience, comme pour nous dégoûter d’en faire autant.
Face au désastre menaçant, l’effondrement puis l’apocalypse à venir et d’une façon plus générale l’impossibilité de vivre avec ses semblables, certains sont tentés de retourner au berceau originel : vivre seul au fond des bois. Alain Guyard, écrivain français plus iconoclaste qu’iconique, a franchi le pas.
Heureux propriétaire d’un mazet cévenol ou cabane de berger en forêt, décide de raconter sa nouvelle vie au plus près de la nature. Qui sait, rencontrera-t-il le même succès que Thoreau ou plus récemment Sylvain Tesson ? A la différence près qu’Alain Guyard est un écrivain très terre à terre.
Et dès le second chapitre, il aborde un sujet toujours délaissé par les grands auteurs : mais où faire caca quand on n’a pas de WC dans sa maison ? Cela donne quelques pages hilarantes car on y sent (presque olfactivement) le vécu. On comprend dès lors que cet ouvrage n’est pas destiné aux doux rêveurs qui espèrent, un jour, s’affranchir des relations sociales en se retirant dans une forêt enchantée au milieu de grands arbres majestueux peuplés d’oiseaux aux chants harmonieux et d’animaux tous plus beaux et gracieux les uns que les autres.
Dans la réalité il fait froid l’hiver, humide en automne, trop chaud en été, les insectes piquent, le plus proche débit de boissons se trouve à plus de quatre kilomètres et enfin le premier voisin, à 3 kilomètres, est un berger qui semble un peu trop aimer son troupeau de chèvres. Cela n’empêche pas l’auteur de signer quelques jolies réflexions sur ces arbres qui composent son quotidien. « Les arbres ne sont pas des animaux, explique-t-il. Car ce sont des humains, comme nous. Seulement, ils sont un peu lents. Ils ne se pressent pas. Notre année est équivalente à une de leurs journées. Ils ont la semaine de quatre cents ans. Ils ne croient pas à la valeur travail. » Toujours à propos des arbres et de ces hommes qui les abattent avec une tronçonneuse : « Couper un arbre consiste en un apprentissage de la masculinité toxique et se résume à une expédition punitive contre un phallus plus gros que le sien. » Cachez ces troncs que je ne saurais voir…
Ce petit récit, illustré d’une dizaine de linogravures signées Michéa Jacobi, ne cache pas les ambivalences de l’auteur. D’un côté, il espère un beau succès pour renflouer son compte en banque, mais redoute de devenir un exemple comme certains littérateurs de la survie en milieu hostile. Il va donc étudier leur style, pour tenter de ne pas tomber dans leurs travers.
Cela donne cette critique, parfaitement lucide et juste mais assez suicidaire pour ce qui est de la reconnaissance par ses pairs : « Des accents décadentistes doivent tintinnabuler, ici et là, de page en page à l’oreille du public. Mais dans le même temps, il ne suffit pas d’être conservateur, car vous perdez toute chance de conquérir votre public qui demande des gages de bonne conduite émancipatrice. La solution consiste à délayer vos grognonneries de défenseur de l’ordre et de l’Ancien Régime dans des références gauchisantes. » Mais il faut garder à l’esprit que la notion de solitude reste essentielle. « La cabane est solitaire, et qu’elle le reste !, car des fédérations de cabanes solitaires feraient une ZAD, ce qui n’est jamais bon quand on préfère le velours côtelé de gentleman farmer au sarouel de circassien ardéchois. »
« Ma cabane sans peine » d’Alain Guyard, Le Dilettante, 224 pages, 19 €