samedi 20 janvier 2024

Poches. Destinations Outreterres


Publié une première fois à la fin des années 50, ce roman de science-fiction de Robert Heinlein est le prototype du récit d’aventure. Le jeune Rod, pour obtenir le droit de coloniser les planètes d’Outreterre, doit passer un examen de survie. Plongé dans un monde hostile, il va se révéler, face à la faune locale mais surtout aux autres humains. 

Tant et si bien que rapidement « L’examen de survie ne l’intéressait plus, seule la survie importait. » Un texte à redécouvrir dans une version plus adulte, remaniée dans les années 80 par cet auteur américain à qui l’on doit les fameux Starship troopers.

« Destination Outreterres », Le Livre de Poche, 352 pages, 9,20 €

vendredi 19 janvier 2024

Bande dessinée - Les armes sont de sortie

Seconde sélection des westerns dessinés parus en cette fin 2023. Avec sans doute les trois meilleurs albums du moment : The Bouncer, Undertaker et Gunmen of the West.


Bouncer à l’épreuve

À la fin du précédent album, le lecteur a laissé le Bouncer, ce manchot taciturne, presque heureux et apaisé. Il riche, a des amis, une femme qu’il aime et une affaire prospère à Barro City. Mais c’est mal connaître Jodorowski, le scénariste, qui va rapidement apporter du noir dans ce tableau enchanté. Cela arrange Boucq, le dessinateur, qui excelle quand la tension est au maximum.

Les problèmes arriveront par l’intermédiaire de l’or ramené du Mexique. L’armée américaine vient le récupérer. Un détachement commandé par le colonel Carter, héros de la guerre, reconnaissable grâce à son œil de verre. Ensuite tout s’enchaîne rapidement. La fièvre de l’or… Bouncer va voir la mort frapper tout ce qu’il aime.

Le titre de ce 12e album, Hécatombe, est tout sauf mensonger. Une histoire au long cours, de 144 pages, planches d’une grande beauté et expressivité signée par un François Boucq qui est depuis quelque temps au niveau des plus grands, de Giraud à Hermann.


Undertaker retrouve Rose

Autre dessinateur de western qui vaut largement ses grands anciens : Ralph Meyer. Installé à Barcelone depuis quelques années, il poursuit les aventures graphiques de Jonas Crow, l’Undertaker ambulant, un croque-mort qui se déplace de ville en ville avec son corbillard et son animal de compagnie si symbolique : un vautour.

Jonas qui déprime sérieusement. Il a perdu la trace de la femme qu’il aime, Rose Prairie. Quand il reçoit une lettre de la petite d’Eden City au Texas, signée de sa belle, il reprend espoir. Patatras, si Rose a disparu, c’est pour retrouver… son mari, Mister Prairie, médecin. Et si elle a besoin de Jonas, c’est pour une sépulture particulière : celle du bébé d’une femme qui veut avorter.

La première partie de ce nouveau cycle toujours écrit par Xavier Dorison plante le décor : Texans arriérés, folie religieuse, envie de lynchage. L’Ouest sauvage légendaire, celui où les armes font office de code civil.


Haut les flingues !

Nouvelle livraison d’histoires courtes peaufinées par Tiburce Oger et illustrées par de grands dessinateurs. Cette fois il raconte le destin de quelques gunmen, ces hors-la-loi qui ont fait parler la poudre.

Certains très connus comme Billy The Kid (illustré par Bertail), d’autres plus anonymes comme la redoutable Black Evil (dessins de Vatine) à l’improbable Mary, vedette d’un cirque, pendue en place publique pour meurtre bien qu’elle soit… un éléphant.

« Bouncer » (tome 12), Glénat, 144 pages, 24,95 €

« Undertaker » (tome 7), Dargaud, 64 pages, 16,95 €

« Gunmen of the West », Bamboo Grand Angle, 112 pages, 19,90 €. Il existe une édition luxe en noir et blanc de 120 pages à 29,90 €


jeudi 18 janvier 2024

Bande dessinée - Histoires indiennes et de l’Ouest américain

Géronimo avec Christian Rossi, Chef Joseph par Corteggiani et Andrade : l’histoire indienne est une mine d’or pour la bande dessinée. Mais l'Ouest sauvage américain est aussi un terrain propice pour voir naître de belles histoires d'amour comme "Western Love" d'Augustin Lebon.


Géronimo le chaman

Très attendu, le nouvel album de Christian Rossi ne déçoit pas. Il a mis des années à finaliser cette somme colossale (plus de 170 pages !) racontant une partie de la vie du chef indien Géronimo. Un roman graphique grand format, tout en couleur, qui mêle fiction et Histoire.

Le chef Apache prend sous son aile un jeune Indien rejeté par sa tribu. Ensemble ils vont sillonner cette région aride située le long de la frontière mexicaine. Une quête initiatique qui se termine mal, au cours de laquelle Christian Rossi met en lumière les talents de chaman du rebelle.

C’est assez mystique parfois, un peu dans le style des Jean Giraud, le maître absolu du western dessiné, celui avec qui Christian Rossi a longtemps collaboré pour signer les aventures de Jim Cutlass. Une série qui ressort dans une superbe intégrale, cadeau parfait pour les fêtes de fin d'année.


L’errance de Chef Joseph

Autre figure de la résistance indienne face aux soldats américains : chef Joseph. À la tête des Nez-Percés, il espère vivre en paix et en harmonie dans la vallée de la Wallowa, terre de ses ancêtres. Mais des colons convoitent les terres et quand de l’or est trouvé, c’est la ruée.

Il est décidé de transférer la tribu dans une réserve au nord. Refus des jeunes guerriers et c’est la guerre. Chef Joseph fera tout pour trouver un point de chute à son peuple.

Une longue errance durant l’été 1877 racontée avec minutie par François Corteggiani (son ultime scénario, il est mort subitement l'été 2022) et dessiné par Gabriel Andrade. De plus, on retrouve en fin de volume une partie pédagogique avec documents d’époque renforçant encore la légende de ce grand chef indien, poussé à la guerre par les circonstances.


Amour, bonne bouffe et... pistoleros

Ils sont adorables ces deux héros imaginés par Augustin Lebon. Pas forcément fréquentables, mais touchants dans leur façon de ne pas vouloir admettre que malgré les circonstances, ils ont succombé au fameux coup de foudre. Une histoire d'amour dans un cadre particulier puisqu'il frappe en plein Ouest sauvage.

Molly, rousse surnommée à juste titre « La Teigne », est une excellente cuisinière. Elle vit de ce talent dans une petite ville du Nouveau-Mexique. On est en pleine conquête de l'Ouest et les outlaws sont légion. Justement arrive en ville le dénommé Gentil, également connu sous le sobriquet moins reluisant de « Crevard ». Il remarque immédiatement Molly. Pourtant il ne doit pas oublier sa mission. Il doit faire les repérages avant le braquage de la banque locale. Un western humoristique et romantique, avec son lot d'action. Car Gentil va décider de trahir sa bande pour sauver Molly.

Une Teigne qui au passage retrouve les traces de sa mère, partie alors qu'elle était encore un bébé et, c'est plus problématique, une demi-sœur presque chef de la bande de Gentil. La suite de la série sera d'ailleurs axée sur ce trio avec des relents de vaudeville...

« Golden West », Casterman, 176 pages, 34,90 €.

« Jim Cutlass » (intégrale), Casterman, 448 pages, 59 €

« Chef Joseph », Glénat, 56 pages, 14,95 €

« Western Love (tome 1), Soleil, 56 pages, 15,50 €


mercredi 17 janvier 2024

Cinéma - Emma Stone, la pépite de “Pauvres créatures”

En plus du Lion d’or à Venise, le film de Yórgos Lánthimos vient d’être doublement primé aux Golden Globes : meilleure comédie mais surtout meilleure actrice pour Emma Stone qui rayonne dans son rôle de Bella.



Il y a le cinéma du réel, celui qui filme notre monde tel qu’il est. Et puis le cinéma de l’imaginaire, celui qui permet au spectateur de s’évader dans une nouvelle dimension. Et parfois, l’imagination permet encore mieux de dénoncer les injustices du présent. Pauvres créateurs de Yórgos Lánthimos est l’exemple même du film politique qui n’en a pas l’air. Car derrière une histoire à forte connotation fantastique dans un monde steampunk, se cache un brûlot contre les hommes et pour l’émancipation des femmes.

Avant de saisir la portée politique du film, le public déguste, les yeux gourmands, la présentation de ce Londres entre passé et futur. Le docteur Godwin Baxter (Willem Dafoe), éminent chirurgien, héberge dans sa demeure une jeune femme un peu simplette. Bella (Emma Stone) a le corps d’une adulte, mais son esprit ressemble plus à celui d’une enfant de quelques années. On n’en dit pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de la trouvaille du roman originel d’Alasdair Gray. Par chance elle progresse vite.

Pour noter cette évolution au jour le jour, Baxter embauche un étudiant en médecine, Max McCandless (Ramy Youssef). Max tombe amoureux de Bella, séduit par sa spontanéité son côté naïf. Cette dernière, cloîtrée, veut découvrir le monde. Elle va saisir l’opportunité de s’enfuir avec un séducteur frivole, Duncan Wedderburn (Mark Ruffalo).

Un périple sur un paquebot qui passe par Lisbonne, Alexandrie et Paris. C’est au cours de cette odyssée que Bella va prendre conscience des limites de la société trop formatée. Notamment pour tout ce qui est du domaine de la sexualité. Bella, dénuée de sentiment, aime profiter de tous les plaisirs. Au grand désespoir de Duncan. Elle comprendra que ce corps, en plus de lui permettre de s’épanouir, est une véritable arme contre les hommes. Toute la difficulté est d’en garder la maîtrise.

Renversant par son propos, époustouflant graphiquement, attachant par l’amour toujours un peu présent, édifiant par son message, Pauvres créatures est un ovni cinématographique dans une production de plus en plus formatée. Emma Stone y livre une prestation saluée par le Golden Globe de la meilleure actrice.

Le sexe y est traité de manière frontale et sans pudeur, les femmes sont belles et conquérantes, intelligentes et beaucoup plus sages que les hommes qui semblent obnubilés par ce désir de possession, preuve selon eux de leur amour indéfectible pour leur bien-aimée. Alors que l’amour ne peut s’épanouir que dans un milieu baignant dans la liberté.

Film de Yórgos Lánthimos avec Emma Stone, Mark Ruffalo, Willem Dafoe,

Cinéma - L’horreur cachée dans “Les chambres rouges”

Film de Pascal Plante avec Juliette Gariepy, Laurie Fortin-Babin, Elisabeth Locas.



Encore un film sur un serial-killer ! Mais les amateurs de reconstitutions gore en auront pour leur argent. Le scénariste et réalisateur canadien Pascal Plané aborde le problème à travers le prisme de deux jeunes femmes, « fans » d’un homme accusé d’avoir torturé, violé, et dépecé trois adolescentes. Tout en filmant ses actes et en les diffusant sur le dark web au sein de ces « chambres rouges » de sinistre réputation. Le réalisateur dans ses notes de production annonce la couleur : « Au terme de cette plongée au plus sombre de la nature humaine, je ne peux que souhaiter que Les chambres rouges vous colle à la peau. Qu’il vous surprenne. Qu’il vous hante. » Un pari gagné même si, il faut bien le reconnaître, on sort de la séance assez déstabilisé.

À l’ouverture du procès elles sont deux à faire la queue pour avoir une place dans le public. Kelly-Anne (Juliette Gariepy) et Clémentine (Laurie Fortin-Babin). Si la seconde, amoureuse de l’accusé, exubérante, clame haut et fort sa certitude qu’il est innocent, la seconde, mutique, semble plus impénétrable dans ses buts.

C’est pourtant bien pour le tueur présumé (sur les vidéos retrouvées par le FBI, le tueur est toujours cagoulé, mais l’accusation affirme que ses yeux l’ont trahi) que ce mannequin, riche, solitaire, vivant dans le luxe en gagnant des sommes folles en jouant au poker en ligne, met son quotidien en stand-by.

Un film glaçant, du début à la fin. Virtuose quand il s’agit de filmer le procès, effrayant quand on pénètre dans l’intimité des deux jeunes fans. Reste les quelques images des séances dans les chambres rouges, entraperçues à travers les écrans. Elles vous hanteront. À jamais.

 

La chasse aux mauvais monstres continue



Pas toujours évident de réussir le tome 2 d'une série. Enzo Berkati semble avoir eu plus de difficulté à aborder la suite du premier tome de la série Mauvais monstre. Il perd la nouveauté de cet univers unique. 

Dans sa BD, il imagine un onde en tout point semblable au notre, une petite ville, des forêts et des jeunes qui vont au collège. La seule différence notable : à l'adolescence, chaque habitant voit l'éclosion d'un œuf dans lequel est son monstre. C'est "la manifestation physique de l'âme de son propriétaire.


Eloïse, l'héroïne de la série, découvre que son monstre serait "mauvais". Elle pensait que c'était une légende urbaine, que les mauvais monstres n'existaient pas. Elle va devoir s'habituer. Et se méfier. Car une police secrète détecte ces anomalies et les capture (avec leur propriétaire), pour les enfermer dans des centres secrets. Dans le second album, Eloïse et son petit monstre vont tout faire pour échapper à un couple de policiers intransigeants. 

Une longue course poursuite, où  le lecteur n'apprend pas grand chose si ce n'est que d'autres mauvais monstres existent et se cachent. Un peu léger pour une intrigue qui s'étale sur 80 pages. 

Une histoire quasiment revenue au départ de l'album, la dernière page annonce cependant un tome 3 qui sera, on l'espère, plus concluant et apportera un peu plus de précisions sur les centres de rétention et les fameux pouvoirs de mauvais monstres.

"Mauvais monstre", (tome 2), Glénat, 80 pages, 15,50 €   

mardi 16 janvier 2024

En vidéo, “Anti-squat”, un film sur la crise du logement

 


Jusqu’où peut-on aller pour se loger ? C’est le thème central du film Anti-squat de Nicolas Silhol, sa seconde réalisation qui vient de sortir en vidéo chez Diaphana. Inès (Louise Bourgoin), mère célibataire, après l’échec de son agence immobilière, se retrouve au pied du mur.

Sans revenu, elle est menacée d’expulsion de son appartement. Elle va accepter l’offre de la société Anti-Squat empêcher l’arrivée de squatteurs dans un immeuble de bureaux inoccupés. Elle sera chargée de recruter et de vivre avec six « faux » locataires, eux aussi dans une situation tout aussi précaire. Mais à une condition (qui vaut aussi pour les recrutés) : pas de visite, pas de fête et surtout pas d‘enfants. Or, Inès a un fils adolescent…

Un film sombre mais édifiant sur une réalité urbaine qui risque de se détériorer de plus en plus.

Thriller - Aller au plus loin dans l’horreur en lisant "Les entrailles du mal"

 Le commandant Grimm, héros policier récurrent imaginé par Olivier Merle, vit sa troisième aventure. Il va descendre dans « Les entrailles du mal » affronter un adversaire surgit de son passé.


Pour certains policiers, combattre les méchants, les gangsters et autres trafiquants est une évidence. D’autres ont une bonne raison de se battre contre les forces du mal. C’est le cas d’Hubert Grimm, commandant de police à Rennes après avoir officié à Montpellier. Enfant, il a été confronté au mal absolu et s’est juré depuis de tout faire pour sauver d’autres vies et empêcher de nuire les coupables.

Un secret jalousement gardé. Il n’en a jamais parlé aux membres de son groupe ni à Amandine, la femme qu’il aime. Comme dans une série télévisée qui comporte plusieurs arcs narratifs, Olivier merle poursuit l’exploration de la psyché de Grimm et des différents protagonistes tournant autour de son milieu familial ou professionnel. Grimm, grand inquiet devant l’éternel, a des raisons de se faire du mouron. Il vint de recevoir des lettres de menaces et des SMS qui annoncent froidement qu’il « va mourir dans d’atroces souffrances » car « l’heure des comptes a sonné ».

Combat solitaire

Habitué à traquer les voyous, Grimm se retrouve d’un coup d’un seul dans le rôle du gibier. Car celui qui lui en veut personnellement, en plus de parfaitement connaître son passé, est renseigné sur les moindres détails de ses enquêtes en cours et de ses déplacements. Il semble y avoir une taupe dans le commissariat de Rennes.

Olivier Merle, dans la première partie de ce roman policier teinté de thriller, raconte cette guerre des services dans la police locale. Grimm, aux méthodes solitaires et peu orthodoxes s’est fait beaucoup d’ennemis parmi, ses collègues. Mais le flic n’en a cure. Il veut avancer, tel un bulldozer, rasant tout sur son passage, au risque de faire des dégâts chez ses amis. Cette plongée dans « Les entrailles du mal », titre du roman, prend toute sa signification dans la seconde partie, plus dramatique.

Acculé par son adversaire invisible, Grimm est obligé de se mettre en congé et se battre seul. Un changement de stratégie non voulu mais obligatoire pour protéger sa famille. Amandine à Montpellier et le petit Louis, leur fils, que Grimm ne voit que les week-ends depuis les dramatiques événements racontés dans le précédent roman, Le manoir des sacrifiées. Une chasse à l’homme va être lancée dans la région, de Latour-de-France dans les Pyrénées-Orientales à la Haute-Vallée de l’Aude. Région décrite ainsi par Grimm, retenu prisonnier dans une vieille maison : « Face à lui, une forêt de conifères couvrait une pente assez forte qui se terminait par une crête molle se détachant sur un ciel gris. Paysage de moyenne montagne, qui lui fit penser aux contreforts des Alpes ou des Pyrénées. S’il réussissait à s’échapper, nu comme un ver, il allait devoir parcourir sans chaussures, des sentiers obscurs à la recherche des secours. » La confrontation finale sera d’une rare violence, Olivier Merle dévoilant qui est cet être maléfique qui en veut tant à Grimm.

Le policier n’en sortira pas indemne, l’occasion sans doute pour l’auteur de se lancer dans un quatrième roman tout aussi sombre.

« Les entrailles du mal » d’Olivier Merle, XO Éditions, 248 pages, 20,90 € (« Le manoir des sacrifiées » vient de paraître en poche chez Pocket)

lundi 15 janvier 2024

Cinéma - Avec Miss Fran, plus beaux les rêves

Film de Rachel Lambert avec Daisy Ridley, Dave Merheje, Parvesh Cheena. 

 


Une petite vie simple et modeste. Effacée. Insignifiante. Fran (Daisy Ridley) vivote dans une ville portuaire de l’Oregon. Seule dans son minuscule appartement, elle travaille dans une entreprise dont le fonctionnement et l’environnement ressemblent à ceux de The Office, série comique US. Sauf que c’est un travail mortifère pour le commun des mortels, que Fran ne sourit jamais aux plaisanteries de ses collègues et ne participe pas aux petites réjouissances ou ragots autour de la machine à café.

Fran peut passer une journée sans dire un mot, se contentant de remplir ses classeurs excel, puis ses grilles de sudoku, le soir dans son canapé. Mais comment Rachel Lambert parvient à transformer cette morne vie en film poétique à la beauté picturale sans égale, excepté les réalisations de Kelly Reichardt ?

Tout simplement en explorant les rêves de Fran. La nuit, comme la journée, la jeune femme s’évade. Des songes rarement joyeux. Elle aime s’imaginer morte (tuée dans un accident, pourrissant dans la forêt, noyée sur une plage glaciale). Autant de façons de mourir qui expliquent le titre en version originale, Parfois je pense à la mort.

Mais même quand on s’obstine à vivre en retrait du monde, obsédée par sa propre perte, le quotidien peut vous jouer des tours. La vie rêvée de Miss Fran change quand l’entreprise recrute Robert (Dave Merheje), parfait collègue boute-en-train, seul à oser rompre la glace avec la froide Fran. Ce film, salué au festival Sundance, apporte une vision implacable du réel, doublée d’un imaginaire fantastique envoûtant. Un grand écart cinématographique parfaitement maîtrisé pour une seconde réalisation.

 

dimanche 14 janvier 2024

BD - Jeunesses tropicales au Brésil et à La Réunion

Que cela soit au Brésil ou sur l’île de La Réunion, ces albums racontent comment l’enfance n’est pas forcément plus belle sous la chaleur tropicale.


Pedro a trop d’imagination


Au cœur de la forêt amazonienne il ne se passe jamais grand-chose. Au grand désespoir de Pedro, un gamin qui vit dans un petit village au bord du fleuve. Aussi quand Vicente, dit Cent, son grand frère, revient enfin au pays, il est très content. Car Cent va raconter ses voyages un peu partout dans le Monde, de la froide Russie à la belle Italie en passant par les USA.

Cent qui offre à chaque retour un livre à son petit frère. Le monde de Pedro va s’écrouler quand il comprend que Cent est un mythomane, qu’il n’a jamais pris l’avion et que ses absences sont moins belles que ses récits. Teresa Radice au scénario, Stefani Turconi au dessin, proposent un roman graphique coloré et mouvementé. Car Pedro, pour aider Cent de plus en plus en difficulté, va entreprendre un long et périlleux voyage le long du fleuve.

Il va transformer le périple en roman d’aventure palpitant. Et quitter l’enfance pour comprendre que les rêves des adultes sont souvent des regrets d’enfants. Un bel album, en couleurs directes où le vert de l’Amazonie domine.

Chronique de l’esclavage à La Réunion



Le 20 décembre 1848, il y a moins de 200 ans, les 60 000 esclaves noirs de l’île de la Réunion ont été affranchis. Une date essentielle dans l’histoire de cette possession française de l’Océan Indien. Pour raconter ce bouleversement, Appollo et Tehem vont utiliser le parcours d’un Réunionnais célèbre, Edmond Albius. Edmond est encore un enfant quand il fait une découverte qui lui permettra de se prétendre le plus grand botaniste de l’île. Orphelin et esclave dans une plantation dans le sud, il a découvert comment féconder les fleurs de vanille.

Cette orchidée originaire d’Amérique pousse parfaitement à la Réunion. Mais il n’y a pas l’insecte particulier qui permet de féconder les fleurs pour former les gousses qui deviendront de l’or noir culinaire. Edmond, avec un peu d’observation et de la dextérité, parvient à faire entrer en contact le pistil et l’étamine, rapprochement qui permettra des propriétaires blancs de devenir très riches.

Mais le jeune garçon n’en tirera aucun bénéficie. Il restera esclave, son maître refusant de lui apprendre à lire et à écrire. Il faudra ce 20 décembre 1848 et la venue du Catalan Sarda-Garriga, nommé commissaire général de la République à La Réunion pour y proclamer officiellement l’abolition de l’esclavage pour qu’Edmond devienne libre. Mais pas heureux. Il quitte la plantation, vivote comme cuisinier au service d’un riche marin, est accusé de vol, passe quelques années en prison.

Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il est reconnu officiellement comme celui qui aura domestiqué la vanille. Le roman graphique, en plus de raconter la vie d’Edmond, apporte au lecteur des éclairages sur les derniers Marrons, ces esclaves en fuite qui vident dans les hauts de l’île, loin de la civilisation, sur la vie dure et misérable des petits Blancs, l’arrivée des Malbars, ces Indiens engagés pour remplacer les esclaves devenus libres et aussi la naissance de la bande dessinée dans l’Océan Indien avec les premiers exemplaires de la lanterne magique, journal racontant en dessins la vie de La Réunion, notamment en 1848.

« Le beau parleur », Glénat, 208 pages, 22,50 €

« Vingt Décembre », Dargaud, 160 pages, 21,50 €