Si vous hésitez à plonger dans un manga, redoutant un trop grand choc de style graphique, vous pouvez aborder Evol de Atsuki Kaneko en toute tranquillité. Son trait, réaliste et expressif, se rapproche des meilleurs dessinateurs européens, de Moëbius à Manara en passant par Meyer.
Dans ce 3e tome (240 pages en noir et blanc d’une rare beauté), les trois jeunes héros se retrouvent acculés. Ils ont tenté de se suicider mais ont survécu et se sont réveillés avec des pouvoirs. Remontés contre tous ceux qui leur veulent du mal et les ont poussés au suicide, ils décident de former un trio de méchants prenant le nom d’Evol (l’inverse et le négatif de Love), décidés de mettre le feu à la ville.
Ils sont rapidement adulés par d’autres jeunes exclus et deviennent une véritable menace. Le scénario, très marqué par la psychologie adolescente, permet au lecteur de jongler entre le bien et le mal. Une série qui en plus parvient à se renouveler au fil des épisodes. (Delcourt/Tonkam, 19,99 €)
Il est aussi beaucoup question de nature dans la série Poison Ivy. Cette super héroïne (super-méchante de l’univers de Batman), a désormais son propre comics aux USA, écrit par G. Willow Wilson et dessiné par Marcio Takara.
Le premier tome reprend les six premiers épisodes suivis de la réédition d’une histoire complète parue en 1985, signée Neal Gaiman et Mark Buckingham. Poison Ivy a perdu ses pouvoirs. Cette jeune femme, qui fut en couple avec Harley Queen, a cependant conservé la possibilité de contaminer l’Humanité avec des spores redoutables.
Déçue par l’évolution du monde elle n’a plus qu’un but : exterminer les humains pour laisser la planète aux plantes. Mais cela semble trop simple et rapidement elle va soupçonner l’homme de la sève de la manipuler. De son côte, le lecteur va continuer à se demander durant les 180 pages si cette Poison Ivy est une méchante ou finalement une gentille. (Urban Comics, 19 €)
Entre le futur proche et le steampunk, Air, nouvelle série de Pelaez (scénario) et Porcel (dessin), raconte comment l’atmosphère de notre planète est devenue un bien rare et convoité. Une société qui a viré à la dictature.
L’intrigue suit deux personnages, une jeune femme, mère d’un garçon muet et un haut responsable du conseil qui gouverne le pays. Ce dernier, pour démasquer un réseau de protestataires, va tenter de se faire passer pour un saboteur. Un monde très années 30, dessiné par le Barcelonais Porcel.
Pelaez profite de l’histoire pour faire passer quelques vérités sur le présent. La contamination de l’air étant la conséquence du réchauffement du permafrost et de la réapparition de virus.
Un subtil mélange de politique, science-fiction, écologie et action. (Bamboo Grand Angle, 16,90 €)
Ce n’est peut-être pas le plus réussi des premiers romans de la rentrée littéraire, mais c’est sans conteste le plus original, voire tordu. Juliette Oury emmène ses lecteurs dans un monde en tous points identique au nôtre avec cependant deux grosses différences : le sexe a pris la place de la nourriture. Et vice versa.
Dans Dès que sa bouche fut pleine, Laetitia, la narratrice, explique comment elle a cédé à la tentation très jeune en mangeant des mûres au fond du jardin d’une amie. Aujourd’hui mariée, elle retrouve cette sensation quand un de ses collègues, après une partie de baise dans la salle commune de son entreprise, lui détaille le plaisir de déguster un plat longuement mijoté. Car dans ce monde assez dérangeant, on ne règle pas les problèmes professionnels au cours de repas de travail mais d’orgies (au sens premier) de travail.
Coucher avec tout le monde est permis (et même fortement conseiller), par contre saliver sur un hamburger est considéré comme la pire des dépravations.
En inversant sexe et nourriture dans son monde, Juliette Oury met aussi en opposition deux actions aussi banales que bouffer et baiser. Un vrai cauchemar.
« Dès que sa bouche fut pleine » de Juliette Oury, Flammarion, 272 pages, 19 €
Si vous n’aimez pas le rugby, ce mois de septembre risque d’être pénible. La coupe du monde en France va mettre en vedette ce sport de brutes pour gentlemen. Difficile d’éviter matches, analyses et réflexions de bar avant, pendant et après les matches de l’équipe de France.
Alors quitte à penser rugby, autant penser rugby comique. Cela tombe bien, vient de sortir le 21e tome des gags des Rugbymen, toujours dessiné par Poupard sur des scénarios de Béka, pur produit du Sud avec autant de Catalan que de Toulousain.
Le recueil débute par une histoire de 12 pages, énigme policière se déroulant dans le gîte rural de La Garruche. Tous les coqs disparaissent, des coqs qui sont destinés à devenir les mascottes des Bleus. Qui veut faire douter les Français. Se trouvent en vacances un Italien, une Maorie, un Anglais et une Argentine. Alors, qui est coupable ?
Le reste de l’album offre une bonne dose de rires autour du ballon rond. Exactement autour des hommes et femmes qui gravitent autour. C’est toujours bien vu, pas trop méchant et tout le monde, de l’USAP au Stade Toulousain en passant par les petits clubs de fédérale se reconnaîtra et rira de bon cœur.
C’est très rare, mais il est possible qu’une œuvre passée inaperçue une première fois, bénéficie d’une conjonction des planètes pour faire un retour remarqué. En 2011, Wouzit sort Le Grand Rouge aux éditions Manolostanctis.
Mais la maison d’édition ferme peu de temps après. L’album est retiré de la vente. Wouzit, qui tenait à cette histoire décide de la redessiner dans son nouveau style, plus abouti. Une éditrice de Dupuis, qui avait aimé la première version, décide de sortir cette version moderne.
Le Grand Rouge met en vedette Ivan, criminel recherché par toutes les polices de ce monde entre Moyen Âge et épopée pirate. Emprisonné, il parviendra à s’évader grâce à un redoutable pilleur des mers.
Ce dernier a une idée : envoyer Ivan, menteur invétéré, sur l’île du Grand Rouge pour tenter de dérober le secret de cet être géant aux pouvoirs infinis.
De l’aventure, de la bravoure, beaucoup de traîtrise : ce roman graphique permet surtout de se plonger dans un monde imaginaire foisonnant de couleurs, de plantes biscornues et de bestioles inquiétantes. Une jolie redécouverte.
Critique littéraire, Louis-Henri de la Rochefoucauld sait combien il est compliqué de réussir dans le milieu de l’édition.
Son roman Les petits farceurs raconte le parcours de Paul, très doué mais pas suffisamment pour révolutionner la littérature française comme il l’espère dans sa jeunesse. Brillant élève, il met près de quatre ans à rédiger son premier roman. Une somme qui fait le tour de toute l’histoire littéraire française.
Persuadé qu’il va obtenir le Goncourt, il déchante vite. Son livre se vendra à quelques centaines d’exemplaires et disparaîtra dans les limbes, comme 80 % des titres de la rentrée littéraire qui bat son plein. Paul, à moitié désespéré, va être contacté par un éditeur plus finaud.
Ce dernier lui propose d’écrire le prochain best-seller… de son auteur vedette, un peu à cours d’inspiration. Il va donc faire carrière, mais dans l’ombre. Un parcours exemplaire, d’écrivain fantôme, raconté par son meilleur ami, journaliste mais qui lui n’a jamais osé franchir le pas de l’édition.
Un roman qui relativise tous les succès de ces dernières années. Car à en croire l’auteur, ils sont nombreux en France, les Paul qui vivent de leur plume, mais complètement cachés.
« Les petits farceurs », Louis-Henri de la Rochefoucauld, Robert Laffont, 248 pages, 20 €
Se retrouver au chômage du jour au lendemain peut avoir de graves conséquences sur sa santé mentale. Démonstration avec le cas du narrateur de ce roman très déconcertant de Laurent Rivelaygue. Le titre, Il faut toujours envisager la débâcle, donne l’idée générale.
Journaliste dans une revue spécialisée dans la logistique, il perd son boulot. Sa femme lui met la pression, son fils ne comprend pas. Il évite Pole Emploi et ses conseillères et se met à rêver de roman. Espoir vite anéanti par son manque d’imagination et d’inspiration. Il va donc se contenter de mener une enquête autour d’un fait divers non résolu : les crimes du Grêlé.
Problème, à force de se renseigner sur les serial-killers, il va découvrir que le pire d’entre eux se cache dans le 3e tiroir de son bureau. À partir de ce moment, le roman part dans des délires hilarants, avec un héros de plus en plus à l’Ouest, incapable de faire la différence entre le réel (sa femme en colère) et ce qui relève de son imaginaire (Dupont de Ligonnès qui mange un sandwich la nuit dans sa cuisine).
De l’humour absurde et un peu désespéré qui fait du bien à nos zygomatiques.
"Il faut toujours envisager la débâcle" de Laurent Rivelaygue, Calmann Lévy, 270 pages, 19,50 €
Pas de soleil ce matin. Il ne fait même pas jour. Les trois frères n’en reviennent pas. L’obscurité est quasi complète bien que l’on soit en milieu de matinée. Le début du roman pour adolescent signé Vincent Villeminot, Black Cloud (Éditions PKJ, 320 pages, 13,90 €) est saisissant.
La fin du monde. Non, juste une explosion à l’est et ce nuage noir qui fait écran. Mais finalement, c’est peut-être bien le début de la fin du monde. Dans leur ferme, dans les hauteurs, ils sont à l’abri. Le père a fait des réserves avant de disparaître, mort ou emprisonné. Mais ils craignent les rôdeurs, les pillards. Car le pays sombre dans l’anarchie.
Au bout de quelques semaines, deux visiteurs indésirables tentent de les piller. Deux femmes, une jeune mère et sa fille. Les frères ont pitié et le groupe s’agrandit. Première partie d’un triptyque, ce Black Cloud (nuage noir) qui plonge le monde dans la peur et la violence, est l’occasion d’analyser nos réactions face à l’adversité. Il y a beaucoup d’humanité dans la fratrie. De curiosité aussi. Et une bonne dose d’inconscience quand l’un d’entre eux descend en ville pour tenter de retrouver le père et récupérer des médicaments.
Pour raconter sa famille, Régis Franc, dessinateur, cinéaste, peintre et écrivain) avoue sans détour : "Je me suis arraché le cœur." Il a débuté par son père, puis a rajouté des chapitres sur sa mère et sa sœur. Cela donne "Je vais bien", un livre de 160 pages aux Presses de la Cité disponible depuis le jeudi 24 août 2023 dans toutes les librairies de France. Il décrit la vie simple d'une famille de Lézignan-Corbières, souvent frappée par le malheur. Un texte émouvant, où il refait vivre les fantômes de son passé, comme pour clore définitivement la partie lézignanaise de son existence.
Vignes de Fontcouverte vendues, livre bouclé : cette rentrée 2023 est comme une page qui se tourne définitivement pour Régis Franc. Le célèbre dessinateur de BD (Le café de la Plage, Tonton Marcel), a grandi dans l'Aude, du côté de Lézignan-Corbières. A 18 ans il est "monté" à Paris. Lui, le fils d'un simple maçon, voulait réussir dans l'illustration. Son indéniable talent a fait le reste. Cette histoire familiale, il l'a longtemps conservée enfouie au plus profond de sa mémoire. Et de se demander s'il ne doit pas sa carrière à la mort de sa mère.
Pourtant, il reconnaît que "jamais je n'avais eu l'intention d'écrire sur les miens." Tout est parti en 2017 à la mort de son père, Roger, 97 ans, figure lézignanaise. Il écrit un petit texte d'hommage qui raconte en partie la vie de ce maçon audois. Il envoie le texte à son éditrice qui lui en demande un peu plus : écrire aussi sur sa mère et sa sœur. Il s'est donc attelé à la tâche et refait vivre les membres de sa famille.
Roger, le militant
Sur son père, il raconte l'enfance ouvrière, son engagement politique au parti communiste, la rencontre avec sa future épouse, pas du même milieu. Devenu artisan maçon, Roger est heureux avec Renée, son épouse, Régis, l'aîné et Régine, la petite sœur. "Dans les années 50, Roger publia dans le journal local (L'Indépendant), de longs poèmes en patois languedocien, langue que l'on appellerait plus tard l'occitan. Des alexandrins qui disaient son coin du Midi, des poèmes champêtres célébrant la beauté des garrigues", écrit l'auteur dans "Je vais bien", récit familial qui vient de paraître.
Est-ce là que Régis Franc a attrapé le virus de l'écriture ? Il était très jeune et brillait à l'école. Jusqu'à cette maudite année 1960. Il sait que sa mère est malade. Un cancer. Elle dépérit. Il devient anxieux. "Je craignais que le ciel me tombe sur la tête. Et il m'est effectivement tombé sur la tête", se souvient-il.
Mélancolie à L'Ensouleiado
En pleines vacances, alors qu'il profitait de joies de la mer dans un chalet à Gruissan chez sa tante, il apprend que sa maman vient de mourir. Elle n'aura jamais pu vivre dans la maison que son mari a entièrement construite de ses mains, L'Ensouleiado, L'Ensoleillée. Roger et ses deux enfants déménagent quelques jours après les obsèques. Ils entrent dans cette maison comme on entre en mélancolie. Si Régis quitte l'Aude à 18 ans, "c'est pour m'extraire de cette mélancolie".
Il ne reviendra que de façon intermittente dans ce Sud. Et n'est pas toujours compris comme il le raconte dans ce récit : "Les gens du village qui veulent lui parler lorsqu'il réapparaît dans le secteur en sont pour leur frais. Il balance des blagues qu'ils ne comprennent pas. Ça ne fait pas plaisir." Après coup, Régis Franc reconnaît qu'il était comme dans la peau d'un personnage et qu'il "surjouait".
Dans ce récit, on apprend aussi comment il a failli mourir quand il a été éjecté du plateau d'une camionnette de retour de la plage. Coma, plusieurs semaines à l'hôpital. Il n'en garde que de bons souvenirs : "C'était formidable car tout le monde s'intéressait au pauvre petit qui avait failli mourir." Il raconte aussi une séquence particulièrement émouvante quand Renée, au guidon de sa mobylette, rejoint Régis, en colonie de vacances à la Franqui, risquant sa vie entre les camions sur la nationale 9. "J'étais terrifié, persuadé qu’elle venait pour me dire quelque chose qui va arriver, de terrible. La chose qui, je crois, a le plus changé ma vie."
La "fugue" de la petite soeur
Quelques années plus tard, c'est sa sœur qui abandonnait la famille. Une fugue définitive qui a encore plus anéanti le père. Régis, lui, se désespère : il n'arrive pas à sauver les siens. Dans son récit, il se demande "quand ai-je su que je ne sauverais personne ?" Et de se souvenir de ce constat, alors qu'il est au bord d'un terrain de sport : "L'absurdité de ma vie de rien me glaçait. J'écoutais la musique du vent froid soufflant sans faiblir de novembre à avril. La tramontane qui envoyait le ballon par-dessus la clôture où il disparaissait à jamais. Et ma mère venait de mourir. Je devrais m'y faire."
Aujourd'hui, Régis Franc n'a plus d'attache audoise. Il a exploité durant une quinzaine d'années quelques vignes près de Fontcouverte, mais a revendu son domaine. De même, la maison construite par le père pour la mère, a été revendue. L'Ensoleiado est toujours à Lézignan-Corbières. Mais chaque fois que Régis Franc passait devant, il avait un pincement au cœur. "C'était la maison de ma mère, celle où elle n'a jamais pu habiter." Avec ce livre, l'auteur entend aussi rendre un dernier hommage à sa famille : "J'ai une vraie tendresse pour les miens. Je ne les vois pas comme des gens qui m'ont rendu malheureux. Ils ont simplement fait ce qu’ils ont pu. Mon père en particulier."