Quelques chroniques de livres et BD qui méritent d'être lus et les critiques cinéma des dernières nouveautés. Par Michel et Fabienne Litout
jeudi 23 août 2018
Rentrée littéraire - Combats de femmes
Quatre femmes dans une Amérique du futur proche se battent à divers niveaux avec la maternité. Quatre femmes dont on suit le quotidien avec une boule au ventre tant le récit de Leni Zumas est magistral dans la montée du drame. Il y a l’épouse, la biographe, la fille et la guérisseuse. La première a deux enfants de 6 et 3 ans. Elle vit avec Didier, son mari. Femme au foyer, elle se sent de plus en plus inutile. Et surtout ne supporte plus ses enfants. La biographe, au contraire désire ardemment un enfant. Mais célibataire elle est tributaire d’une insémination artificielle. Qui ne prend pas. Surtout les nouvelles lois américaines précisent qu’un enfant ne peut être élevé que par un papa et une maman. Sûrement pas par une femme seule, même si elle a une bonne situation professionnelle (professeur qui est en train d’écrire la biographie d’une exploratrice du Grand Nord). La fille, 16 ans, élève de la biographe, panique. Un rapport à la sauvette et la voilà enceinte. Mais dans cette Amérique du futur, l’IVG est devenu un crime. La guérisseuse peut lui arranger son affaire. Mais elle risque de passer quelques années en prison...Dans une langue moderne, où chaque situation s’imbrique au fil des pages, Leni Zumas livre un premier roman d’une incroyable force féministe.
➤ « Les heures rouges », Leni Zumas, Presses de la Cité, 21 €
mercredi 22 août 2018
Rentrée littéraire - Lac, bêtes, forêts : la sérénité
Benoit, ancien dentiste, a pris sa retraite loin de Montréal l’urbaine. Il a acquis et retapé un chalet isolé dans le parc national du Saguenay, au bord du lac. Là loin de la civilisation, il vivote au calme avec son vieux chien Dan. L’automne arrive avec la saison de la chasse. Les esprits s’échauffent, les meilleures gâ- chettes espèrent tuer un caribou. Mais aussi des loups qui semblent s’approcher de plus en plus près des habitations de la petite ville. Benoit n’a que deux voisins. Rémi, sauvage et asocial. Il aime les bêtes. Sans doute car il leur ressemble. Mina, tout aussi sauvage. Mais si Rémi est dans la force de l’âge, Mina est en train de s’éteindre. Seule dans sa maison, elle refuse tout soin.
Benoit, lui, se penche sur son passé. Quand il ne vivait que pour le profit et les week-ends dans le grand nord qu’il rejoignait en pilotant son hydravion. Il a changé du tout au tout. Avec l’arrivée de Dan, son chien, offert par un vieil Indien. Et quand il reçoit un visiteur, le calme et l’ennui s’invitent dans la conversation : « Je pense souvent que ce qui va me faire le plus de peine lorsque je vais mourir, c’est de ne plus voir la nature » explique Benoit qui continue, sur l’ennui: « Je mets de la musique et je regarde le lac. C’est un ennui doux, ça ne rend pas anxieux. » Une langue imagée, poétique, une quiétude éternelle : ce roman donne envie de vivre calmement, loin de la fureur de la rentrée.
➤ « L’habitude des bêtes », Lise Tremblay, Delcourt, 15 €
mardi 21 août 2018
Jaoui - Bacri : la célébrité est-elle un problème de moumoute ?
Un film d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, dans le paysage souvent morose du cinéma français, ne peut que réjouir le spectateur amateur de rires sarcastiques et de drô- lerie originale. « Place publique » n’échappe pas à la règle. Si vous avez raté le film en salles, n’hésitez pas à faire l’acquisition du DVD ou blu-ray en vente depuis hier. Bacri et Jaoui interprètent un couple séparé. Castro est une vedette de la télévision. Star vieillissante, un peu dé- bordée par les jeunes et les nouveaux écrans. Elle est une idéaliste, toujours en lutte contre les injustices, bien à l’abri matériellement dans l’ombre de son nouveau compagnon, un dentiste triste à mourir. Ils se retrouvent lors d’une fête organisée par la productrice de Castro (Léa Drucker). Une fête où est également conviée la fille de Castro et Hélène. Cette dernière, devenue romancière, va publier une autofiction. Elle y égratigne indirectement ses parents, parlant de la moumoute du père et de l’égoïsme de la mère. Quand ils s’en rendent compte, c’est un véritable procès qui attend la jeune romancière.
Le film, en plus d’enchaîner les situations et répliques cocasses, est un brillant réquisitoire contre la société du spectacle. La télévision, mais aussi les nouveaux médias, en prennent pour leur grade. Avec Jaoui et Bacri, ça saigne et ça fait mal. Il n’y a malheureusement pas de bonus dans les coffrets, mais on se contentera de l’interprétation, sur le générique de fin, de « Osez Joséphine » de Bashung par un Bacri magistral.
➤ « Place Publique », Le Pacte, 14,99 € le DVD et 19,99 € le bluray.
BD - Seuls dans vos cauchemars
Morts, ils sont tous morts les enfants de Seuls, série fantastique de Vehlmann et Gazzotti. Ce n’était pas évident lors des dix premiers épisodes, mais maintenant le doute n’est plus permis. Quand ils se sont retrouvés seuls dans la grande ville désertée de tous ses habitants, ils s’en doutaient un peu. La rencontre avec Saul et son armée d’enfants endoctrinés a confirmé leurs doutes. Ils ne sont pas si seuls, vivent désormais dans les Limbes, peuvent souffrir et bataillent pour rester ensemble.
Dans le 11e titre, centré sur Yvan, réfugié dans une petite ville de pêcheurs en Bretagne, les cauchemars occupent encore une grande place dans le récit. Yvan vivote, économisant ses réserves de conserves et pêchant des araignées de mer dans le port. Première frayeur avec l’arrivée de Camille. La fillette, un peu bêta, a bien changé dans les Limbes. Elle fait peur. Deuxième cauchemar pour Yvan, l’arrivée la nuit du Ravaudeur et son bataillon d’enfants-zombies, les Cloueurs de nuit. Destiné aux adolescents, « Seuls » a dû en faire cauchemarder plus d’un. Ce 11e album va rendre encore plus terrifiantes leurs nuits.
➤ « Seuls » (tome 11), Dupuis, 10,95 €
lundi 20 août 2018
BD - Le cadavre ambulant de XIII Mystery
Dans la famille «Pas de veine », Alan Smith en impose. Ce personnage secondaire de la saga XIII de Van Hamme et Vance bénéficie à son tour d’un album propre dans la collection XIII Mystery. Le principe : pour chaque album (c’est le 12e), un duo différent de scénariste et de dessinateur raconte la vie avant (et parfois après) d’un personnage secondaire. Alan Smith est un jeune américain, parti combattre au Vietnam. Un jeune homme trop sensible, rapidement horrifié par les exactions de l’armée américaine dans les villages viets.
Une indignation qui ne durera pas très longtemps. Dès sa première mission, son groupe tombe dans une embuscade. Début des déboires. Laissé pour mort sur le champ de bataille, il n’est que finalement blessé. Il est récupéré par un hélicoptère abattu en vol. De nouveau indemne, il décide de mourir pour la patrie et met sa plaque d’identification autour du cou d’un cadavre calciné.
Capturé par les communistes, il est torturé, s’évade et se retrouve impliqué dans un trafic de drogue qui le mène de Hawaï au Costa Verde. Mais alors, qui est ce Alan Smith dans la saga de XIII ? Réponse dans les dernières pages. Écrit par Pecqueur, cette histoire est dessinée par Buchet, très à l’aise dans les scènes de combat.
➤ « XIII Mystery » (tome 12), Dargaud, 12 €
samedi 18 août 2018
Série télé - Fallet, rire suédois
Sur Netflix il y a tous les genres de série. De la romance au fantastique en passant par la science-fiction ou le thriller. Et puis dans le rayon humour, on trouve quelques belles pépites passées et présentes. Les Monthy Python, The Crown It (l’ancêtre de The Big Bang Theory) et des trucs plus étonnants encore comme « Fallet ».
Production suédoise avec une grosse dose d’humour anglais, ces huit épisodes de 30 minutes ont tout de la série policière, genre Bron. Mais pas que... Sophie Borg (Lisa Henni) est une policière d’élite. Du moins en est-elle persuadée. Quand elle abat le meurtrier d’Olaf Palme. Elle a visé la cuisse, mais a touché la tête... La bavure de trop. Mutée dans un trou perdu de Suède (sa ville natale), elle est chargée de l’enquête sur le meurtre d’un Anglais. Elle sera épaulée par Tom Brown (Adam Godley), lui aussi très mauvais flic.
Deux bras cassés, des flics locaux encore plus calamiteux, des notables intouchables : le scénario est prétexte à un maximum de scènes hilarantes. Notamment quand la légiste raconte comment la victime est morte. Retrouvé pendu, il a d’abord été vidé de son sang, enseveli, noyé, coupé en deux, recousu et finalement poignardé au bout de la corde...
De la grande parodie, avec un scénario en béton et des acteurs investis dans ces caricatures irrésistibles.
➤ « Fallet », disponible sur Netflix
vendredi 17 août 2018
BD - La philosophie à la mode Disney
L’album est beau, les dessins de Kéramidas superbes, la reliure en tissu classe, le papier faussement jauni par le temps du plus bel effet. Mais ce qui compte dans « Donald’s Happiest Adventures » reste le scénario. Un petit bijou ciselé par un Lewis Trondheim au meilleur de son inspiration. 48 planches autonomes, comme celles qui étaient publiées dans les années 50 dans les quotidiens du dimanche aux USA. Après un premier tome encore plus expérimental (les deux auteurs avaient imaginé une histoire mais n’avaient pas livré toutes les planches, laissant une grande part de vide et d’imagination aux lecteurs), ils offrent cette fois une histoire complète qui a d’ailleurs été prépubliée dans le journal de Mickey.
Donald, ce matin-là, se lève de mauvais poil (de mauvaise plume exactement). Des factures, un voisin énervant, des neveux farceurs et surtout un oncle qui ne cesse de l’utiliser pour augmenter sa fortune. Et Donald de se poser cette simple question : « Quel est le secret du bonheur ? » Immédiatement Picsou veut le connaître et se l’approprier. Résultat Donald ira par monts et par vaux, illustrant à chaque planche une petite réflexion philosophique. Génial et édifiant.
➤ « Donald’s Happiest Adventures », Glénat, 15 €
jeudi 16 août 2018
Roman - Monk dans le cloaque de Londres
Avec une régularité de métronome, Anne Perry sort une enquête de Monk chaque année.
Le détective anglais, responsable de la police du fleuve, est sollicité par un ami avocat. Un de ses clients est victime d’un enlèvement. Sa jeune femme vient d’être enlevée et les ravisseurs réclament une grosse somme pour la relâcher vivante. Monk est sollicité car l’échange doit se dérouler sur l’îlot Jacob, un lieu malfamé régulièrement submergé lors des grandes marées. Accompagné de quatre de ses hommes dont le fidèle et taciturne Hooper, il va tenter de capturer les kidnappeurs. Mais rien ne se passe comme prévu dans ce qui est le pire endroit de Londres : « La puanteur était abominable. Qui savait quels cadavres gisaient dans cette vase, réduits à l’état de bouillie et d’ossements ? Quelque chose bougea dans le cloaque. » La suite est violente. Les hommes de Monk sont attaqués, l’argent volé et la jeune épouse retrouvée morte lardée de dizaines de coups de couteau. Un échec sur toute la ligne pour le fier Monk. D’autant plus douloureux quand il comprend que les malfaiteurs bénéficiaient d’un complice dans son équipe.
Ce 24e volume, sorti directement en grand format, en plus de décrire un Londres du XIXe siècle toujours très dépaysant, offre l’occasion à la romancière de mettre en vedette Hooper, ancien marin entièrement dévoué à son patron.
➤ « Marée Funèbre », 10/18, 14,90 €
mercredi 15 août 2018
Cinéma - Comment faire de la poésie avec la conduite d’un chariot élévateur ?
Comment a-t-il fait ? Comment Thomas Stuber, réalisateur allemand, a-t-il réussi à faire un film aussi lumineux, beau et poétique juste en filmant des manutentionnaires dans les rayons d’un grand magasin discount ? Car « Une valse dans les allées » laisse une impression de beauté, de poésie, d’harmonie et de plénitude dé- routant au vu du sujet traité.
Christian (Franz Rogowski) vient d’être embauché dans un cette entreprise pour gérer le rayon boisson. Il sera supervisé par Bruno (Peter Kurth), un vieux de la vielle. Sans aucune expérience, Christian, quasi mutique, manipule des caisses de bouteilles et tombe en admiration devant le chariot élévateur de Bruno. Il va devoir apprendre à le conduire dans les allées, aller chercher des palettes tout au sommet du stock, être minutieux et rapide.
Le spectateur ne sait rien de la vie d’avant de Christian. Il se doute simplement qu’elle n’a pas dû être facile. Ses tatouages sur les bras et le cou, qu’il doit cacher quand il travaille car cela fait mauvaise impression sur les clients, laissent entrevoir un passé de violence. Dans les allées, comme s’il était admis dans une nouvelle famille, il veut faire bonne figure. Gentil, serviable, humble. Il ne fait pas de vague, ne veut surtout pas se faire remarquer.
Rayon confiserie
Ce n’est pas le cas de Marion (Sandra Hüller), la « madame bonbons » du magasin. Effrontée, joueuse, elle tourne autour de Christian. Il n’est pas insensible. Mais se lancer dans une relation amoureuse avec une femme mariée ne semble pas raisonnable. Sur cette intrigue minimale, le réalisateur tire une tranche de vie de l’Allemagne actuelle, besogneuse, respectueuse.
Quelques scènes marquent, comme le départ des employés le soir, quand, après avoir passé leur fiche à la pointeuse, ils serrent tous la main au chef de service. Ou la petite fête improvisée, le soir de Noël, quand le rush des clients est terminé.
Et puis il y a ces longues scènes où l’image se transforme en véritable peinture. Juste avec des empilages de victuailles et un chariot élévateur se dé- plaçant entre les allées, avec grâce et beauté. Au volant un Christian rayonnant. Tel un enfant heureux ayant toujours attendu ce moment. Comme s’il avait enfin trouvé sa place, modeste mais utile, dans une société déshumanisée.
➤ « Une Valse dans les allées », romance de Thomas Stuber (Allemagne, 2 h 05) avec Franz Rogowski, Sandra Hüller, Peter Kurth.
DVD et Bluray - Dans « Ready player One », Spielberg joue avec les joueurs
Les années 80 dans le monde occidental, pour certains, sont passionnantes. Le sommet de l’inventivité, l’ouverture sur le monde et surtout la possibilité de « consommer » la culture avec une facilité déconcertante. Cette ode à une décennie bénie a pris d’abord la forme d’un roman d’Ernest Cline. Succès mondial et surtout engouement des producteurs de cinéma pour un sujet qui fait la part belle à leur univers.
C’est finalement Spielberg qui décroche le gros lot et se lance dans la réalisation de ce film à grand spectacle mêlant prises réelles et réalité virtuelle à la Avatar. Le résultat est bluffant, le passage d’un monde à l’autre se faisant avec une étonnante facilité.
Buckaroo Banzaï
En 2040, les humains passent plus de temps dans un monde virtuel que dans la vraie vie. Il est vrai que l’Oasis, la plateforme de jeu mondiale imaginée par le génie des jeux vidéo Halliday (Mark Rylance) est plus chatoyante que les univers gris et pollués des villes moyennes américaines.
C’est là que vit Wade (Tye Sheridan). Ce petit binoclard sans le sou est plus fringant dans le monde virtuel. Parzival, au volant d’une voiture tirée de Retour vers le futur, est un champion de jeux vidéo. Avec quelques amis, il participe au challenge ultime, découvrir trois clés magiques pour devenir le maître de l’Oasis, comme l’a voulu Halliday dans son testament. Il se frotte à la volonté de fer de Samantha alias Art3mis (Olivia Cooke) redoutable sur sa moto.
Leur principal adversaire est constitué de l’armée de la société OIO, un conglomérat qui désire dominer l’Oasis pour la truffer de publicités… Des bons, des méchants, un dieu (Halliday), une rébellion, une romance et la liberté au bout du combat. Le scénario aurait pu être binaire et sans grande surprise. Mais l’esprit d’Halliday, geek frustré, est plus compliqué que ça.
Reste le meilleur pour ce festival d’effets spéciaux : les références à ces fameuses années 80. On apprécie le clin d’œil à « Breakfast club », à Chucky, au Géant de fer et surtout à Buckaroo Banzaï. La rock star et neurochirurgien a marqué des générations entières de geeks et cinéphiles. Ernest Cline en fait partie. Spielberg aussi, même s’il ne doit pas réellement assumer. Et si finalement le fameux Halliday n’était que le portrait en creux de W. D. Richter, le créateur de Buckaroo ? Il n’y a pas la réponse, même pas dans les nombreux bonus de ce film sorti également en 4K et en blu-ray 3D.
➤ « Ready Player One », Warner Bros.
Inscription à :
Commentaires (Atom)











