mercredi 4 septembre 2024

Rentrée littéraire - Monstre et danseuse


Dans un minuscule village de Savoie, tout le monde connaît tout le monde. Les familles qui se retrouvent à l’épicerie tenue par Dali et sa mère, handicapée depuis une chute.

Tous vivent en bonne intelligence. Excepté Mathias. C’est le Maudit, celui qui n’a jamais eu de chance. Le bouc émissaire parfait, en toute occasion. Un colosse, bûcheron, célibataire de 38 ans, marqué par la vie. Sa sœur, encore adolescente, a été assassinée alors qu’il n’avait que 8 ans. Puis ses parents sont morts dans un accident de la circulation. Depuis il vit en ermite, dans une ferme au-dessus de l’hôtel Le Douglas, tenu par les parents de Luce.

À l’opposé du Maudit, Luce, 17 ans, n’est que grâce et légèreté. Une future danseuse professionnelle, recrutée au Canada. Elle apprend la bonne nouvelle la veille de la mort de sa petite sœur, Maud, assassinée, comme la sœur du Maudit.

Ce roman de Johanna Krawczyk débute comme une belle tranche de vie montagnarde. La mort, les mensonges, les secrets, transforment le tout en enquête policière aride. Avec un face-à-face entre la Belle et le Maudit. Deux âmes incomprises, reliées par l’amour de la poésie. Un remarquable roman par ses personnages et sa forme, la poésie adoucissant les faits.
« La Danse des oubliés », Johanna Krawczyk, Éditions Héloïse d’Ormesson, 192 pages, 18 €

BD - Dragons militaires


Quoi de plus redoutable qu’un dragon déchaîné ? Dans cette série entre fantastique et histoire, imaginée par Jarry et Istin, la première guerre mondiale voit s’affronter les premiers avions aux derniers dragons. Tout un monde que l’on retrouve dans l’image de couverture du second tome : un dragon, gueule ouverte, dents acérées, tente de croquer un biplan, fragile mécanique pilotée par un homme forcément inconscient. Car il faut être suicidaire ou fou pour prétendre se mesurer à ces monstres d’écailles et de feu, aux ailes démesurées.


Frank Luke fait partie de ces courageux qui ont choisi de quitter les États-Unis pour rejoindre l’escadrille Lafayette sur le front français. Un jeune pilote qui agit par vengeance. Fils d’éleveur, il a vu la vie de son père s’écrouler quand un dragon a poussé tout le troupeau dans un précipice. Faillite, désespoir, suicide… Frank veut donc bouffer du dragon et s’engager est la meilleure occasion pour descendre les bêtes domestiquées par l’armée allemande. Il veut particulièrement s’attaquer au Schwartzlord, le plus puissant et meurtrier des dragons.

Un récit très guerrier dans lequel le héros frôle souvent la mort. Prévue en quatre tomes, cette série concept, aux histoires indépendantes, est illustrée cette fois par Emanuela Negrin, dessinatrice italienne.
« Guerres et dragons » (tome 2), Soleil, 60 pages, 15,95 €

mardi 3 septembre 2024

BD - Ohio, rivière et frontière


Méconnue du grand public, la conquête d'Ouest américain a d'abord été une guerre entre France et Angleterre. Les deux puissances colonisatrices désiraient imposer leur loi pour profiter des richesses de ces immenses territoires vierges. Mais pas déserts. Hurons et Iroquois, ennemis héréditaires, se partagent eux aussi la région.

Le contrôle de la navigation sur la rivière Ohio devient rapidement un enjeu majeur. Les Français y voient l'opportunité de faire communiquer leurs deux grandes provinces, le Canada et la Louisiane. Les Anglais vont s'y opposer par les armes.

C'est cette guerre qui sert de toile de fond à la nouvelle série historique de Fred Duval et dessinée par Brada. En 1754, un trappeur français, Jacques de la Salle, va se retrouver au centre du conflit. Il va tenter de sauver sa peau aidé par un Iroquois, Loup Blanc.

La beauté des berges sauvages magnifie cette série qui veut rendre hommage aux nations indiennes, victimes de la querelle entre grands d'Europe. Un récit humaniste, avec son lot de surprise et de coups de théâtre, car Loup Blanc, comme le trappeur, ancien pirate, ont de lourds secrets dans leurs besaces.
« Ohio, la belle rivière » (tome 1), Delcourt, 56 pages, 13,50 €

BD - Nazis au frais dans le Valhalla Bunker


Action, humour et dérision : la série Valhalla Hôtel de Pat Perna et Fabien Bedouel avait marqué les esprits lors de sa parution (trois tomes en 2021 et 2022). Suite des aventures de ces très pittoresques chasseurs de nazis dans Valhalla Bunker, série elle aussi prévue en trois tomes.

Cette fois, Bedouel est seul aux commandes. Il conserve l'esprit de la première série et multiplie les gags en référence à la première trilogie.


Dix années après le carnage au motel de Flatstone dans le Nouveau-Mexique, le shérif, bête comme ses pieds, est devenu président des États-Unis. Très contrarié par sa couleur (blond vénitien tirant sur le jaune trumpien), il demande aux anciens de reprendre du service car une secte nazie est de nouveau sur le point de faire vaciller la démocratie américaine, ou du moins ce qu'il en reste...

El Loco, Betty, Meli et Lemmy vont donc mettre le cap sur l'Alaska et pénétrer dans les tréfonds d'un bunker grouillant de nostalgiques du IIIe Reich.

On rit beaucoup des dialogues surréalistes entre les héros, on apprécie les cascades, combats et autres cabrioles effectuées, sans doublures, par les héros. Et on retrouve avec plaisir des nazis rigides, racistes et complètement débiles.
« Valhalla Bunker » (tome 1), Glénat Comix Buro, 64 pages, 16,50 €

lundi 2 septembre 2024

BD - Lycéens en pleine mutation


Marseille, son port, ses calanques... ses monstres. Série imaginée par Oliver Gay, Métamorphes est un bon mix de fantastique et de quotidien d'adolescents en pleine puberté. Même s'ils sont dans la même classe, Ambre et Lucas ne sont pas amis. Logique tant leurs mondes sont différents.

Ambre, blonde au corps parfait, règne sur une cour de semblables, arrogantes, mauvaises langues et pas très intelligentes.

Lucas, lui, est le geek parfait, guitariste dans un groupe de rock, adepte des jeux de rôles.

Un soir, par le plus grand des hasards, ils vont être contaminés par des produits chimiques expérimentaux. Et, chacun de leur côté, vont développer des mutations. Ambre va se transformer en loup-garou, Lucas en vampire. Forcément, dans l'adversité, ils vont se rapprocher et tenter de comprendre ce qui leur arrive. Un premier épisode rondement mené, parfaitement équilibré entre gags ou situations comiques et montée d'adrénaline quand le monstre qui est désormais en eux prend le pouvoir.

Un monde très prometteur dessiné par Jonathan Aucomte, au trait moderne, classique par certains côtés mais aussi dans le coup et au goût du jour.
« Métamorphes » (tome 1), Bamboo Drakoo, 64 pages, 13,90 €

BD - Exploratrice avant la lettre


En 1920, il restait encore de nombreuses régions du monde complètement inexplorées. Nombre d'archéologues européens faisaient la chasse au financement pour monter des expéditions au plus profond de ces zones encore vierges.

James Harnett est un célèbre explorateur anglais. Il est persuadé que la civilisation maya est le chaînon manquant qui lui permettra de retrouver les vestiges de l'Atlantide.


Quand il s'envole vers le Honduras britannique en Amérique centrale (devenu aujourd'hui Belize), il ne se doute pas que sa fille, Amy, 13 ans à peine, va s'imposer comme assistante. Amy est la véritable héroïne de cette nouvelle série écrite par Aucha et dessinée par Isabelle Lemaux-Piedfert. Une blonde impétueuse, aventurière, téméraire et qui n'en fait qu'à sa tête.

Aidée par un jeune indigène, elle va découvrir une salle cachée dans une pyramide et revenir au camp de son père avec un crâne de cristal. Le début d'une plus grande aventure, encore plus dangereuse.

Si le dessin et l'histoire sont un peu trop formatés pour le public ciblé (les adolescentes entre 10 et 15 ans), l'ensemble ne démérite pas et peut tout à fait intéresser des lecteurs bien au-delà de cette tranche d'âge.
« Les mondes perdus » (tome 1), Dupuis, 80 pages, 14,50 €

 

dimanche 1 septembre 2024

BD - Fantastique nucléaire dans le roman graphique "Retour à Tomioka"


Plus de 18 000 personnes ont perdu la vie dans le tsunami qui a ravagé la région de Fukushima au Japon le 11 mars 2011. Les parents de Osamu et Akiko font partie des victimes. Les deux enfants se retrouvent orphelins du jour au lendemain. Ils seront récupérés par leur grand-mère Bâ-chan qui a perdu son mari dans la catastrophe. Et sa ferme qui se trouve à Tomioka, dans la zone la plus contaminée par l'explosion de la centrale nucléaire.


Retour à Tomioka
, roman graphique écrit par Laurent Galandon et dessiné par Mickaël Crouzat, se déroule deux années plus tard. Osamu, petit garçon d'à peine dix ans, vit très mal ce bouleversement. Il s'est refermé, s'imagine un monde peuplé de lutins plus ou moins bienveillants, une réalité parallèle magique. Akiko, jeune adolescente, au contraire, va de l'avant. Passionnée de maquillage et de design, elle publie des vidéo de conseil et agrandit chaque jour la communauté qui la suit.

Quand la grand-mère meurt, les deux enfants doivent rejoindre une lointaine cousine à Tokyo. Mais avant, Osuma veut aller déposer les cendres de Bâ-chan dans la ferme familiale. Une zone encore fortement contaminée, impossible d'accès.

L'album raconte le périple dans ces paysages fantômes que les humains ont déserté pour laisser les animaux s'éteindre lentement. Osuma et Akiko, malgré la police et le danger invisible, vont respecter la tradition en croisant des chiens agressifs, des autruches, beaucoup de cadavres et quelques yôkai, ces fameux lutins, amis et protecteurs d'Osamu.

Une très belle histoire entre légendes et réalité, entre fantastique merveilleux et dangereux nucléaire.
«Retour à Tomioka», Jungle, 104 pages, 19 €

BD - Les plaies du CP


L'entrée au CP (cours préparatoire) marque le véritable début du parcours scolaire de milliers de petits Français. C'est dans cette classe qu'on apprend à lire, écrire, compter. Un véritable passage, essentiel pour la formation future. Lauriane Chapeau, dans ce roman graphique témoignage intitulé Petite grande et dessiné par Violette Benilan, tente de se souvenir de son année au CP.

Elle quitte une maîtresse adorée pour un maître qui la terrorise. Il est sévère. Comme tous les autres enfants de la classe, elle est sous son emprise. Captive. Silencieuse. Abusée... Elle ne dira rien de toute l'année scolaire, apprendra à mentir, à dissimuler son mal-être. Le scandale éclate quelques années pus tard quand la petite sœur de Lauriane est elle aussi victime du pédophile.


Elle réclame une salopette à sa mère Et ce n'est pas un caprice, c'est juste « pour que le maître il puisse pas me faire des câlins ». Au procès, Lauriane refusera de témoigner. L'instituteur sera écarté. Mais pas mis hors de nuire. La première partie de la BD raconte les faits.

La suite, c'est le récit de la reconstruction de la scénariste. Car personne ne peut sortir indemne d'une telle épreuve. Elle racontera son adolescence rageuse, ses études perturbées et ses doutes face au monde du travail. Comment elle cherchera sa voie professionnelle, la trouvera et pourra enfin oublier le traumatisme. Aujourd'hui elle veut témoigner, raconter, expliquer qu'on peut s'en sortir, aimer, avoir des enfants. Les aimer.

La Petite grande va vous émouvoir et aussi vous donner un bon coup de peps face aux petites (si petites comparées à d'autres...) contrariétés de la vie.
«Petite grande», Glénat, 136 pages, 22 €

BD - Le camion fantôme des "Ames noires"


La Chine reste le premier pays pollueur au monde. Essentiellement en raison de son usage intensif du charbon. Mais comment faire autrement pour des millions de gens qui sans le précieux minerai mourrait de froid en hiver ? Le charbon qui est au centre du roman graphique Les âmes noires. Yuan fait partie des presque privilégiés. Il possède un camion. De quoi permettre à sa famille (une femme et une petite fille) de vivre dignement.

Chaque jour, il se rend dans une mine (légale ou illégale, il n'est pas regardant), charge du charbon et l'amène à quelques kilomètres où il est déchargé et racheté par des commerçants. Toute une économie, où chacun prélève un salaire.


La vie de Yuan bascule quand son intermédiaire habituel lui propose un nouvel acheteur. Qui n'existe pas. C'est un guet-apens. Le camion est volé, Yuan laissé pour mort. Ce polar dans une Chine sombre, minéral, sans la moindre verdure ni espoir, est signé Ducoudray, scénariste amateur des mondes sombres où la misère tue autant que les maladies ou le capitalisme.

Si Yuan veut tant retrouver son camion, c'est avant tout pour pouvoir revenir chez lui et continuer d'assurer un semblant d'avenir à sa petite fille.

Fred Druart, au dessin, signe des planches d'une réelle beauté malgré les paysages lunaires et désertiques, la noirceur de l'ensemble et le pessimisme, seul sentiment qui réussit à émerger de sous la couche noire et charbonneuse qui recouvre ces vies tristes et fatalistes.
« Les âmes noires », Dupuis, 128 pages, 21,95 €
 

samedi 31 août 2024

Cinéma - Pierre Richard enchante avec sa bande de « Fêlés »

 Nouveau film pour mieux comprendre le handicap, « Fêlés » permet à Pierre Richard de faire rayonner sa bonté.

Basé sur une histoire vraie, ou du moins un vrai lieu, le film Fêlés de Christophe Duthuron raconte comment une maison communautaire, unique en France, accueillant des handicapés mentaux ou malades souffrant de dépression, tente de préserver ses murs. La maison Arc-en-ciel est une association à Marmande dans le Lot-et-Garonne. Et le film de Christian Duthuron se déroule sur place, avec la collaboration des patients.

Des « malades » qui sont responsabilisés puisque ce sont eux qui gèrent le lieu. Forcément c’est un joyeux bazar, dont les angles sont arrondis dans le film par Pierre (Pierre Richard) et Daniel (Bernard Le Coq), d’anciens soignants au service des adhérents. Ils ont abandonné leur blouse blanche comme le recommandait François Tosquelles, l’inspirateur du projet.

Ce psychiatre catalan, arrivé en France parmi la cohorte des réfugiés de la Retirada, a révolutionné la pratique hospitalière psychiatrique en Lozère. Pierre en est le digne successeur. De plus en plus âgé, veuf inconsolable, il ne supporte pas quand la mairie veut récupérer les murs de la Maison Arc-en-ciel qu’il a créée avec son épouse et dont les cendres sont répandues dans le jardin.

Pourtant les patients ne se retrouvent pas à la rue. Au contraire, ils auront un lieu encore plus grand, plus adapté. Mais Pierre s’accroche et persuade les adhérents de tout faire pour racheter le bâtiment. C’est le début de la partie comédie du film réalisé par un spécialiste puisqu’il a déjà à son actif deux volets des Vieux fourneaux. Comment trouver l’argent nécessaire ?

Dans des assemblées générales, les idées fusent. Vendre des gâteaux, se débarrasser de ses vieilleries, organiser une tombola… Rien qui dépasse les 100 euros de bénéfices. Alors un commercial en plein burn-out lance l’idée du crowdfunding (qui devient cocooning dans la bouche d’une pensionnaire), mais dès le tournage du film promotionnel, on rit des limites de l’exercice.

Ce film, mélange savoureux de vraie vie et de numéros d’acteurs, est porté par Pierre Richard. Vieux complice du réalisateur, le comédien installé dans l’Aude est un Pierre très crédible. Son côté doux rêveur, sa nostalgie, ses aveuglements ou enthousiasme. Cet ancien infirmier a parfois des airs de patient de moins en moins « stabilisé ».

Un grand numéro pour le jeune octogénaire qui a encore bon pied bon œil et sait emporter la sympathie des spectateurs. Il est l’atout humour du film, avec, il faut le reconnaître, l’ajout des pitreries des Chiche Capon, quatre olibrius qui eux, tout en étant de véritables comédiens, sont complètement fous à lier !

Comédie française de Christophe Duthuron avec Pierre Richard, Charlotte De Turckheim, Bernard Le Coq