samedi 15 octobre 2011

Thriller - Sursis pour un condamné dans "L'honneur d'Edward Finnigan » de Roslund et Hellstrom

Condamné américain pour enquête suédoise, tel est le menu de ce polar nordique dénonçant en filigrane l'inhumanité de la peine de mort.

Dans le concert de nouveaux talents venus des pays nordiques, Roslund et Hellstrom ont un parcours un peu dissonant. Leurs premiers best-sellers traduits en France (La Bête et Box 21) décrivaient une Suède assez déprimante. La faute aussi à leur héros, Ewert Grens, un commissaire de police vivant dans le passé, sans famille, dur pour ses hommes et ne supportant pas l'échec. Pourtant, Grens va faire embaucher dans son équipe une nouvelle coéquipière, plus positive, qui va même réussir à le faire danser.

Le prélude à « L'honneur d'Edward Finnigan » se déroule aux USA. « Autrefois », dans le couloir de la mort d'une prison américaine. John, condamné à mort alors qu'il n'avait que 17 ans pour le meurtre de sa petite amie, attend l'exécution de son voisin, Marv. Il sait que la prochaine fois ce sera lui qui prendra la direction du couloir. Marv il ne le connaît qu'en lui parlant à travers les barreaux. Quelques heures avant son exécution le surveillant-chef, Vernon Eriksen, autorise John à aller lui faire des adieux. Le même jour, John se retrouve face à l'homme qu'il hait le plus (et c'est réciproque), Edward Finnigan, le père de la jeune fille assassinée.

Aussi quand John s'imagine la mort de Marv, quelques heures plus tard, il se voit lui aussi griller sur la chaise électrique, imaginant ce qui arrive à son ami : « les globes oculaires avaient dû exploser. L'urine et les matières fécales devaient couler. Le sang devait jaillir de tous les orifices du corps. » C'est une des marque de fabrique des romans de Roslund et Hellstrom, ils n'épargnent rien à leurs lecteurs.

Du ferry à la cellule de garde à vue

La suite du roman se déroule « aujourd'hui » en Suède. Première scène dans un ferry faisant la liaison entre Abo et Stockholm. Dans la salle de bal, un groupe joue quelques chansons douces. Des couples se forment, des femmes dansent, des hommes ivres en profitent pour se frotter à elles. Le chanteur assiste à cette scène et son sang ne fait qu'un tour. Il s'appelle lui aussi John et craque car la femme ressemble trop à son épouse. Il s'arrête de chanter, interpelle le malotrus qui lui rit au nez. « Sans même s'en rendre compte, il fit un pas en arrière et balança son pied en avant avec une force que seul le temps peut emmagasiner. En plein dans cette bouche qui ricanait. » A l'arrivée du bateau, John parvient à prendre la fuite, mais il est arrêté quelques heures plus tard par les hommes de Grens.

Ce dernier semble avoir une dent contre lui. Le danseur est dans le coma. Le vieux flic ne veut pas que John s'en tire facilement. C'est un homme résigné qui est conduit au commissariat, mais il se transforme en fou furieux quand il est question de l'enfermer dans la « cellule de garde à vue » une « petite pièce contenant en tout et pour tout une couchette et une cuvette de WC. »

Les auteurs nous font partager l'enquête de Grens et ses découvertes. Le passeport canadien de John serait un faux. Et grâce à Interpol les enquêteurs suédois apprennent que sa photo correspondrait à un autre repris de justice. Mais ce dernier serait mort depuis une dizaine d'années. Une crise cardiaque. Dans sa cellule du couloir de la mort. Grens se retrouve donc avec un ressortissant américain, condamné à mort. Comment a-t-il refait sa vie en Suède, comment s'est-il évadé, que vont faire les autorités suédoises ? Ces interrogations vont transformer le roman en un brillant essai sur la peine de mort et ses excès, d'un camp comme de l'autre. Un thriller qui vous tourneboule par sa fin machiavélique et laisse Grens, le héros policier, encore plus dépressif que dans les premières pages.

« L'honneur d'Edward Finnigan » de Roslund et Hellstrom, Presses de la Cité, 21,50 € (« Box 21 », le précédent roman de Roslund et Hellstrom vient de paraître chez Pocket) 

vendredi 14 octobre 2011

BD - L'enfance de Dracula décortiquée par Freud : un album de Corbeyran et Fino


Il fallait y penser : si Dracula est si méchant, c'est qu'il a été victime d'un traumatisme dans son enfance. Cette évidence, c'est tout simplement Sigmund Freud qui la formule, dans son bureau à Vienne, en 1899, face à Bram Stoker et Van Helsing... L'idée de base de « Dracula, l'ordre des dragons » était trouvée par Corbeyran, le scénariste de cette série dessinée par Fino. Dracula est à Venise. 

Chaque nuit il assassine quelques amoureux venus roucouler sur les canaux. Van Helsing et ses amis vont tenter de le mettre hors d'état de nuire en remontant jusqu'à cette nuit où le jeune Vlad a été enfermé dans une grotte dans les bas-fonds du château du Sultan Murad II. L'horreur qu'il verra le transformera à jamais. 

Une variation intéressante qui ne pouvait que venir du scénariste des Stryges...

« Dracula » (tome 1), Soleil, 13,50 € 

jeudi 13 octobre 2011

BD - « La dernière vie » de Juan Gimenez au Lombard : des jeux de fou


Publiée à l'origine en 2002 en Espagne, « La dernière vie » de Juan Gimenez arrive en France en deux volumes de 72 pages chacun. C'est un un peu le procès des jeux vidéos et des excès qui vont souvent de pair qui est au centre de cette histoire entre fantastique et réalité virtuelle. Fito, un jeune lycéen, manque de mourir en découvrant un nouveau jeu prêté par sa voisine, Clara. 

De son côté, elle est allée trop loin et c'est dans le coma qu'elle est retrouvée le lendemain matin. Fito va aller aux plus profond du jeu pour tenter de faire revenir à la vie la pauvre Clara. Ces différents univers sont autant d'occasion pour Gimenez pour faire admirer sa virtuosité au dessin, des machines de guerre infernales aux architectures audacieuses en passant par les guerriers et autres monstres peuplant le jeu.

« La dernière vie » (tomes 1 et 2), Le Lombard, 15,95 € chaque volume 

mercredi 12 octobre 2011

BD - Cyril Pedrosa part à la découverte de ses racines portugaises


C'est l'album (le pavé plus exactement) de BD de la rentrée à ne pas rater. Cyril Pedrosa propose sur plus de 260 pages une longue introspection sur ses racines portugaises. Ce qui aurait facilement pu tomber dans le cliché, se révèle un roman graphique d'une sensibilité forte. Il a pris le temps de raconter l'histoire de sa famille, présentant dans deux longs préambules comment cette envie s'est imposée dans sa propre vie. Alors que rien ne va plus dans sa vie amoureuse, trois jours en tant qu'invité d'un petit festival de BD au Portugal va redonner des couleurs à Simon Muchat, le héros. 

Ensuite il retrouvera une partie de sa famille au mariage de sa cousine. L'occasion pour aller passer quelques jours, puis quelques semaines, dans le village où tout a commencé. 

Un scénario solidement charpenté et des dessins « sur le vif » en couleurs directes donnent une puissance à ce récit rarement atteint par une BD.

« Portugal », Dupuis, 35 € 

lundi 10 octobre 2011

BD - Mauvaise nuit pour des cambrioleurs malchanceux

Hermann, 73 ans, n'a plus la même souplesse de trait qu'avant, mais reste quand même un des meilleurs dessinateurs réalistes. Le plus typé, certainement. A côté de ses séries régulières (Jeremiah, Bois-Maury...) il a toujours aimé s'accorder des espaces de respiration, des « one-shot » souvent violents et sombres. Depuis quelques années, ces récits sont signés Yves H. , son fils. Avec « Une nuit de pleine lune », Hermann réussit l'exploit de rendre passionnant un scénario tenant en deux lignes : des cambrioleurs s'attaquent à un psychopathe à la retraite. Ce dernier les élimine tous en une nuit... 

Délaissant la couleur directe, le dessinateur belge a retrouvé toute la puissance du trait noir, au pinceau, pour planter cette ambiance de plus en plus pesante, menaçante, massacrante... Les scènes de nuit, dans la cave, sont les plus noires, dans tous les sens du terme. Pourtant l'horreur finale se déroulera au petit matin, en plein jour, alors qu'un gai soleil semble annoncer une riante journée. Perdu !

« Une nuit de pleine lune », Glénat, 13,50 € (Il existe une édition luxe en noir et blanc à 25 euros) 

BD - La fin (provisoire ?) d'Ythaq, série d'Arleston et Floch


Le succès d'une série dépend parfois de sa régularité. Un dessinateur trop lent dessert souvent ses héros car le lecteur, lassé d'attendre la suite, les oublie trop rapidement. En lançant « Les Naufragés d'Ythaq », Arleston a choisi le bon dessinateur. Adrien Floch, en plus d'être excellent (cela reste l'essentiel, ne l'oublions pas) est de plus rapide et efficace. Depuis juillet 2005, 9 albums sont parus et le 9e, « L'impossible vérité », semble mettre un point final à cette saga. 

Les trois naufragés, Narvath, le poète aux pouvoirs de plus en plus grands, Granite, la blonde mécanicienne amoureuse, impétueuse et... dévêtue et Callista, la grande bourgeoise toujours en train de râler, se retrouvent enfin. C'est la dernière bataille, celle au cours de laquelle Sarkun'hr, entité cosmique prisonnière au cœur de la planète d'Ythaq, va tenter de se libérer. 

La conclusion est éblouissante, donnant l'occasion à Floch de signer des doubles planches foisonnantes de détails. Floch qui, au passage, va jouer désormais les pompiers de service en « dépannant » Vatine légèrement en retard sur le tome 3 de Cixi. La régularité...

« Les naufragés d'Ythaq » (tome 9), Soleil, 13,95 € 

vendredi 7 octobre 2011

BD - Vikings contre aliens dans le double « Midgard » de Stephen Dupre


Stephen Dupré fait partie de ces trop rares dessinateurs maniant avec bonheur tous les genres. Il excelle dans le réalisme tout en sachant parfaitement y introduire du « nez rond » ou de la caricature pour alléger le récit. Il s'est fait connaître avec l'adaptation (très réussie) de la série télé Kaamelott et se lance cette fois en solo sur une ambitieuse série racontant la rencontre du peuple viking avec un représentant extraterrestre. 

Le premier tome peut se lire dans deux sens. D'un côté 110 pages présentent les héros vikings, de l'autre comment Oon s'évade d'un vaisseau prison. Si la partie vikings est tout ce qu'il y a de plus classique (pillage, vol et batailles sanglantes), l'autre est très originale. Les petits êtres bleus sont à la recherche d'air pur. 

Oon, jeune délinquant, semble avoir trouvé un filon dans des réserves secrètes. Mais elles sont bien gardées. Poursuivi par toute la police du vaisseau, il est obligé de voler une navette. Il se posera (pas sans dommages) près du village irlandais que les Vikings sont en train de piller. C'est là que la rencontre a lieu et que Midgard commence véritablement. Mais ce sera pour le prochain album...

« Midgard » (tome 1), Casterman, 15 € 

jeudi 6 octobre 2011

Roman - Deux femmes, deux amours et la guerre en commun

« Jeanne et Marguerite » de Valérie Péronnet, ce sont les vies bouleversées de deux femmes face à la guerre, cette redoutable mangeuse d'hommes. Marguerite habite Nice. Elle rencontre Eugène au cours des vacances. Lentement mais sûrement ils vont tomber amoureux. Un bonheur de courte durée, la guerre de 14/18 bouleversant le quotidien de millions d'Européens. Cette histoire c'est Jeanne qui la raconte. C'est son métier car elle est officiellement écrivain « nègre » pour ceux qui lui demandent. Jeanne, elle aussi, va rencontrer l'amour. Le grand, celui qui vous chamboule à l'intérieur et bouscule votre vie. Amour virtuel puis bien réel avec un mystérieux homme rencontré sur internet. Elle ne connaitra pas son visage, les rencontres se déroulant toujours dans des pièces obscures. Valérie Péronnet semble avoir beaucoup mis d'elle dans ce premier roman sensible et émouvant.

L'extrait : « Cet homme est fou. Des jours et des nuits que le désir laboure nos vies dans tous les sens, et il ne bouge pas. Ne dit rien. Je sais qu'il peut ne pas bouger et se taire pendant des heures. Des jours. Des semaines, si ça se trouve. Ça me glace. »

« Jeanne et Marguerite » de Valérie Péronnet, Calmann-Lévy, 14,50 € 

mercredi 5 octobre 2011

Littérature - Campagne, sexe et croisière dans le roman de Patrice Pluyette au seuil

« Un été sur le Magnifique » de Patrice Pluyette est un roman complètement barré. Cela commence comme une fable campagnarde bucolique. Hercule, garçon de ferme, courtise la belle Angélique. Finalement cela dévie vers l'érotique avec l'arrivée d'une star du porno. Mais l'auteur, intenable, emmène une partie de ce beau monde à bord du Magnifique, un paquebot où tous les excès seront permis. Amateurs de rationalité, passez votre chemin. Par contre si vous appréciez la folie douce d'une imagination débridée n'hésitez pas à embarquer sur ce Magnifique, vous ne serez pas déçu de la traversée.

L'extrait : « Angélique conduit Hercule vers ses parties à elles les plus sensuelles, cherchant à procurer des réactions en chaîne chez Hercule qui découvre le plaisir de la chose avec un soin extrême, désireux d'apprendre étape par étape les jeux de l'amour, s'enivrer des vapeurs de la chair, se faire sucer l'oreille, masser le coude de sa partenaire (…) éprouver ce qu'il ressent quand on le touche ici, quand on le pince là, quand il me voit, moi ; frotter ma joue contre ta joue, faire rejoindre nos nez, caresser les sourcils, s'assoupir, s'étendre sur le côté. »

« Un été sur le Magnifique » de Patrice Pluyette, Seuil, 18 € 

mardi 4 octobre 2011

Roman - Cette agnosie si savoureuse de « Je vous prête mes lunettes »

« Je vous prête mes lunettes » d'Anna Rozen, entre délire paranoïaque et fable surréaliste, fait partie de ces romans inclassables, carrément bizarres et dont les personnages, ou les scènes, vous trottent longtemps en tête. Construit en trois partie, on entre d'abord dans le quotidien d'une jeune femme perturbée par une fuite d'eau dans sa salle de bain. Après quelques extrapolations libidineuses avec le réparateur, le problème devient plus grave en raison de la présence d'une « bête » dans l'appartement. La seconde partie traite de jalousie et, à l'opposé, la troisième présente un homme agneusique c'est à dire privé de goût. C'est cette portion du roman qui est la plus succulente, la description infernale du quotidien de cet homme se moquant de tout semble, finalement, nous faire terriblement envie.

L'extrait. « Moi je n'aime rien, mais je peux comprendre. Je n'aime ni les gens ni les objets. Non seulement rien ne me passionne, mais rien ne m'intéresse. Je n'ai pas envie de me suicider non plus, ni de vivre comme un reclus. La fadeur ambiante me convient. Je marche, je dors, je mange, je parle – le moins possible. Je ne déteste pas écouter les autres, j'ai du temps, je leur en accorde volontiers. »

« Je vous prête mes lunettes » d'Anna Rozen, Le Dilettante, 15 €