samedi 10 août 2024

Chronique - Gérard Guégan se souvient


Ce recueil de souvenirs de Gérard Guégan, intitulé Le Chant des livres, est un véritable voyage dans le temps et la littérature du XXe siècle. Jeune Marseillais « monté » à Paris pour devenir journaliste à l’Humanité, ce militant du parti communiste a longtemps lu et pensé conformément à la ligne voulue par la direction.

C’est en découvrant d’autres écrivains qu’il s’affranchit, quitte le journal et le PCF pour devenir écrivain et éditeur. Il raconte dans ce livre constitué de petites pastilles étincelantes quelques moments de sa vie intellectuelle. Comme sa rencontre avec Jean Giono à Manosque. Guégan est adolescent mais va fumer avec le vieil écrivain. Ce dernier fume la pipe, Guégan sa « P4, la cigarette des pauvres, en recrachant la fumée sur un massif de lavande. »

On croise aussi dans ces lignes des auteurs oubliés comme Armand Robin ou Rolo Diez et quelques stars de la littérature, de Bukowsky à Jean Paulhan. Et puis il parle aussi de quelques monstres sacrés qu’il admire. Roger Nimier, Hemingway, Rimbaud. 100 pages qui donnent envie d’en découvrir des milliers d’autres…

« Le Chant des livres » de Gérard Guégan, Grasset, 100 pages, 16 €

vendredi 9 août 2024

Nouvelles - La femme et la meute


Louise Mey, révélation des Vendanges Littéraires de Rivesaltes l’an dernier, aime raconter la noirceur de la vie quotidienne. Dans cette nouvelle, elle imagine Geneviève, une femme handicapée. Sourde et aveugle. Le monde, elle le vit au bout de ses mains.

Pour communiquer. Les odeurs aussi lui permettent de se repérer, d’apprécier cette vie que tout être normalement constitué considérerait invivable. Seule dans sa maison, elle n’a pour compagnon qu’un chien. Quand il meurt, elle ne veut pas le remplacer. Quand une meute de chiens (ou de loups ?) passe dans les parages, elle sent cette femme aux vibrations différentes. Et décide de s’installer dans le vaste parc, de cohabiter avec celle qui sent leur présence.

Ce texte, court, incisif, lumineux, est une ode à la nature. On a envie de se joindre à Geneviève pour se baigner dans un étang, se rouler dans l’herbe, se pelotonner contre un chien chaud et rassurant. Mais dans le monde de Louise Mey, il y a des hommes, autoritaires, violents. La nouvelle prend un virage radical. Comme si toute la haine de notre monde devenu fou se déchaînait contre Geneviève.

« La femme aux mains qui parlent », Louise Mey, Au Diable Vauvert 80 pages, 12 €

jeudi 8 août 2024

Cinéma - Apprendre à connaître “Les gens d’à côté”

Comment parler du malaise dans la police avec beaucoup d’humanité ? André Téchiné casse les codes et offre un joli rôle à Isabelle Huppert. 


Policier, métier dangereux. Mais pas toujours comme on le croit. La principale cause de la mort des policiers en France reste le suicide. André Téchiné, cinéaste du social, toujours à l’écoute de la société, développe ce thème dans son nouveau film, Les gens d’à côté, tourné dans les Pyrénées-Orientales, notamment à Perpignan et Argelès-sur-Mer.

Soutenu par Occitanie Films, la structure régionale qui aide les équipes ayant choisi l’Occitanie pour planter ses caméras, ce film débute par une manifestation de policiers devant le Castillet, monument emblématique de Perpignan. Armés de mégaphones, les syndicalistes énumèrent les noms des policiers décédés. Des collègues, le visage recouvert d’un masque blanc, viennent s’allonger sur le macadam.

Parmi les protestataires, Lucie (Isabelle Huppert). Cette fonctionnaire sort d’une longue dépression. Son compagnon, policier lui aussi, a mis fin à ses jours. Depuis, elle survit dans un pavillon impersonnel dans ces lotissements qui ne font pas le charme de la région mais contribuent à sa dynamique démographique.

Amitié contre mensonges

Lucie, très seule, remarque l’arrivée de nouveaux voisins ; une petite famille. Julia (Hafsia Herzi), Yann (Nahuel Perez Biscayart) et leur fille Rose (Romane Meunier). Lucie vient de reprendre le travail malgré les réticences de sa direction, se lie d’amitié, et se rend disponible pour garder ou aider la petite Rose.

Julia est institutrice alors que Yann est artiste peintre (les tableaux montrés dans le film sont de Laurent Bonneau, auteur de BD installé dans le département, qui donne une belle profondeur au personnage). Lucie, toujours un peu curieuse, sans avoir rien révélé de sa propre vie, découvre que Yann est assigné à résidence. Condamné pour avoir participé à des manifestations contre les violences policières. Car les flics, il les déteste.


Un dilemme flagrant pour Lucie quand son beau-frère, affecté aux renseignements généraux, lui demande de surveiller l’activiste. Elle refuse, premier acte de rébellion pour une femme qui sait pourtant combien la détestation de la police par les citoyens est forte. Et sans doute la cause indirecte de nombreux suicides parmi ses collègues…

Le film, sorte de chronique de la vie de province entre voisins charmants, dérive vers un huis clos étouffant où suspicion et mensonges risquent de faire voler en éclat une amitié naissante. André Téchiné, sur un sujet brûlant et clivant, parvient à faire triompher vérité et intelligence. Sans prendre position, ni abîmer ses personnages, fragiles et touchants.

Film d’André Téchiné avec Isabelle Huppert, Hafsia Herzi, Nahuel Perez Biscayart

 

mercredi 7 août 2024

Cinéma - Toujours aussi “moche”, de moins en moins “méchant”


Beaucoup de Minions, un Gru de plus en plus sympathique, sa petite famille craquante et un nouveau méchant aussi horrible que prétentieux : petits et grands retrouvent tous les ingrédients qui ont fait le succès de la franchise « Moi, moche, méchant » depuis 14 ans.

Le quatrième opus de la série (à laquelle il faut rajouter deux Minions), change radicalement la donne. Gru a fait son grand coming out : finalement, il n’est pas méchant, mais au contraire très gentil, amoureux de Lucy et excellent père pour les trois terreurs que sont Margo, Édith et Agnès. Il a même mis sa science au service de l’Agence chargée de mettre en prison les méchants.

Le film s’ouvre sur la capture de Maxime le Mal, un ancien élève, comme Gru, de l’école du Mal. Mais quand ce dernier s’évade et jure de se venger en enlevant le fils de Gru et Lucy, rien ne va plus dans la famille, obligée de se cacher en endossant des identités d’emprunt. Nouveaux prénoms pour les filles, Lucy devient coiffeuse et Gru vendeur de panneaux voltaïques.

Le scénariste a eu fort à faire pour équilibrer les rôles des différents personnages. Excellente trouvaille avec Junior, bébé tyrannique, toujours en train de martyriser son père, complètement gaga. Lucy a un énorme potentiel comique et les filles apportent ce côté famille essentiel dans de telles productions.

Reste le meilleur, un méchant ridicule (classique) et des Minions déchaînés. Ces derniers vont mettre le bazar à l’Agence, tenter de protéger Gru et sa famille et finalement réussir à mettre hors d’état de nuire Maxime le Mal. Mais pas sans dégâts collatéraux dont quelques fous rires irrésistibles. Les petits apprécieront, les grands retomberont en enfance et ceux qui n’aiment pas devraient d’urgence entamer une séance de psychothérapie.

Film d’animation de Patrick Delage et Chris Renaud.


 

mardi 6 août 2024

Autobiographie - « L’enfant de la Matrie » ou la jeunesse d’un petit Audois

Journaliste, chroniqueur, écrivain : Bernard Revel retombe en enfance avec cette autobiographie se déroulant en grande partie dans l’Aude avant et après la Seconde Guerre mondiale. 

La France a toujours été un carrefour européen. Un pays multiple et métissé, façonné par les apports incessants de populations diverses et variées. Ce n’est pas Bernard Revel qui pourra dire le contraire. Français né en 1948 dans la campagne audoise, il est un pur produit de ces vagues migratoires ayant offert une chance à cette nation de sans cesse se régénérer, se bonifier. En écrivant son autobiographie, il s’est en réalité attaqué à l’histoire plus générale du pays, de la région, obligé de commencer son récit en Espagne et en Italie.

Son grand-père est arrivé de la région de Valence. Ouvrier agricole débarqué dans les Corbières, il a fondé une famille sur place. Sa fille, Isabelle, Bébelle, deviendra la mère de Bernard. Le père de Bernard Revel est d’origine italienne. Il a suivi son père, parti presque à l’aventure en France, fuyant le régime trop autoritaire de Mussolini. Après une longue errance entre Alpes et Toulouse, Noe, un des trois fils, se marie avec Isabelle.

Avant de découvrir les premières années du très jeune Bernard, ces souvenirs reviennent longuement sur l’installation des deux familles. Des étrangers en France. Longtemps ignorés, voire ostracisés et finalement bien intégrés. On découvre le quotidien de ces hommes et femmes, d’une extrême pauvreté, quasi esclaves des propriétaires terriens. La vie dans des bicoques insalubres, les déménagements au petit matin pour une meilleure place. Une errance pas toujours désirée, mais jamais redoutée. Comme si la misère allait de pair avec l’optimisme. Et on a parfois l’impression d’entendre ce grand-père, heureux dans son jardin, chantant Valencia.

Quand Bernard vient au monde, son père est boulanger. Il ne vit pas très loin de sa mère et de son frère, installés à la Matrie, ce refuge campagnard, comme hors du temps. Le petit Bernard se rêve en cowboy, lit ses premières BD, admire son oncle Eden. D’une plume trempée dans la nostalgie et la simplicité, l’ancien journaliste et éditorialiste de L’Indépendant nous convie dans un voyage temporel qui parlera à tous ceux qui ont connu une vie simple dans la région.

La dernière partie du récit, plus personnelle, donne quelques clés pour comprendre sa démarche. Car il n’est jamais évident de raconter ses proches. Et surtout de garder une certaine distance : « Les morts ne continuent pas à vivre en moi comme on se plaît parfois à le dire pour supporter leur disparition. Tant que tu penses à eux, ils ne sont pas tout à fait morts, entend-on. Foutaises. Les morts on leur donne une vie comme un enfant donne une vie à son ours en peluche. » Mais il reconnaît aussi toute l’importance de ses deux grands-pères, l’Espagnol et l’Italien : « C’est à partir d’eux que je me suis construit. Bien ou mal, la question n’est pas là. Je leur dois ce que je suis devenu à travers ce qu’ils ont fait de leurs propres enfants jetés dans la vie trop tôt, comme on jette des chiots à la rivière. […] Ils ont subi presque toujours. »

En filigrane également, on revit grâce à ce récit la vie dans cette Aude rurale, aujourd’hui quasi disparue mais encore très présente dans la mémoire de Bernard Revel et de tous ces survivants du baby-boom. Baby-boom qui sera au centre du second volume de L’enfant de la Matrie, sous-titré L’âge ingrat.

« L’enfant de la Matrie » de Bernard Revel, Balzac Éditeur, 200 pages, 20 €

Thriller - Trois désespérés face aux agissements de « La meute »

Olivier Bal frappe fort avec ce nouveau roman. Là où ça fait mal. Un texte sans concession face à un risque de plus en plus prégnant.

Ils n’ont plus rien à perdre. La vie leur a déjà enlevé ce qu’ils chérissaient le plus. Trois héros pour ce thriller signé Olivier Bal et qui décortique le travail de sape dans la société effectué par les factieux de La meute. Sofia, policière chargée d’enquêtes sensibles autour du terrorisme, doute fortement depuis que son jeune frère a quitté la France pour aller combattre avec l’État islamique.

Darya connaît bien cette Syrie de feu et de sang. Ancienne institutrice, elle a été contrainte de quitter le pays devenu invivable. Dans un camp de migrants à Paris, elle a été impuissante quand son mari a été enlevé puis massacré par la sinistre et très raciste meute.

Enfin Gabriel est lui aussi flic. De terrain. Deux ans qu’il sombre. Depuis que sa fille a été tuée dans la rue. Ces trois désespérés vont se trouver, sans le vouloir, à la croisée des chemins. Trois moins que rien, obligés de collaborer pour survivre et tenter de mettre fin aux agissements de ce groupe suprémaciste capable de tout et surtout du pire pour mettre le pays à feu et à sang.

Ce thriller, au cœur de l’actualité, dénonce les manipulations de l’ultra-droite, avançant cachée, pour faire pencher la balance de l’opinion et des urnes vers son idéal. L’aspect politique est cependant surpassé par la personnalité des trois héros.

Quand ils comprennent qu’ils vont devoir la jouer très perso pour parvenir à leurs fins. Ils se réunissent, vivent ensemble et apprennent à se connaître. « Ils se livraient un peu, au compte-gouttes. Comme s’il leur fallait réapprendre à parler. Tous trois, Sofia allait le comprendre au gré des jours, au-delà de cette enquête, s’étaient peut-être rencontrés dans leurs douleurs, leurs deuils impossibles. Attirés les uns vers les autres comme des aimants déglingués. »

De l’action, des coups de théâtre, des actes de bravoure, pas mal de morts et un rebondissement final : La meute est un roman passionnant. Mais pas très rassurant.

« La meute » d’Olivier Bal, XO Éditions, 478 pages, 21,90 €
 

Une épopée chantée - Canso


Félix Jousserand a travaillé des années à la traduction de Canso, poème occitan racontant l’invasion du Pays d’Oc par les croisés francs. Une épopée chantée dans ce petit livre disque qui retrace, selon l’auteur, « la première aventure coloniale de la couronne de France ».

Un texte longtemps oublié, qui raconte crûment ces massacres orchestrés par le sinistre Simon de Montfort : « Des centaines d’hérétiques sont traînés au bûcher, mis au feu comme des chiens, corps tordus par les flammes aux membres calcinés puis réduits en poussière, enfin on jette les restes dans les fosses à purin pour qu’il n’en reste rien, on les fait disparaître. »

« Canso », Au Diable Vauvert, 144 pages, 25 €

Un document - Quand les champions étaient des dieux

Depuis quelques jours, les Jeux Olympiques cannibalisent l’actualité. Avant de céder aux sirènes de l’exploit sportif, plongez dans ce livre instructif et inédit sur les premières olympiades, du temps des Grecs et des Romains, avant Pierre de Coubertin.

Pascal Charvet et Annie Collognat reviennent sur ces jeux particuliers et les champions, déjà adulés par les foules tels des dieux. Comme Mélankomas de Carie, pugiliste, champion car expert en esquive. Ses adversaires, lassés de frapper dans le vide, ont tous abandonné avant le fin du combat.

« Quand les champions étaient des dieux », Libretto, 272 pages, 10,50 €

Un album jeunesse - Hercule, petit héros en devenir

Les demi-dieux aussi ont fréquenté l’école. Mais pas n’importe laquelle : l’école des héros. Fabien Clavel raconte les cours assez originaux de cet établissement imaginaire où Hercule côtoie Médée ou Orphée.



Hercule, le petit héros, casquette vissée sur la tête, va affronter malgré les remontrances de sa maîtresse, Mme Aphrodite, Typhon et ses frères Titans. Illustré par Mathieu Demore, ce petit roman, bourré de références et d’humour, donne un premier aperçu de la mythologie aux plus jeunes.

« L’école des héros » (tome 1), Splash ! Jungle, 48 pages, 8,95 €

lundi 5 août 2024

BD - Pluies dévastatrices sur la vallée de la Roya

 

Du reportage dessiné subjectif. Alain Bujak et Laurent Bonneau ont passé quelques jours dans la vallée de La Roya. Une zone montagneuse des Hautes-Alpes, ravagée en octobre 2020 par les trombes de pluie de la tempête Alex. Des ponts, des routes, des maisons emportées par les flots en furie.

Des villages coupés du monde. Quelques années plus tard, les blessures sont toujours visibles, il ne reste plus que Le bruit de l’eau qui donne son titre à la BD. Les deux bédéastes ont rencontré les témoins et victimes de l’époque. Ce gros album, entre reportage dessiné précis et planches sublimes, comme des tableaux gavés de couleurs de cette nature hallucinée.

Alain Bujak, photographe, assure le scénario. Laurent Bonneau, carnet de dessins en main, multiplie les croquis, des personnes interrogées, mais aussi des deux auteurs dans la nature, sur des routes sinueuses, perdus dans le lit d’un torrent ou en train de siroter un café avec un berger isolé dans les sommets. Il y est question de dérèglement climatique, d’attaques de loups, d’abandon des zones rurales par l’Etat, de chômage et de survie de plus en plus compliquée dans cette région de France.

Loin de vouloir imposer leurs réponses, leur vérité, les auteurs écoutent, laissent parler. C’est factuel et beau.

« Le bruit de l’eau », Futuropolis, 144 pages, 21 €