mercredi 10 janvier 2024

BD - Griffes et bête du Gévaudan



Nouvelle variation dessinée sur la légende de la Bête du Gévaudan. Légende en ce qui concerne la bête. Car il n'y a pas de doute quant aux multiples morts violentes qui ont fait paniquer la population de cette région de France entre 1764 et 1767. On  trouve au scénario un grand pro capable d'imaginer mais aussi d'adapter : Sylvain Runberg. Il a confié la réalisation graphique de cet album (le premier d'un diptyque) à Jean-Charles Poupard, excellent dessinateur réaliste particulièrement à l'aise dans les ambiances historiques. 

On découvre les effets de ces massacres inexpliqués parmi les paysans du côté des chasseurs. Les louvetiers. Car à la base, tout le monde est persuadé qu'il s'agit simplement d'un loup un peu plus gros, intelligent et féroce que la moyenne. Mais comme il semble ne pas sentir les balles, la rumeur populaire commence à lui prêter des pouvoirs surnaturels. Le diable est vite convoqué... 

Envoyé sur place par le roi en personne, François Antoine, chasseur émérite, avant d'imposer ses méthodes, devra faire avec la mauvaise humeur des autres louvetiers et des gendarmes locaux. Avec l'aide de son fils, jeune et de plus en plus inquiet face à la tournure que prend cette chasse, il va finalement ramener une dépouille à Paris. Mais est-ce la véritable bête ? Si l'on regrette quelques longueurs et répétitions dans le récit, on est cependant subjugué par les dessins et l'ambiance, ténébreuse et inquiétante, qui se dégage de l'album. 

"Les griffes du Gévaudan" (tome 1), Glénat, 64 pages, 15,50 €

BD - Léonarde, fille intelligente et renarde rusée

Il ne faut jamais oublier les premières histoires que l'on imagine dans l'enfance. Ce sont parfois les plus sincères qui donnent matière à une bonne série. Isabelle Bauthian en a fait l’expérience. Elle avoue que Léonarde est "la première histoire un peu solide que j'ai inventée". Des années plus tard la petite héroïne prend vie dans ce premier album qui présente le monde où elle évolue. 

Dans ce moyen-âge fictif, en pleine fantasy, les Humains se partagent la contrée avec deux autres groupes dotés d'intelligence et de parole : les Goupils (renards en français moderne) et les Leus (les loups). Au début de l'histoire Léonarde est une petite fille, meilleure amie de la fille du roi, Eldorise. Elles aiment se faire peur en se racontant la légende du Houéran, méchant esprit protecteur de la forêt, "géant au fessier cornu, qui aime réchauffer sa barbe au coin du feu.

Pour amener plus de paix, Léonarde chipe une formule magique qui doit lui permettre de comprendre la langue des bêtes et ainsi oeuvre pour la concorde. Mais cela ne se passe pas comme prévu. Elle est transformée en Goupile et ne parle que le renard. 

Capturée par les Leus, elle ne doit son salut qu'à l'intervention de Larsan, jeune Goupil impétueux, brave et très mignon. 

L'histoire, dessinée par Anne-Catherine Ott, parfaite dans ce travail d'humanisation des animaux, est complète. Pas de suite prévue pour l'instant, mais franchement ce serait dommage tant Léonarde est sympathique et Larsan prometteur.

"Léonarde, la barbe du Houéran", Bamboo Drakoo, 80 pages, 16,90 € 

BD - L'exemplaire histoire de la nourrice de banlieue



Il est très compliqué de survivre en banlieue. Dans ces tours inhumaines, chaque jour est un combat contre la société. Dans ce roman graphique noir et implacable, Marl Eacersall et Henri Scala au scénario et Raphaël Pavard au dessin,  racontent la vie de Fatoumata. Cette femme de ménage élève seule ses trois filles. Des horaires de travail décalés, un boulot épuisant et malgré tout l'impossibilité de payer le loyer à la fin du mois. Quand un petit dealer vient sonner à sa porte, elle craque. Elle accepte de faire la nourrice. Elle gardera dans son petit appartement une malle contenant... Elle ne sait pas quoi, mais cela lui permettra de gagner gros. Suffisamment pour payer le loyer, des pizzas à ses enfants, des vêtements à la mode et même un petit voyage. 

Problème, la police veille. Espionne le réseau et un petit matin encercle la cité. Par chance Fatoumata les voit venir et cache la malle chez une amie voisine. Les dealers sont arrêtés, la nourrice aussi mais comme rien n'est découvert chez elle, elle ressort libre. 



Le début de l'album raconte un fait divers comme il y en a tant actuellement. La suite se corse. Fatoumata ouvre la malle et tente de doubler le chef du réseau. Mais quand il retrouve la liberté (sur un vice de forme...), elle panique. Comment s'en sortir ?

On est plongé au cœur des trafics dans les cités, on a peur avec cette femme prise entre de multiples contradictions. Elle désire être honnête, mais ne s'(en sort pas. Elle craint les dealers, mais subit aussi la pression des policiers qui veulent qu'elle servent d'informateurs. Surtout elle est seule. Une BD très instructive, qui donne aussi un peu d'espoir dans ce monde sans foi ni loi. 

"A mourir dans les bras de ma nourrice", Glénat, 104 pages, 22,50 €

Des dessins : Un peu de la France, façon Sempé


En 2001, Sempé publiait Un peu de Paris, recueil qui donnait de la capitale une vision empreinte de tendresse souriante et de nostalgie légère.

La même démarche, la même approche président à l’inspiration des dessins réunis dans ce nouvel album où l’auteur (re) visite la France à sa manière, une France plus souvent rurale qu’il n’y paraît, et où il fait encore bon vivre à condition de savoir prendre son temps et de respirer à fond. Car Sempé est un authentique poète, même si son crayon forme plus volontiers des images que des phrases…

« Un peu de la France », Folio, 144 pages, 8,10 €

L'expert ou le passé trouble de l'Allemagne de l'Ouest





Étrange roman graphique avec des dessins très stylisés, modernes et plus précis que l'impression première, que cet album L'expert signé de Jennifer Daniel. L'autrice allemande revient sur la fin des années 70 en Allemagne de l'Ouest. Un pays qui tentait d'oublier son passé, tout en faisant face à une recrudescence de terrorisme d'extrême-gauche. 



Pour comprendre la mentalité de l'époque, Jennifer Daniel a cherché l'inspiration dans des photos de famille. C'est son oncle, photographe pour l'institut médico-légal de Bonn qui lui a donné le personnage principal. M. Martin, qui très jeune a dû se battre sous l'uniforme nazi, veut tout oublier et mener une vie discrète. Il passe ses journées à photographier des cadavres. Surtout des accidentés de la route. Un soir, après un passage au bar avec des amis, il rentre ivre chez lui au volant de sa Coccinelle et s'endort. Quand il se réveille, il est blessé à la tête et une jeune femme est morte sur la chaussée. Il prend la fuite mais retrouve le cadavre peu de temps après sur la table d'autopsie. 

Plus qu'un fait divers, cette histoire raconte aussi la corruption du gouvernement de l'époque, les aspirations de la jeunesse et les tentatives de cacher un passé honteux. Une Allemagne pas si glorieuse que cela... 

"L'expert" de Jennifer Daniel, Casterman, 200 pages, 25 €

mardi 9 janvier 2024

Un manga : Yokohama Station Fable



La gare de Yokohama au Japon a la réputation d’être en perpétuels travaux. C’est sans doute ce qui a donné l’idée à Yuba Isukari d’écrire ce manga futuriste dessiné par Gonbe Shinkawa. Devenue autonome, la gare ne cesse de s’agrandir, recouvrant toute l’île principale.



Deux mondes coexistent : celui de ceux qui ont une puce corporelle permettant de se déplacer dans la gare et les autres. Hiroto, jeune non pucé, va tenter de rejoindre l’alliance des resquilleurs. Son chef serait en danger. Une BD aux décors très technologiques, entre aliénation numérique, quête de liberté, fantastique et machines intelligentes.

« Yokohama Station Fable » (tome 1), Delcourt Tonkam, 176 pages, 8,50 €

lundi 8 janvier 2024

Une intégrale fantasy : La ballade de Pern (V)


Les amateurs de fantasy aiment les longues sagas, copieuses et qui en donnent pour son argent. Ils sont servis avec la réédition sous forme d’intégrale de La Ballade de Pern, chef-d’œuvre d’Anne McCaffrey. Dans ce cinquième tome de plus de 1 200 pages, ils pourront savourer trois romans se déroulant sur la planète Pern, Le dragon blanc (1978), Tous les Weyrs de Pern (1991) et Les ciels de Pern (2001).

Ce dernier titre est l’ultime aventure des chevaliers dragons écrite en solo par Anne McCaffrey. Elle a été aidée par son fils Todd pour le suivant et c’est lui qui a repris à son compte cet univers si particulier à la mort de sa mère, en 2011.

« La ballade de Pern » (intégrale 5), Pocket, 1 260 pages, 16 €

 

dimanche 7 janvier 2024

Roman français - « La vie heureuse » passe-t-elle par la mort ?

Les personnages principaux du nouveau roman de David Foenkinos croisent la mort. Et leur vie n’en est que plus heureuse. 



En pleine semaine de remaniement ministériel, le roman La vie heureuse de David Foenkinos apporte un éclairage intéressant sur la formation de ces équipes chargées de se mettre au service de la Nation. Même si ce n’est pas le cœur de l’histoire, cette plongée dans la vie d’un ministère et de ses équipes de conseillers est édifiante. Amélie, directrice de cabinet du secrétaire d’État au Commerce extérieur, est chargée de recruter quelques pointures pour épauler ce membre du premier gouvernement sous l’ère d’Emmanuel Macron. Elle a l’idée de proposer un poste à Éric Kherson, directeur commercial de Décathlon, qu’elle a connu au lycée à Rennes. Éric, séparé, y voit l’occasion de se relancer professionnellement. Amélie ne regrette pas son choix tant il est bosseur.

La bascule a lieu à Séoul. Le binôme doit rencontrer le PDG de Samsung pour vendre l’installation d’une usine en France. Éric, après une nuit de flirt avec Amélie, ne va pas au rendez-vous. Il est en plein doute existentiel : « Au fond, cette réunion avec Samsung n’avait aucun intérêt. Il se mentait. Jouait un rôle, rien de ce qu’il vivait n’avait la moindre saveur. […] Il ne voyait tout simplement plus le sens de ce qui lui apparaissait comme une épuisante comédie. » En déambulant dans Séoul, il découvre un nouveau concept qui fait fureur en Asie : l’organisation de ses propres funérailles, avant l’échéance fatale. Se voir mort, pour mieux vivre, après.

S’il est beaucoup question de bonheur, de vie heureuse et d’épanouissement personnel dans ce roman, paradoxalement le sujet central reste la mort. Cette fin inéluctable, que l’on n’ose pas regarder ni même envisager. Le message est simple : apprivoisez votre mort et vous profiterez pleinement de ce qu’il vous reste à vivre. Un peu angoissant, mais salutaire d’après l’auteur.

« La vie heureuse » de David Foenkinos, Gallimard, 208 pages, 19 €

samedi 6 janvier 2024

Roman français - « Ceci est mon corps », la religion et le physique

 Hervé devient Hélène. Et rencontre Dieu. Elle désire vivre dans un monastère. mais comment sera-t-elle accueillie par les moniales quand elles connaîtront son secret ?

 

Alors que les débats sur le genre font rage dans la société, Claire Huynen, romancière belge installée à Paris, aborde cette problématique explosive par le volet religieux. Un roman court, érudit et souvent touché par la grâce. Hélène a commencé par une retraite spirituelle dans une abbaye. Une formule pour les visiteurs à la recherche de silence et de réflexion. Quelques jours au calme, dans une cellule sans confort. Mais sans contact avec les quelques moniales qui vivent encore dans cet immense bâtiment.
Puis Hélène est revenue. « La communauté s’était rétrécie au fil des ans et de la raréfaction des vocations. Elle était maintenant resserrée autour de quatorze sœurs qui essayaient de maintenir l’abbaye démesurée, conçue au XIXe siècle pour cent vingt moniales. Elles paraissaient de minuscules insectes solitaires occupant une termitière désertée. » Hélène va apprendre l’enluminure, respecter les règles (silence, obéissance…) et un jour demander à devenir novice.
Il faut avant passer par un vote. Et surtout apprendre qu’Hélène, avant une lourde opération, était Hervé, un homme.
Pour certaines c’est une hérésie, un homme dans un couvent ! D’autres voient cette modification du corps comme une modification de l’âme : « Il est entendu que l’Homme peut modifier son âme, la faire évoluer par le libre arbitre que Dieu lui a donné. Pourquoi alors ne pourrait-il faire évoluer son corps ? » Un débat, une controverse, discutée par des femmes retirées du monde.

On en apprend beaucoup sur les discussions en cours au sein de l’Église mais aussi sur des précédents, comme « Eugène-Eugénie, une(e) saint(e) légendaire. On sait peu de choses sur ce personnage. Certains disent que, fille de gouverneur, Eugénie se serrait travestie pour rejoindre une communauté de moines, en prenant le nom d’Eugène. » Elle apparaîtrait sur un des chapiteaux de la basilique de Vézelay « en habit de moine découvrant ses seins. »

« Ceci est mon corps » de Claire Huynen, Arléa, 150 pages, 18 €
 

vendredi 5 janvier 2024

BD - "La petite lumière" et "L'été des charognes", sombres romans graphiques

Certains romans graphiques sont d’une puissance absolue. Deux exemples flagrants avec La petite lumière de Gregory Panaccione et L’été des charognes de Sylvain Bordesoules. Deux œuvres adaptées de romans signés Antonio Moresco et Simon Johannin.


Dans un hameau déserté en Italie, un vieil homme vit seul dans une maison délabrée. La nuit, il regarde les étoiles. Puis son regard est attiré par une petite lumière dans la forêt, à flanc de montagne. Qui peut habiter seul dans les bois ? Intrigué, il décide d’aller voir en journée. 


Un long périple pour finalement tomber sur une maison encore plus en ruine que la sienne où ne vit qu’un petit garçon. Il a une dent cassée, pas de papa ni de maman, fait la vaisselle, la cuisine et même ses devoirs après l’école du soir. C’est lui qui allume la petite lumière car il a peur du noir la nuit. 

Le roman, énigmatique, poétique et fantastique, permet à Gregory Panaccione de signer des planches d’une grande beauté. Il apporte questionnement avec le vieil homme et fatalité avec l’enfant. Une relation merveilleuse à la fin très émouvante.


Il est aussi question d’enfance dans L’été des charognes, roman adapté par Sylvain Bordesoules dont c’est la première publication. Entièrement dessinées aux feutres de couleur, ces 280 pages débutent par une scène traumatisante. 

Les deux jeunes héros, gamins de la campagne profonde, tuent un chien. La violence est omniprésente dans ce récit d’apprentissage, de libération aussi. On découvre la vie de ces rebuts de la société. Pas aimés, pas éduqués et capables du pire, juste pour s’amuser. Il y a effectivement beaucoup de charognes, des baffes, un peu d’amour mais surtout une grande incompréhension. 

Un roman coup de poing de Simon Johannin dont l’âpreté est démultipliée par les dessins sans concession d’un jeune dessinateur prometteur. 


« La petite lumière », Delcourt, 248 pages, 27,95 €

« L’été des charognes », Gallimard, 280 pages, 29 €