lundi 28 août 2023

BD - Pilote US sous influence en Afrique


La guerre froide a beaucoup compliqué la vie politique en Europe. Mais la guerre d’influence entre USA et Union soviétique a également agité quelques pays africains. Le troisième tome de la série Liberty Bessie (Vents d’Ouest, 56 pages, 14,95 €) raconte un de ces épisodes.


Le lecteur retrouve avec plaisir l’héroïne, Bessie, une jeune afro-américaine, fille d’un pilote qui a participé à la libération de l’Europe. Elle-même excellente aviatrice, elle transporte du fret dans son vieux coucou entre Kenya et Éthiopie. C’est là qu’elle va être mise en relation avec des officiers russes chargés de former les futurs pilotes kenyans. Mais en réalité, Natalia, blonde et experte du manche à balai, a pour mission secrète de retourner Bessie et de la pousser à devenir une espionne.
Mais si Bessie a de la rancœur envers son pays où les Noirs sont toujours stigmatisés, elle est avant tout attachée à sa liberté et à retrouver ses ancêtres. Une histoire de Buendia et Djian basée sur des faits historiques réels mais qui vaut surtout pour la personnalité de Bessie. Quant à Vincent, ai dessin, il signe des planches remarquables de la nature africaine et de combats aériens.

Cinéma - “La bête dans la jungle”, un film hypnotique

Un couple se retrouve dans une boîte de nuit tous les samedis soirs. La vie s’écoule, ils observent et espèrent durant de longues années.


Sous des aspects parfois expérimentaux, le film La bête dans la jungle de Patric Chiha reste le prototype de l’histoire d’amour triste. Elle, May, le remarque alors qu’elle n’a que 15 ans. Lui, John, est seul dans les gradins d’une fête locale estivale dans les Landes. Ils ont 15 ans. Elle voudrait danser. Pas lui. Il va lui confier un secret. Et ne plus se voir de l’été.

Des années plus tard, May est devenue une jeune femme aimant faire la fête en compagnie de sa petite bande d’amis. Nous sommes en 1979, les tenues sont extravagantes et le groupe va participer à l’inauguration d’une nouvelle boîte de nuit parisienne. Encore faut-il passer l’obstacle de la physionomiste (Béatrice Dalle dans un rôle de narratrice tragique). May, son sourire, son effronterie, sa joie de vivre, font céder toutes les difficultés. Le film débute véritablement quand elle entre dans cette vaste fosse peuplée de toutes les minorités sexuelles de l’époque, transpirant sur du disco, fumant, se droguant, dansant et plus si affinités. C’est là qu’elle le remarque. Il est comme absent, déconnecté de la folie ambiante. Elle va s’approcher de lui, lui rappeler ce secret qu’il lui a confié et le retrouver tous les samedis durant de longues années.

Entre amour platonique ou amitié fusionnelle, la relation entre May et John va évoluer. Il lui demandera de lui faire confiance. Il sait qu’un jour, son secret deviendra réalité. Le film, tout en suivant cette relation unique et parfois un peu hypnotique tant elle est pleine et fusionnelle, raconte aussi la France de la fin du XXe siècle. Espoir de l’élection de Mitterrand, angoisse face aux ravages du sida, gentrification de la capitale…

Deux rôles aux antipodes

Avec de longs morceaux musicaux pour illustrer ce temps qui passe mais n’a pas de prise sur May et John, comme s’ils étaient encore et toujours adolescents dans ce bal landais. Si May danse beaucoup, John, jamais, ne mettra les pieds sur la piste. Leur relation si particulière, incompréhensible par certains de leurs amis, ne les empêche pas d’avoir des amants ou maîtresses, de vivre presque normalement le reste de la semaine. Un film étrange (comme son titre), unique, magnifié par deux comédiens aux antipodes (Tom Mercier taciturne et mystérieux, Anaïs Demoustier joyeuse et extravertie) et véritable master class pour les cinéastes désireux de filmer des foules en train de danser.

Film de Patric Chiha avec Anaïs Demoustier, Tom Mercier, Béatrice Dalle

dimanche 27 août 2023

Roman français - L’âne et le déserteur


Mathias Enard a déjà remporté le Goncourt en 2015 pour son roman Boussole. C’est regrettable car il aurait mérité aussi le prix suprême de la littérature française avec son nouveau roman, Déserter (Actes Sud, 254 pages, 21,80 €). Mais on ne peut pas remporter deux fois le Goncourt ! Une règle immuable…

Composé de deux récits parallèles, le roman explore deux facettes de l’âme humaine. L’intelligence et la bestialité. L’intelligence avec la vie de Paul Heudeber, mathématicien allemand, rescapé des camps de la mort (Buchenwald exactement). Sa vie est racontée par sa fille qui se souvient de l’hommage avorté au génie de son père le 11 septembre 2001 à Berlin. La bestialité c’est celle qui a longtemps habité ce soldat déserteur. Il erre, sale, puant, fourbu dans la montagne. Il se dirige vers le nord, la frontière, pour fuir son passé, ses exactions. Sans que cela soit dit explicitement, on comprend que le soldat était un Franquiste. Qu’il a tué et violé.
Quand il croise le chemin d’une jeune femme, elle aussi en fuite accompagnée d’un âne, il va enfin renaître et résister à sa violence intrinsèque. Sans doute la meilleure partir du roman, offrant les plus belles descriptions de la nature sauvage méditerranéenne de la littérature française. Sans oublier l’âne, symbole de cette bestialité que le déserteur veut effacer de sa nouvelle humanité.

Roman français – Fabrice Caro nous livre le prototype du scénario évolutif


Non, la rentrée littéraire française n’est pas forcément synonyme de prise de tête de scribouillards nombrilistes. Certes il y a plus de textes qui nous tombent des mains que de romans franchement marrants. Si vous recherchez la seconde catégorie d’ouvrage, précipitez-vous sur le Journal d’un scénario (Gallimard Sygne, 190 pages, 19,50 €). On retrouve Fabrice Caro à la manœuvre.

Le comique de service, plus habitué à signer de la BD sous le pseudo de FabCaro (il sortira le 40e Astérix, L’iris blanc, le 26 octobre prochain) se penche cette fois sur le monde du cinéma. Boris, le héros, partage avec le lecteur le journal du scénario de son projet de film romantique, en noir et blanc, intitulé Les servitudes silencieuses. Un producteur est intéressé. Il se lance à la recherche de partenaires financiers. L’exaltation de Boris va vite dégringoler car il devra renoncer à certaines de ses idées.

On rit à ses reculades : passage à la couleur, changement de titre, modification du casting (Louis Garrel remplacé par Kad Merad)… Mais ce n’est que le début du carnage. C’est au bord du suicide qu’il termine, deux mois après la signature, la version définitive de De l’eau dans le gaz, nouveau titre du projet. Une satire réjouissante d’un milieu gangrené par la médiocratie.
 

samedi 26 août 2023

BD – Genèse d’un film de boules


L’amitié, l’amour du cinéma de série Z et la mort nous poussent parfois à faire de bien étranges choses. Anne et Fred par exemple, pour rendre hommage à leur meilleur ami Henri, récemment décédé, ont décidé de réaliser le scénario de film qu’il venait de finaliser.


C’est ce tournage qui sert de fil conducteur au roman graphique d’Antoine Bréda. Les boules (6 pieds sous terre, 96 pages, 16 €) fait toute la lumière sur « Les aventures d’Adrix le Destructeur, l’empereur des 9 galaxies ». Clairement un nanar, avec décors en carton-pâte, costumes bricolés, dialogues idiots et, pour couronner le tout, truffé de scènes pornographiques complètement gratuites. Un film de boules, quoi !
Si Anne endosse le statut de réalisatrice, Fred accepte de jouer le rôle d’Adrix. Problème, il doit régulièrement « honorer » la sorcière bleue dont l’urine est magique. Des scènes qui offusquent (pour être gentil) sa petite amie. On rit beaucoup de ce tournage foutraque et clandestin, perturbé par des chasseurs libidineux ou des policiers tatillons. 

Mais in fine, cette BD, en plus de renseigner sur la passion de certains cinéastes, nous apprend beaucoup sur l’amitié et les différentes façons de ne pas oublier les morts.

Roman français - Souvenirs amoureux de Chloé Delaume


Autofiction mon amour ! Chloé Delaume aurait aussi pu donner ce titre à son roman, sorti ce vendredi dans le cadre de la rentrée littéraire. Ella a préféré Pauvre folle (Seuil, 236 pages, 19,50 €), description assez convaincante de l’état d’esprit de son double de papier, Clotilde, écrivaine bipolaire, dite la Reine.

La narratrice égrène ses souvenirs. D’enfance ou amoureux. Elle se souvient pourquoi elle aime la poésie, comment son père a tué sa mère qui voulait simplement divorcer (le terme de féminicide n’était pas inventé), avant de se faire sauter le caisson avec le même fusil… Avec ses copines, elle découvre que les hommes sont tous des gros connards, détaillant les différentes catégories où messieurs vous pourrez tous vous reconnaître du « réactionnaire en sandales » au « verrat visibilisé ».

Mais elle change quand elle tombe amoureuse de Guillaume dit le Monstre et tente de le séduire. Problème, Guillaume est gay et en couple depuis des années. On rit parfois aux remarques de Clotilde, on s’énerve aussi avec elle quand elle fustige les modes comme la résilience : « Ça arrange bien tout le monde cette histoire de résilience, on peut broyer les êtres puisqu’ils s’en remettent toujours. »

vendredi 25 août 2023

En vidéo, “Dalva”, fille sous emprise


Petite sensation lors du dernier festival de Cannes, Dalva, premier film d’Emmanuelle Nicot sort en DVD (Diaphana) avec de nombreux bonus. Deux courts-métrages de la jeune réalisatrice belge ainsi que son portrait réalisé dans le cadre de la Fondation GAN pour le cinéma. Dalva a 12 ans. Kidnappé par son père, elle vit avec lui et les services sociaux suspectent un possible inceste. 

Le film débute par l’arrestation du père et les cris de désespoir de Dalva qui veut le défendre. Car l’adolescente est totalement sous emprise. Le film raconte avec une crudité extrême son placement en foyer et le long travail des éducateurs et encadrants dépendants de la Justice. 

La performance de Zelda Samson, jeune inconnue à la présence magnétique, a été saluée unanimement par la critique.

BD - Humour jaune rebondissant selon Panaccione

Se moquer du sport, et surtout des sportifs, reste la meilleure façon pour se déculpabiliser de ne pas s’adonner à la moindre activité physique. Les footballeurs sont des proies de choix. Pourtant il existe une race de sportifs tout aussi bien payée qui échappait jusqu’à présent aux sarcasmes : les tennismen. Erreur réparée par Grégory Panaccione avec son Encyclopédie du tennis (Fluide Glacial, 56 pages, 13,90 €) constituée d’histoires courtes parues précédemment dans le mensuel créé par Gotlib.

Pour nous donner les rudiments de ce sport, Panaccione a fait confiance à Marcel Costé, international qui rêve de devenir N° 1 et déjà croisé dans Match, autre album hilarant sur la raquette et les balles jaunes, comme un certain humour. Marcel, gros godillots, bedaine en expansion, cheveux blond filasse et barbe de trois jours ressemble à Bjorg croisé avec Chabal. Il excelle à la destruction de raquettes, fume une clope au changement de côté et préfère le gros rouge à la Vittel.

L’occasion pour l’auteur de bousculer les règles. On assiste à des parties de tennis-car (les joueurs sont dans une voiture) et après le simple ou le double, place au centuple : chaque équipe sur le court est composée de cent joueurs.

jeudi 24 août 2023

Cinéma - “Anatomie d’une chute” et doute assourdissant

La justice décortiquée, dans ses doutes et ses raccourcis, grâce au film de Justine Triet, Palme d’Or à Cannes.


Palme d’Or plus que méritée au dernier festival de Cannes, Anatomie d’une chute de Justine Triet est un thriller judiciaire captivant. On ne voit pas passer les 2 h 30 du film tant la tension et l’intrigue sont minutieusement distillées par la réalisatrice et ses interprètes. L’histoire d’une romance qui finit mal, dans le sang qui tache la neige. 

En hiver, dans la région de Grenoble, Sandra (Sandra Hüller), romancière allemande, vit dans un chalet isolé en compagnie de son mari, Samuel, originaire de la région, professeur d’université. C’est leur fils, Daniel (Milo Machado Graner) qui, au retour d’une balade avec son chien Snoop, découvre son père, mort devant la maison. Il était en train de faire des travaux dans les combles. 

Chute mortelle ? Les gendarmes doutent. La veille, Sandra et Samuel se sont violemment disputés. À l’issue d’une enquête compliquée, Sandra est accusée du meurtre et se retrouve aux assises. La première heure du film permet de contextualiser les rapports de la famille. Comprendre notamment que Daniel est aveugle après un accident dont Samuel serait responsable. 

Le doute omniprésent

Vient ensuite l’heure du procès. Le corps du film, filmé en plans resserrés, avec tous les effets de manche comme autant de trucs de comédiens de théâtre. L’avocat général (Antoine Reinartz) multiplie les questions piège pour acculer Sandra dans ses derniers retranchements. Car elle n’a pas tout dit aux enquêteurs. 

Elle pourra compter sur le calme et la rigueur méthodique de son avocat, Vincent (Swann Arlaud), qui a bien connu Sandra dans sa jeunesse. Cette partie est brillamment réalisée. Justine Triet y déploie sa science des cadrages, des dialogues et des silences parlants pour amener le spectateur à se poser les mêmes questions que les jurés : Sandra est-elle coupable ? A-t-elle tué son mari depuis la terrasse ? A moins que ce dernier ne se soit tout simplement suicidé en sautant dans le vide ? 

Malgré l’enquête, les avis des experts certifiés qui défilent à la barre, les déclarations de Daniel qui raconte ce qu’il croit avoir entendu, les arguments de la défense comme de l’accusation, le déroulement des faits reste une simple hypothèse. Pas de preuves formelles. 

On est alors pris d’un doute, incapable de savoir ce qu’il s’est véritablement passé. Pourtant tout procès doit, au final, délivrer son verdict. C’est aussi la grande leçon de ce film qui place la justice à son véritable niveau : une simple approximation.

Film français de Justine Triet avec Sandra Hüller, Swann Arlaud, Milo Machado Graner


Roman - Les transparents imaginés par Lilia Hassaine


Avez-vous déjà, profitant d’une fenêtre ouverte, observé subrepticement vos voisins ? Attitude répréhensible de nos jours. Pas dans le futur proche décrit par Lilia Hassaine dans Panorama (Gallimard, 240 pages, 20 €).

En 2050, la France a élevé la transparence au rang de dogme. Les maisons n’ont plus de murs mais d’immenses baies vitrées et l’obligation de tout laisser apparent. Résultat fin des violences intrafamiliales et des cambriolages… La police est presque au chômage comme le constate Hélène, « gardienne de protection. » Un monde aseptisé, qu’on peut déjà en partie deviner en regardant la jeunesse s’affichant sur des profils Instagram ou TikTok qui dévoilent tout.

Quand une famille disparaît, Hélène est chargée d’enquêter. « C’est à la nuit tombée qu’on voit le mieux, note la flic. On entre chez les gens comme par effraction, on fracture les serrures d’un simple coup d’œil. » Mais comment trois personnes, surveillées en permanence par une dizaine de voisins vigilants peuvent-elles s’évaporer dans cette société qui a tout du cauchemar éveillé ?

Charge au vitriol contre le voyeurisme et l’exhibitionnisme, Panorama interroge aussi sur le vivre ensemble, l’intimité et les secrets de famille.