Quelques chroniques de livres et BD qui méritent d'être lus et les critiques cinéma des dernières nouveautés. Par Michel et Fabienne Litout
dimanche 11 mars 2018
Roman : Découvrir l’Histoire avec l’intrépide Max
Les historiens acceptant d’y mener des recherches ont la possibilité de voir exactement comment vivaient nos ancêtres. Dans un hangar, des techniciens surdoués ont mis au point et entretiennent des capsules à voyager dans le temps. Max va pouvoir étudier l’Égypte ancienne... en immersion.
Capsules insoupçonnables
Quand Jodi Taylor a publié sur la toile les premiers chapitres de ce roman entre fantastique, érudition et aventure, elle ne se doutait certainement pas du succès des aventures de Max. Des dizaines de milliers de lectures numériques, puis un contrat avec un éditeur en Angleterre et voilà le premier tome des Chroniques de St Mary traduites en français. Il y en a déjà 9 autres, le succès devenant phénoménal dans la littérature anglo-saxonne.
L’apprentissage de Max sera dur. Très exigeant. Il y a une dizaine de candidats avec elle mais trois seulement, dont elle, seront retenus au final. Le premier choc pour l’héroïne sera de dé- couvrir les capsules, « des petites cabanes modestes, au toit plat et sans fenêtres ; le genre de structure que l’on pourrait retrouver n’importe où, que cela soit à Ur en Mésopotamie ou dans un lotissement urbain moderne. Posez une échelle branlante contre un mur, une roue cassée près de la porte et quelques poulets autour et elles passent inaperçues. »
Après la théorie, place à la mise en pratique du voyage temporel et l’art de rester incognito. Max va recevoir les conseils d’une costumière : « Oubliez l’idée de vous balader avec une robe qui traîne par terre. Rien ne ramasse aussi bien la poussière, la pluie, la saleté, les excré- ments et les occasionnels chiens morts qu’une robe qui traîne par terre. » Au contraire, Max va rapidement s’apercevoir que voyager dans le temps c’est surtout savoir courir pour fuir les problèmes.
Et des problèmes, elle va en rencontrer en quantité dans le premier tome de cette série prometteuse, aux multiples rebondissements et qui donne envie de retrouver Max et d’en savoir un peu plus sur les pays et époques qu’elle traverse.
➤ « Les chroniques de St-Mary - Un monde après l’autre », de Jodi Taylor, HC éditions, 14,50 €
De choses et d'autres - La question chinoise
Émoi en Chine. Depuis mercredi, le nom le plus censuré sur les réseaux sociaux du pays le plus peuplé de la planète est celui d’une journaliste. Nouvelle preuve que la liberté d’expression est gravement menacée chez ce nouveau géant ? Vrai, mais avec des nuances. La journaliste en question, Liang Xiangyi, s’est attiré les foudres de l’administration chinoise lors d’une conférence de presse mais sans même ouvrir la bouche.
Une de ces grandes messes un peu trop solennelles au cours de laquelle le ministre chinois du Commerce répond aux questions de la salle. Salle filmée en direct sur la télévision d’État. Or, quand une autre journaliste, située juste à côté de Liang Xiangyi, pose une question interminable et sans saveur, elle ne peut s’empêcher de réagir physiquement. Froncements des sourcils, tête secouée et surtout yeux levés au ciel de désespoir. Ces deux-là n’iront pas en vacances ensemble.
La séquence de quelques secondes est remarquée par des internautes qui sautent sur l’occasion pour se moquer du pouvoir et d’une certaine presse. Deux crimes de lèse-majesté en Chine. Conséquence l’organisme officiel de surveillance des réseaux sociaux interdit de faire référence à cet incident et censure tout post sur Liang Xiangyi qui pourtant n’a pas dit grand-chose contre le pouvoir.
Là où l’histoire devient rassurante, c’est que des humoristes ont repris la scène pour s’en amuser, la caricaturer et que le visage de la journaliste, les yeux au ciel, sert depuis ce week-end à décorer des coques de téléphones et des tee-shirts. Tout ça pour une question trop longue et une réaction un tantinet trop « occidentale ». Certes, mais pendant ce temps, on ne critique pas ouvertement le tour de passe-passe parlementaire du président Xi Jinping pour lui permettre de faire plus de deux mandats.
samedi 10 mars 2018
Thriller - Intrigue sous les étoiles et "Là où rien ne meurt"
Depuis la nuit des temps, les hommes sont persuadés que les étoiles ont une influence sur leur vie. Astrologie ou astronomie, les deux sciences ont droit de cité dans le roman « Là où rien ne meurt » de Franck Calderon et Hervé de Moras. Deux amis qui écrivent à quatre mains.
Deux amis comme Paul et Alexandre. Adolescents, dans un petit village des Cévennes, ils ont partagé bien des rêves. Paul, de nos jours, la trentaine, est un auteur à succès. Ses romans remportent un immense succès. Mais au début de ce thriller se déroulant sur deux époques différentes, il est au plus bas. Alors qu’un épisode cévenol englouti la ville de Nîmes, il déprime. Au point d’aller sur un pont et de rester de longues minutes à hésiter. Sauter dans les eaux déchaînées ? En finir ? Comme son père qui s’est pendu ? Rejoindre l’amour de sa vie, Julie, morte d’un cancer il y a un an, disparition qui l’empêche depuis d’écrire la moindre ligne ? L’appel d’un voisin le fait reculer. On vient de découvrir un cadavre dans le jardin de Paul. Un mort annonciateur de nouveau départ.
Bêtises d’enfants
Calderon et De Moras ont un peu noirci le trait dans cette première partie. La suite est un petit peu plus légère. On retrouve Paul adolescent avec son copain Alexandre. Ils se passionnent pour les morts, jouent dans le cimetière. Quand ils découvrent une entrée dans le tombeau d’un ancêtre de Paul, ils décident d’aller voir in-situ. « Le tableau était digne d’un film d’épouvante. Un mélange d’ossements, de vieux tissus, de débris et de poussière, le tout coiffé d’une pierre ronde. » Alexandre descend à l’intérieur et récupère cette pierre qu’il pense philosophale.
Il se passionne pour l’alchimie et tentera d’en découvrir les secrets dans des explosions diverses et variées. Il arrivera ainsi à mettre à jour « des millions de cristaux » « sous la gangue noire du minéral ». Cette quête s’achèvera brutalement par la confiscation de la pierre par le père de Paul. Quelques semaines avant de mettre fin à ses jours. Une pierre maudite puisque le cadavre découvert dans le jardin de Paul, des années plus tard, n’est autre que celui d’Alexandre.
Les auteurs mènent le lecteur sur de multiples pistes, faisant correspondre passé et présent. Les suspects sont nombreux, les rebondissements légion et Paul très sympathique par ses faiblesses et fêlures. Un thriller passionnant qui de plus se déroule dans ce Sud qui nous est cher.
"Là où rien ne meurt" de Franck Calderon et Hervé de Moras, Robert Laffont, 360 pages, 21 €
Noël Herpe explore le cinéma français durant l’Occupation
Une lettre de Danielle Darrieux à la Continental ou le témoignage d’une ouvreuse de cinéma lors des séances d’interrogatoires menées à la Libération : les archives de Max Douy, léguées récemment à l’Institut Jean-Vigo, sont d’une richesse insoupçonnée. Noël Herpe, historien du cinéma, enseignant à Paris, écrivain et réalisateur, va les parcourir durant une semaine, faisant un premier travail de défrichage pour ensuite proposer dans un mémo un classement de ces pièces historiques.
L’idée de se plonger dans ces archives du cinéma français durant l’occupation vient de Ghislaine Gracieux. Cette productrice originaire de Perpignan a déjà travaillé avec Noël Herpe sur Clouzot. Ils ont en projet de réaliser un documentaire sur cette période si particulière dans le 7e art national. Or Max Douy, grand décorateur qui a notamment travaillé avec Claude Autant-Lara sur « La traversée de Paris », faisait partie du Comité de Libération du Cinéma Français et à ce titre a participé à de nombreux interrogatoires la Libération venue.
Une accusation ou une rumeur à vérifier, un rôle à préciser : beaucoup ont été inquiétés une fois l’envahisseur chassé. Souvent avec un non-lieu à la clé.
Le rôle de la Continental
Ce sont ces témoignages que Noël Herpe passe en revue. Un premier survol lui a permis de découvrir une lettre de Danielle Darrieux. « Elle y explique qu’elle veut bien tourner pour la Continental, la grande société de production française la plus collaborationniste, mais à la condition que le tournage se déroule en zone libre. »
« Les archives me permettent de replonger dans l’atmosphère de l’époque », explique Noël Herpe, lunettes rondes sur le nez pour défricher ces feuillets dactylographiés reliés par des trombones qui ont rouillé depuis des décennies. Une approche méthodique, avec mise en répertoire de toutes ses notes et photographies des documents les plus importants ou significatifs. Un travail qu’il compte prolonger avec d’autres documents, consultés ailleurs qu’à Perpignan, toujours avec ce projet de « Chroniques du cinéma français sous l’Occupation ». Avec sans doute la possibilité de « battre en brèche certaines légendes ».
vendredi 9 mars 2018
De choses et d'autres : la poule de l'Elysée
De choses et d'autres - Mutation physique et numérique
Dès mon plus jeune âge, j’ai aimé écrire. Le geste de prendre un stylo et de le faire glisser sur la feuille blanche. J’aimais prendre des notes en cours et chaque jour je noircissais des pages et des pages. Au point que vers 13 ans, une boule de chair est apparue au bout de mon majeur, là où le stylo prenait appui. Une mutation physique liée à cette activité intensive. La boule a petit à petit rétréci au point de ne plus être aujourd’hui d’une vague portion de peau cornée. La faute au clavier des ordinateurs. Car je noircis toujours autant de pages au quotidien, mais jamais plus sur papier...
Le même phénomène est en train d’arriver aux jeunes d’aujourd’hui. Une mutation physique directement liée à nos pratiques. Mais à l’inverse de mon cas de vieux croulant, les gamins d’aujourd’hui, en arrivant à l’école pour apprendre à écrire, n’ont plus la force et la dextérité nécessaire pour correctement tenir un stylo. Cette fois c’est la faute aux tablettes et autres smartphones et leurs écrans tactiles. Il est tellement plus simple d’écrire un texto ou autre statut sur Snapchat ou Twitter avec ses deux pouces. Qui pour l’occasion n’ont plus besoin d’être préhensiles. Juste mobiles. Et si possible fins pour ne pas taper à côté.
La prochaine évolution morphologique de l’homme va-telle se situer de ce côté de son anatomie ? Dans 20 ans, les enfants naîtront avec de longs doigts fins et mobiles. Pas très puissants, mais idéaux pour aller d’une touche à l’autre afin de composer avec facilité et dextérité tous les messages devenus essentiels dans notre communication. Ça ne vous rappelle rien? «ET, maison ! » et son doigt lumineux.
À moins que d’ici là, les chercheurs aient trouvé un moyen d’écrire et communiquer directement par la pensée. Alors, au sens propre comme au figuré, les bras nous en tomberont...
DVD et blu-ray : Aglaé se délocalise
India Hair est Aglaé. Aglaé est une employée modèle. Consciencieuse et travailleuse. Elle adore son métier de chercheuse en crash automobile. Aussi, quand l’usine doit être délocalisée en Inde, elle est la seule à demander sa mutation. Cette étrange comédie d’Eric Gravel a des airs de sketch du Groland. Aglaé, avec ses tics et ses tocs embarque dans sa folie deux collègues interprétées par Elisabeth Depardieu et Yolande Moreau. Et comme la direction refuse de leur payer un billet d’avion pour rejoindre la nouvelle usine, elles décident de s’y rendre en voiture. Passée la Pologne, seule Aglaé poursuit sa route. Au Kazakhstan elle trouve l’amour. Mais n’en démord pas : l’Inde l’attend. Si la critique sociale n’est pas violente, elle dénonce cependant les délocalisations et surtout la façon dont les patrons traitent les ouvriers. Quant à India Hair, sa bouille rêveuse et mutine illumine le film de bout en bout, des plaines kazakhs aux montagnes chinoises en passant par les quartiers rupins de Suisse.
➤ « Crash Test Aglaé », Le Pacte Vidéo, 12,99 € le DVD, 19,99 € le blu-ray
jeudi 8 mars 2018
De choses et d'autres - La coupe de la coupe mulet
Le problème des cheveux, quand on en a encore, c’est qu’ils n’arrêtent jamais de pousser. Et si on veut ne pas passer pour un homme des cavernes, il faut passer chez le coiffeur. Et répondre à la question subsidiaire qui dans mon cas me plonge toujours dans un abîme d’angoisse : « alors mon petit monsieur, comment vous les voulez ? Court devant, long derrière, oreilles dégagées, la raie à gauche ? » Comment expliquer à ce maître es ciseaux que je n’en ai pas la moindre idée. Juste qu’il me redonne un peu aspect humain...
C’est comme si chez le médecin ce dernier me demandait : « alors, cette maladie, vous la voulez bénigne, mortelle ou orpheline ? » Dans les deux cas, ce sont à eux les spécialistes de faire le choix. Même si chez le médecin je ne me souhaite pas une maladie mortelle. Idem, chez le coiffeur, jamais je ne demanderai une coupe mulet.
Sur ma coiffure, je n’ai pas d’avis sauf quand le ridicule met son grain de sel. Or la coupe mulet, qui a connu son heure de gloire dans les années 80, est assez rédhibitoire. Même si certains n’ont pas réussi à l’abandonner malgré la déprogrammation de MacGyver et la fin de carrière d’Andre Agassi.
Pour preuve la semaine dernière s’est déroulée à Kurri Kurri (localité d’où serait originaire cette coiffure) en Australie le premier « Mulet Fest ». Un festival où tout le monde arbore cette coupe si spécifique : court devant, long sur la nuque. Il y avait même une compétition, avec prix à la clé. Un certain Shane Hanrahan a remporté le trophée toutes catégories, ses cheveux recouvrant presque ses fesses.
Par contre on ne connaît pas le résultat de la plus étrange des catégories (il y en avait cinq au total), celle dite « crasseuse ».
Livres de poche : la sélection du week-end
Les enfants d’une classe de CP, partent pour deux jours d’excursion en forêt. Aucun n’en reviendra. Parents d’élèves et instituteurs sont à leurs côtés. Mais pour les enfants, le froid, la faim, l’obscurité, un simple grincement deviennent le terreau de l’imagination. Bientôt la terreur s’insinue au cœur de l’équipée. Les barrières entre le monde des contes et la réalité s’effritent, jusqu’à ce que l’impensable se produise. Un polar à la limite du fantastique signé Grégoire Courtois.
➤ «Les lois du ciel», Folio Policier, 6,60 €
Vostok
Vingt ans après la fermeture d’une base en Antarctique, un groupe d’hommes et de femmes y atterrit et vont réchauffer le corps gelé de Vostok, réveiller ses fantômes.
Situé dans le même futur qu’Anamnèse de Lady Star, Vostok de Laurent Kloetzer narre l’incroyable aventure d’une très jeune femme, Leonora, condamnée à laisser les derniers vestiges de son enfance dans le grand désert blanc.
➤ «Vostok", Folio SF, 8,30 €
mercredi 7 mars 2018
Cinéma - Eva", fantasme de roman
À la base il y a la faute originelle. Bertrand, assistant de vie (ou gigolo, cela n’est pas clair volontairement), se rend chez un de ses clients, un vieil écrivain anglais tombé dans l’oubli. Il est hasbeen chez lui et trop dark en France. Presque grabataire, malade, il se morfond, attendant la visite du beau Bertrand. Contre une forte somme d’argent, il lui demande de le rejoindre dans son bain. Bertrand est sur le point de le faire quand l’homme a une crise cardiaque. Bertrand le regarde mourir, sans intervenir. L’argent en poche, Bertrand prend la fuite en volant la dernière œuvre encore inédite du mort, une pièce de théâtre. Quelques années plus tard, Bertrand savoure le succès de la pièce à l’affiche depuis plusieurs mois. Il a simplement posé sa signature au bas du manuscrit. Un triomphe aussi simple que cela.
Mais le succès aidant, le propriétaire du théâtre réclame une seconde pièce. Tournant en rond, Bertrand décide d’aller s’isoler dans le chalet de ses futurs beaux-parents en Savoie. Il arrive de nuit, en pleine tempête de neige et découvre dans la chambre un couple. Eva et son client se sont installés. Le client sirote un whisky, Eva se prélasse dans la baignoire. Bertrand vire l’importun et propose à la belle prostituée de luxe de remplacer son client évanoui. Fin de non-recevoir d’Eva qui brise un cendrier sur le crâne du jeune prétentieux.
■ Rayonnante Isabelle Huppert
Le film de Benoît Jacquot, remake d’un long-métrage de Losey avec Jeanne Moreau, toujours adapté d’un polar de James Hadley Chase paru dans la Série Noire, donne à Isabelle Huppert l’opportunité de camper une femme belle et vénéneuse, vénale et touchante. L’actrice française, très présente ces dernières années, multiplie ces rôles de femmes mûres et mystérieuses. Elle excelle dans le genre, passant de la femme sûre d’elle, vendant son corps avec aisance, à l’épouse aimante prête à tout pour son mari en situation difficile. Dans ce jeu, l’intrusion de Bertrand ne va pas la perturber. Simplement elle avoue une certaine sympathie pour ce jeune homme plein de ressource, prétentieux et trop malléable.
Gaspard Ulliel, pour son premier film sous la direction de Benoît Jacquot, signe une performance très intéressante. Entre la faute originelle (le vol de la pièce) et la fin du film, il doit montrer toute l’ambiguïté du personnage et passer de l’effacé au triomphant puis à l’homme acculé. Un thriller tourné en Savoie, en hiver, renforçant le sentiment d’enfermement, de piège inéluctable. La tension est permanente et paradoxalement, on se croit parfois dans un roman de… Philippe Djian.
➤ « Eva », drame de Benoît Jacquot (France, 1 h 40) avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel, Julia Roy.









