En se lançant dans l'historique des éditions Dupuis et de son navire amiral le journal de Spirou, Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault ne se doutaient pas que ce travail serait titanesque. Passionnant aussi. C'est véritablement l'histoire de la BD franco-belge qui est retracée dans ce second volume de plus de 330 pages très richement illustré. Après la guerre et la clandestinité, Spirou retrouve son rythme de parution hebdomadaire. Le héros est toujours animé par Jijé, mais il a décidé de passer la main à un petit jeune plein d'avenir: André Franquin. Ces années d'apprentissage sont aussi le fondement de l'école de Marcinelle. Jijé, le « maître », héberge chez lui et forme trois petits apprentis : Will, Morris et le discret Franquin. Une entente tellement forte qu'ils partiront avec armes et bagages tenter leur chance aux USA. Un périple conté dans la BD de Yann et Schwartz « Gringos locos ». Grâce à ce volume, on connait la suite de l'aventure. Tout le monde s'ainstalle à Mexico pour quelques mois puis l'entente se fissure, Morris part à New York, Franquin revient en Belgique. A partir de 1950, ces dernier deviendra le pilier de la revue, multipliant les animations. Les brouilles avec les patrons aussi.
Ce second volume se termine en 1955, année où Jidéhem devient assistant de Franquin. Jidéhem qui est aussi l'auteur de Sophie, série enfantine qui obtient enfin une réelle reconnaissance avec la parution de l'intégrale de ses histoires courtes ou longues. Le tome 4 regroupant la production des années 1972 à 1978 vient de paraître. On retrouve le trait précis et élégant d'un dessinateur trop souvent resté dans l'ombre. « La véritable histoire de Spirou » (tome 2), Dupuis, 55 euros « Sophie, l'intégrale » (tome 4), Dupuis, 32 euros
L'histoire débute comme une aventure presque classique. En 1983, trois Européens se rendent sur un petit archipel indonésien pour y réaliser un documentaire sur la pêche traditionnelle. Léo, sa femme Isa et leur ami Bernard sont des militants écologiques avant l'heure. Ce film permettra de dénoncer l'exploitation excessive des ressources halieutiques. Les locaux pêchent à l'explosif, tuant toute vie dans le lagon, les coraux aussi. Léo est le plus engagé, le plus vindicatif. Sa femme Isa profite plus du cadre.
Enceinte de sept mois, elle se baigne avec plaisir dans les eaux turquoises, filmant les tortues Luth. Mais alors qu'elle se baigne dans le lagon, un immense crocodile de plus de six mètres de long, n'en fait qu'une bouchée. Le roman graphique, de balade au soleil et plaidoyer écologique, se transforme en drame puis en vengeance redoutable. Léo va tenter de tuer le monstre. En vain. La suite de l'histoire se déroule de nos jours. Léo, est de retour sur l'île. Il vient solder ses comptes.
La vengeance n'en sera que plus acérée. Stéphane Piatzszek écrit un scénario alternant beauté des lieux, analyse politique (montée de l'intégrisme islamique, indépendance larvée) et intrigue quasi policière. Le tout est dessiné par Jean-Denis Pendanx en couleurs directes. Les trois planches finales, après une incroyable montée de la tension, sont de véritables tableaux. A ne pas manquer. « Le maître des crocodiles », Futuropolis, 20 euros
Depuis longtemps, les exploits des footballeurs me laissent indifférent. Exploits sportifs j'entends. Car pour le reste, j'avoue ma faiblesse face à leurs multiples écarts de conduite. De l'affaire Zahia à la fameuse sextape de Valbuena (doublée de la suspicion de chantage reprochée à Benzema), ces infatigables travailleurs du pire alimentent régulièrement la rubrique faits divers. Et quand on croit avoir touché le fond, il se trouve toujours un petit rigolo pour en remettre une couche. Je n'avais jamais entendu parler de Serge Aurier, défenseur du Paris Saint-Germain, avant-hier matin. Mais il entre avec fracas dans le club des sportifs qui gagneraient à jouer à la baballe plutôt que de l'ouvrir. Le fameux Serge Aurier, sur une plateforme de vidéo en lignetrès appréciée des jeunes, répond aux questions des internautes en direct. Inconscience ou provocation ? Au lieu de la tourner sept fois dans la bouche, il ignore la langue de bois. Laurent Blanc ? "une fiotte", Zlatan ? "Une gentille bête", le goal Sirigu ? "Il est guez" (comprendre nul.) En résumé, un coéquipier de rêve. Cependant, comme toujours sur internet, quelques vigies bienveillantes enregistrent la séquence et la rediffusent à tire-larigot.
Conséquence, Serge Aurier tente le coup du démenti, il se pose en victime d'un trucage vidéo et sonore. Malheureusement pour lui, si l'arbitrage vidéo n'a toujours pas droit de cité sur les terrains de foot, dans la vraie vie, il reste un moyen très prisé pour faire comprendre à un malotru qu'il est allé un peu trop loin.
Les Jivaros, tribus d'Indiens d'Amazonie, ont longtemps été associés à leur pratique de réduction des têtes. Vous ne trouverez pas une seule allusion à cette pratique dans « Anent », reportage dessiné d'Alessandro Pignocchi. Ce jeune chercheur en sciences cognitives, a fait de fréquents séjours en Amazonie au cœur de la forêt. Il aime particulièrement dessiner la faune locale. Sa vision de la région change quand il découvre « Les lances du crépuscule », livre témoignage de Philippe Descola paru à la fin des années 70. Cet ethnologue, élève de Lévi-Strauss, a passé trois années en immersion dans une tribu Achuar. Alessandro a dans un premier temps de réaliser un documentaire sur ces Indiens et leur évolution par rapport à la description de Descola.
Ce sera finalement un album de BD, entièrement réalisé à l'aquarelle. Pignocchi se met en scène, quand il est jeune et ne connait pas l'existence des Achuar, puis ses séjours à la recherche des descendants des héros des « Lances ». L'occasion aussi de tenter de recueillir d'autres « Anent », ces chants sous forme de contes que les chasseurs interprètent avant de tuer leur gibier. Un peu ardu au début, le roman graphique devient passionnant au fur et à mesure que l'auteur se rapproche des ces Indiens, menacés mais encore très conscients de leurs traditions. Ces 160 pages donnent envie d'aller sur place. Chance, l'auteur donne en fin de volume tous les contacts pour passer quelques jours à Numbaïme ou Napurak. « Anent », Steinkis, 20 euros
Ce cher colonel Clifton est de retour. Imaginé par Raymond Macherot dans une de ses rares incursions dans la BD classique, lui qui brillait tant dans le style animalier, ce vieux garçon britannique, membre des services secrets, était l'antithèse de James Bond. Une sorte d'Hercule Poirot (pour les moustaches), doublé d'un John Steed (pour la classe et les parapluies). Une première apparition avant le succès du au talent de Turk et De Groot. Les créateurs de Robin Dubois et de Léonard, ont fait leurs armes avec une dizaines d'albums de Clifton.
La série relancée a ensuite été reprise par Bédu puis Rodrigue. Un héros fatigué, disparu depuis près d dix ans. Mais il en fut plus pour faire la peau à ce pilier du catalogue du Lombard. Une nouvelle fois c'est Zidrou qui s'est chargé de refaire vivre cet univers si spécifique. Et pour assurer un lien avec le passé, Turk revient au dessin. « Clifton et les gauchers contrariés » se déroule entièrement en Angleterre. Le héros est contacté par la Lala (Ligue des assureurs londoniens et anglais) pour enquêter sur une inquiétante épidémie. Des conducteurs de sa gracieuse majesté, british pur jus, décident sans aucune raison, de conduire à droite. Résultat une multiplication des accidents et donc des bénéficies en baisse pour des assureurs présentés comme de sacrés grippe-sous. La conduite à droite, invention de Napoléon selon le scénariste, peut-elle mettre en péril toute la Grande-Bretagne ?
Avec force de références aux clichés les plus comiques de l'art de vivre anglais, l'album alterne avec bonheur gags et scènes de cascades. Un retour particulièrement réussi, dans l'esprit des précédents albums ce qui est assez rares en ces temps de chamboulement complet (remember Bob Morane ou Ric Hochet...) « Clifton » (tome 22), Le Lombard, 10,60 euros
Pour la Saint-Valentin, si par malheur vous êtes seul, plongez-vous dans ce petit livre de Maïa Mazaurette. En écrivant un guide subversif sur 'L'art du célibat', elle devrait donner un peu de baume au cœur aux délaissés de la fête des amoureux. En 150 pages denses et joliment illustrées, elle énumère toutes les bonnes raisons de vivre seul, un jour, une semaine voire une vie. Pour vous donner une idée du ton du livre, voilà les quelques-uns des avantages qu'elle trouve à être seul chez soi : "Avoir la pizza de la veille à portée de main quand on passe son week-end dans son canapé. Découvrir plus d'activités nouvelles. Notamment, passer encore plus de temps sur Facebook." Tous les aspects pour accéder au statut de célibataire sont passés à la moulinette, de comment se rendre invivable à une liste de phrases de rupture. Sans oublier l'essentiel : "Comment se faire passer pour une victime et garder tous ses amis ?" Bref un guide du savoir-vivre dans son coin sans rien devoir à l'autre. Et encore une fois : Bonne Saint-Valentin ! 'L'art du célibat', Jungle, 9 €
Il est vieux et bougon. Elle est jeune et joyeuse. Comment vont-ils pouvoir cohabiter ? Tout le pitch du film est contenu dans cette interrogation. Monsieur Henri (Claude Brasseur) a un caractère totalement opposé à celui de Constance (Noémie Schmidt). Ce veuf taciturne vit seul depuis des décennies. Son fils Paul (Guillaume de Tonquédec), décide de louer une chambre du grand appartement à une étudiante qui pourra ainsi veiller sur le vieil homme misanthrope et à la santé parfois vacillante. Cette comédie d'Ivan Calbérac est adaptée de sa pièce de théâtre. Une comédie qui débute sur les chapeaux de roues.
Les premières confrontations entre Henri et Constance ont une force comique puissante et rare. Elle répond du tac au tac aux méchancetés du papy qui semble y trouver son compte. Mais la vie à Paris est dure pour la jeune femme. Malgré un petit boulot de serveuse, elle ne parvient pas à payer son loyer. Une situation qui donne l'idée à Monsieur Henri d'utiliser Constance pour casser le couple de son fils. Cela pourrait virer à la comédie scabreuse, c'est au contraire très touchant. Saluons les interprétations parfaites des confirmés Brasseur, de Tonquédec et Frédérique Bel mais surtout celle de Noémie Schmidt, jeune actrice suisse qui endosse ce premier rôle avec un naturel et une facilité déconcertants. Dans les bonus communs aux DVD et blu-ray, un long making of où le réalisateur parle de son travail de direction d'acteur et de réécriture. Un long passage est également consacré à la très belle musique de Laurent Aknin. Musique qui tient un rôle très important dans la suite du film. "L'étudiante et Monsieur Henry", Studiocanal, 16,99 euros le DVD et le blu-ray.
Enfoncé Laurent Ruquier, dépassé Cyril Hanouna : TF1 dans la course à l'audience sort l'artillerie lourde. Alessandra Sublet va tester un nouveau concept de talk-show inspiré du jeu « Action ou vérité». Rappel pour les ménagères de plus de 50 ans, ce jeu est très prisé chez les adolescents et les jeunes adultes en mal de transgression. Les participants se placent en cercle autour d'une bouteille couchée, l'un la fait tourner, elle désigne un des joueurs. Il doit, au choix, répondre à une question sans mentir ou réaliser le gage imposé. Souvent le jeu dérive vers des interrogations ou des défis orientés vers le sexe. Genre « As-tu fait l'amour avec deux personnes en même temps ? » ou « Embrasse sur la bouche ton voisin (ou voisine) de gauche ». On imagine facilement les situations cocasses, voire scabreuses, qui peuvent découler de questions bien choisies. Mais tout est aussi question de casting. Une indiscrétion de la maison de production nous donne une idée des premiers numéros sur le point d'être enregistrés et normalement diffusés le mois prochain. On retrouve autour d'Alessandra Sublet une star de la télé réalité que rien n'arrête (Leïla Ben Khalifa), des actrices en promo (Michèle Bernier et sa fille), JoeyStarr et deux licenciés de fraîche date : Julien Lepers éjecté de « Questions pour un champion » et Nathalie Kosciusko-Morizet récemment remerciée de la direction du parti Les Républicains. Comme cette dernière a un livre à promouvoir, elle risque de devoir accepter quelques compromissions : dévoiler la vérité sur ses relations avec Sarkozy ou embrasser Julien Lepers. Je ris d'avance.
Didier Convard connaît parfaitement l'univers de la franc-maçonnerie. Il a signé la série au long cours du « Triangle secret », mais ne s'arrête pas en si bon chemin. Avec Jean-Christophe Camus, il a imaginé ce « Sept frères » dessiné par Hervé Boivin au trait de plus en plus proche de celui de Jacobs. Ils sont sept membres de la loge de la Rose silencieuse.
En 1943, leur confrérie sert surtout à abriter un réseau de Résistance. Mais un matin, le vénérable est abattu et les sept frères interpellés par la milice ou la Gestapo. Près de dix ans plus tard, tous reçoivent une convocation pour une réunion destinée à démasquer le traitre. Alors qui du libraire, du dessinateur, du journaliste, du fonctionnaire, du grand bourgeois, du romancier ou du photographe a donné ses frères ?
Durant les 56 pages le lecteur se pose la question, tentant de découvrir le coupable. Une intrigue digne des meilleurs Simenon ou Agatha Christie. « Sept frères », Delcourt, 14,95 euros
Pas loin de 200 histoires dans la collection, presque autant de monstres sortis de l'imagination de R. L. Stine : la collection "Chair de poule" a passionné (et terrorisé) des millions d'adolescents. Un succès planétaire qui a logiquement intéressé plusieurs producteurs américains. Tim Burton avait pris une option sur cet univers gentiment fantastique mais longtemps le projet est resté dans les cartons. Finalement l'univers des livres est enfin adapté au cinéma mais c'est Rob Letterman ("Monstres contre Aliens") qui réalise le film, centré sur le personnage de R. L. Stine. Il est interprété par le phénoménal Jack Black, toujours aussi comique malgré ses nombreuses apparitions dans des comédies formatées.
Comme les romans s'adressent aux adolescents, il est normal que le film soit lui aussi destiné aux teenagers américains. Même si les lecteurs de "Chair de poule" ont tous aujourd'hui plus de 30 ans, voire des cheveux blancs. Et pour plaire au plus grand nombre, le scénario utilise les ficelles classiques de la famille en deuil. Gale Cooper et son fils Zack (Dylan Minnette) débarquent dans la petite ville de Madison au fin fond des USA. Gale est la nouvelle proviseur adjointe du lycée. Lycée où Zack fait sa rentrée avec l'étiquette traumatisante du nouveau. Ils tentent de changer de ville pour oublier la mort, l'année dernière, du père et mari.
Monstres en liberté
Gale se consacre à son travail, Zack à sa voisine. Hannah (Odeya Rush), jolie brune piquante, est claquemurée chez elle. Son père ne veut pas qu'elle sorte. Elle ne se prive pas de désobéir, entraînant Zack dans des balades nocturnes étonnantes. Mais c'est rien à côté de la découverte de la bibliothèque du père d'Hannah. Ce sont les manuscrits des romans "Chair de poule". Ils sont cadenassés. Zack en ouvre un par erreur. L'abominable homme des neiges est immédiatement libéré et sème la panique en ville. Un effet boule de neige, ce sont des centaines de monstres qui se déchaînent. Pour sauver la ville de Madison, Zack, Hannah, Stine et Champ (Ryan Lee) vont devoir multiplier les ruses. Si le début du film est typique des comédies juvéniles, rapidement les monstres viennent mettre une sacrée pagaille à l'ensemble. Des zombies aux nains de jardin en passant par un loup-garou et un lutin machiavélique, les effets spéciaux s'en donnent à cœur joie. L'humour est omniprésent. Par les gaffes de Champ, les répliques de Jack Black, les mimiques de certains monstres... L'ensemble est un film d'une rare efficacité, mélange de Goonies et de Gremlins. Un spectacle familial par excellence.