samedi 2 mars 2013

Roman - Ultime hurlement de Glen Duncan

Dépressif, pourchassé de toute part, Jake n'en peut plus. Le dernier loup-garou ne fêtera pas ses 200 ans dans le roman de Glen Duncan.

Jake Marlowe n'a pas le moral. Il vient d'apprendre que Wolfgang le Berlinois vient d'être abattu. Il ne le connaissait pas particulièrement et n'avait pas plus d'accointances. Simplement il était comme lui : un loup-garou. Et comme il ne restait plus qu'eux deux, Jake est le dernier de l'espèce. Et le prochain sur la liste. Mais a-t-il encore l'envie de se défendre, de perpétuer cette abomination mensuelle ?

Ce roman de Glen Duncan a de faux airs fantastiquo-romantique. A l'opposé des vampires, les loups-garou n'ont rien de charmant. Au contraire, une fois transformés, c'est la bête affamée qui prend le dessus. Jake est distingué et prévenant en permanence. Sauf les nuits de pleine lune. Il se métamorphose, cherche une proie, la tue et la dévore. C'est ainsi depuis plus de 150 ans. Logique qu'il soit un peu las. Quand en plus vous apprenez que les meilleurs limiers de la Chasse, le nom usuel de l'OMPPO (Organisation mondiale pour la prédation des phénomènes occultes) sont à vos trousses, le coup de mou est d'autant plus prononcé.

En apprenant qu'il est le dernier, Jake est résigné. Au fond de lui, du reste d'humanité subsistant, il est presque soulagé car « par moments, une puanteur interne s'élève en moi, celle de toute la viande, tout le sang qui ont dévalé mon gosier, l'odeur de tous les tas de chair où j'ai enfoui le museau, toutes les entrailles où j'ai fourragé et dont je me suis gorgé. » L'homme n'a pas choisi d'être loup. Même si au fond de nous, il subsiste toujours une forte part animale.

Filles antipathiques

Glen Duncan a découpé son roman en deux parties équilibrées. Interrogation de Jake au début. Le combat vaut-il le coup ? Comment en en est-il arrivé là ? On apprend qu'une nuit au Pays de Galles, ce jeune Anglais distingué, filant le parfait amour avec Arabella, a croisé la route d'un loup-garou. Poursuivie, la bête mord superficiellement Jake et ne prend pas la peine de le dévorer. Un mois plus tard, Jake comprend que sa vie bascule. La transformation est physique, mais aussi mentale. Il s'éloigne de sa jeune femme. Une force irrésistible. Sans le comprendre il cherche à la protéger. Car une fois métamorphosé, son amour se transforme en faim...

Dès lors, Jake jure de ne jamais plus tomber amoureux. Il se contentera de filles antipathiques. Comme Madeline, sa partenaire du moment, « menteuse, matérialiste, pétrie d'autosatisfaction, débordante d'axiomes imbéciles, experte en clichés. » Difficile de se lier à ce genre de femme, même si elle a « la peau blanche, les yeux verts, un torse court et de petits mamelons alertes de chatte. » Oui, ce roman est fantastique, mais aussi très osé par moment.

La seconde partie du récit se concentre sur la traque de Jake. Alors qu'il est sur le point d'abandonner, il va croiser la jeune et belle Tallula. Le doute s'immisce dans son esprit : et s'il n'était pas le dernier ?

« Le dernier loup-garou », Glen Duncan, Denoël, 22,50 € 

vendredi 1 mars 2013

Billet - Dépression Nord-Sud sur fond de World of Warcraft


Encore une histoire de suicide annoncé sur Facebook. Mais pour une fois, elle se termine bien. Mario, Niçois, joue en ligne et très régulièrement avec Bruno et Gaëtan, nordistes, à World of Warcraft. Si 1000 kilomètres les séparent, le jeu les rapproche. Au point qu'ils deviennent amis. Et quand Mario, 24 ans, en pleine dépression, veut se confier, il se tourne vers les deux ados de 15 et 17 ans. Et leur annonce son intention d'en finir. Les jeunes Chtis préviennent leur mère qui alerte la police niçoise. Il faudra qu'un policier spécialisé en informatique exploite l'adresse IP de Mario pour le localiser et le sauve alors qu'il venait de s'ouvrir les veines. Un beau fait divers raconté à deux voix sur leurs sites par
La Voix du Nord d'un côté et Nice-Matin de l'autre.
L'avantage des happy end, c'est que le chroniqueur peut se permettre un peu de mauvais esprit. Comment croire dans ce récit que c'est le Niçois qui déprime et tente de se suicider ? Le Sud, sa douceur de vivre, son soleil, ses températures clémentes sont quand même plus attrayants que le ciel gris et plombé du Nord ! Autre anomalie : ils se sont connus en jouant à World of Warcraft. Ce jeu en ligne, très addictif, se déroule dans un monde virtuel peuplé de monstres et autres orques. Tuer du troll, même virtuel, ne rend pas plus gentil. D'ailleurs, en août 2011, la principale chaîne de magasins de Norvège a décidé de ne plus le vendre car c'était la distraction favorite... d'Anders Behring Breivik, le sinistre auteur d'une double attaque meurtrière faisant 77 morts et 151 blessés. 

Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue de vendredi en dernière page de l'Indépendant. 

jeudi 28 février 2013

BD - "Urban" ou la police des plaisirs et des vices


Dans un futur proche, pour oublier un travail harassant et des conditions de vie dégradées, tout le monde a droit à une semaine de vacances dans la zone de Monplaisir. Dans ce gigantesque parc d'attraction, tous les vices sont permis. Sexe, violence et jeux de hasard. On se déguise et on profite de ces sept jours hors du temps. Mais Monplaisir, loin de ressembler au Paradis, a des airs de purgatoire, se transformant en enfer pour certains. La seconde partie de cette série de SF écrite par Brunschwig et dessinée par Ricci se concentre sur les deux personnages principaux : Zachary Buzz, le jeune flic et Niels, le petit garçon perdu. Zach va devoir affronter le redoutable tueur Ebrahimi dans un duel où tout le monde peut parier et espérer devenir riche. 

Niels va tomber sous la coupe d'un magicien des rues, clochard sans cœur bien décidé à profiter de nouveau de tous les avantages de Monplaisir quand on a un compte en banque bien rempli, ce qui est le cas de Niels. 

Un futur noir et pessimiste, pourtant plein de couleurs grâce aux planches de Roberto Ricci, un très grand dessinateur pour un projet ambitieux.

« Urban », Futuropolis, 13 € 

mercredi 27 février 2013

Roman - La franchise selon Martin Martin

Et si tout le monde disait exactement ce qu'il pensait ? Du jour au lendemain, le monde se transforme et une vaste pétaudière totalement invivable.

Esclandre chez le boucher. Roland Quinzebilles, commerçant prévenant, demande des nouvelles de la bavette achetée la veille par Mme Buie, une « fidèle entre les fidèles ». « Dure comme de la pierre, immangeable presque. Comme d'habitude ! » lui répond dans les dents la mamie. La scène se déroule sous les yeux de Martin Martin, employé discret dans une maison d'édition. Martin découvre dans cet échange vif le premier indice qui fera que cette journée ne sera pas tout à fait comme les autres.

Avant de rejoindre son travail, Martin fait un détour par son garagiste, Corydon Aiglefine. La voiture est en révision. Il la récupère avec des injecteurs neufs. Et une explication du mécanicien pleine de franchise : « Ils marchaient très bien vos injecteurs, mais de toute façon vous allez pas vérifier, vous y connaissez que dalle. » Et de terminer sa tirade en se justifiant : « Que voulez-vous, quand on trouve un gogo on va pas se priver. » Plus de doute, il se passe quelque chose.

Martin Martin découvre que tout le monde, au lieu de se montrer aimable et diplomate, dit ses quatre vérités à ses proches. Il pourrait s'offusquer, crier au scandale, mais le héros imaginé par Jean-Pierre Brouillaud est un homme « que la perspective d'une querelle effrayait au-delà de tout ».

Trop gentil

Martin Martin est trop gentil. Beaucoup trop timide. Un modèle de personnage fade et effacé. Mais pas bête pour autant. Juste attaché à une certaine tranquillité. En ce jour exceptionnel ou la franchise est gratuite et à volonté, il va prendre quelques initiatives, chose qu'il évite habituellement avec une extrême habileté.

Employé par une fausse maison d'édition pour lire des manuscrits systématiquement acceptés (en échange d'une participation financière de l'auteur de quelques milliers d'euros...), il est marié à une artiste peintre. Martin trouve ses toiles hideuses, mais n'ose pas lui dire et comme en plus elles se vendent... En ce jour étrange, son patron lui demande de véritablement juger les manuscrits et de les refuser s'ils sont mauvais. Mieux, de dissuader définitivement ces piètres écrivaillons de tenter une carrière dans les belles lettres. Chez lui, son épouse lui annonce tout de go qu'elle le trompe depuis des années avec un vigneron bordelais.

Face à tant de revirements, Martin se dit que c'est peut-être le moment de savoir enfin ce que les gens pensent de lui. Il ne sera pas déçu. Épouse, mère, amis : ils lui taillent un costard de première. L'auteur semble sans pitié pour son personnage. En fait c'est l'inverse.

Dans cette courte fable sur les mérites de la franchise en société, Jean-Pierre Brouillaud décrit un homme se contentant de peu. La simplicité s'approche souvent de la vérité. Et les faux-semblants sont le ciment de notre société. Pour preuve, à la fin de la journée, la franchise devenue mondiale, met le feu aux poudres. Le langage diplomatique a laissé la place aux invectives et les puissances nucléaires à deux doigts de déclencher le feu atomique contre le « cow-boy inculte et ces arriérés d'Américains » ou « les gesticulations du petit Français ». La situation est grave, le lecteur plié en deux de rire. La réflexion philosophique n'empêche pas la rigolade. D'autant plus quand c'est voulu.

« Martin Martin », Jean-Pierre Brouillaud, Buchet-Chastel, 13 € 

mardi 26 février 2013

BD - Le futur stylisé des "Souvenirs de l'empire de l'atome"


Comment devient-on écrivain de science-fiction ? Thierry Smolderen répond en partie à cette interrogation dans « Souvenirs de l'empire de l'atome », roman graphique illustré par Alexandre Clérisse. Paul, dans son enfance au cœur des années 50, a été fasciné par les nouvelles et romans de SF diffusés dans les magazines. Tellement imprégné de cet univers qu'il s'est construit un double imaginaire, Zarth Arn, héros du futur. Depuis l'âge de 14 ans, il est persuadé de pouvoir communiquer avec lui par télépathie. Impossible de résumer cet album aux multiples ramifications. 

Sachez que parmi les thèmes évoqués vous aurez droit aux drogues hallucinogènes, à l'hypnose, à un hommage à Franquin et même à l'Exposition universelle de 58 à Bruxelles. Et le plus incroyable, c'est que cet immense fourre-tout est d'une cohérence redoutable.

« Souvenirs de l'empire de l'atome », Dargaud, 19,99 euros 

lundi 25 février 2013

Billet - Polémique entre Iacub et Angot, les drôles de dames et DSK

Marcela Iacub fait mieux que Christine Angot dans le genre littérature d'autofiction à forte connotation sexuelle. La querelle, par journaux interposés, de ces deux drôles de dames délurées a beaucoup agité le net ces derniers jours. Rappel des faits : Marcela Iacub, belle Argentine, tombe amoureuse d'un « cochon » vilipendé par toute la planète.

De ces huit mois de passion amoureuse elle en tire un livre. Un brûlot. Alternant réalité et fiction. Son amant, elle le compare à un porc. Marcela Iacub ne le nomme jamais mais tout le monde reconnaît DSK empêtré dans le scandale Nafissatou Diallo. Couverture du Nouvel Obs', une de Libération : ce sont les journaux de gauche qui donnent toute son ampleur à l'affaire.

La polémique enfle et prend une nouvelle tournure avec la publication, dans le Monde cette fois, d'une longue tribune de Christine Angot. « Non, non, non et non » jette-t-elle à la face de Iacub car certains critiques ont comparé son « Belle et Bête » aux romans d'Angot. Il est vrai qu'Angot a elle aussi complaisamment romancé ses amours, ne privant pas le lecteur de détails croustillants. Le principal reproche fait à Iacub est d'avoir séduit DSK pour écrire son livre. Une impression résumée dans un tweet de Mickaël Frison « Mi-homme mi-cochon. Mi-livre mi-torchon. »

Je ne sais pas si la littérature ressortira grandie de ces querelles de coucheries étalées sur la place publique, mais la machine à fantasmes a toujours fait courir les foules. 

Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue ce lundi en dernière page de l'Indépendant. 

dimanche 24 février 2013

BD - Guerre totale selon Frissen et Snejbjerg

Quand de méchants extraterrestres se réveillent après des millénaires de léthargie, c'est le monde entier qui entre en guerre. Un conflit total thème de cette série de SF écrite par Jerry Frissen (Lucha Libre) et dessiné par Peter Snejbjerg. Comme dans toute histoire s'inspirant ouvertement des romans de genre (avant on disait de série Z ou de gare), il y a les humains, faibles et dépassés, et les créatures supérieures, fortes et sans pitié. Si les méchants font penser à des démons décharnés, le « bon », Helius, a le physique d'un premier de la classe. Menton carré, regard déterminé, il va se battre contre les abominations. Mais rien ne sera possible sans l'aide des petits humains, courageux et idéalistes. Pas de second degré dans cet hommage au genre. Juste une histoire prenante et des personnages emblématiques le tout dessiné par un spécialiste des comics aux compositions spectaculaires.

« World War X » (tome 1), Le Lombard, 12 euros 

samedi 23 février 2013

BD - Chasse au Krakken pour Asgard et Seiglind

Asgard Pied-de-fer, le chasseur de Krakken, accepte de défier un serpent géant terrorisant une partie des mers du Nord. A la fin de la première partie de cette BD écrite par Nury et dessinée par Meyer, le lecteur est quasi persuadé que le monstre est mort. Dès les premières pages du second tome, il revient, blessé et encore plus agressif. Un combat définitif s'engage avec les survivants. 

Dans la neige, les eaux glacées, les fjords sauvages, Asgard et la belle Seiglind vont lutter contre les éléments et le serpent-monde. 60 pages d'une rare tension. La preuve est faite que la BD, loin d'être un média immobile, peut parfaitement retranscrire le mouvement avec quelques traits judicieusement placés dans une mise en page dynamique.  Mieux que du cinémascope !    

« Asgard » (tome 2), Dargaud, 13,90 euros 

vendredi 22 février 2013

Billet - Boire la tasse sur TF1 avec Splash


Ce soir, sur TF1, finale de Splash. Le prototype d'émission se prêtant au buzz sur internet grâce aux réseaux sociaux ou à un extrait vidéo détourné.

Le principe : demander à des célébrités (enfin, des people de seconde zone, les habitués de la Ferme et autre téléréalité un peu dégradante) de sauter dans une piscine depuis un plongeoir. Cela commence à 3 mètres pour aller jusqu'à 10. Un jury note et (surtout) le public vote à coup de SMS surtaxés.
Dans le genre « mieux disant culturel » TF1 n'est jamais allé aussi bas. Quelques professionnels s'offusquent, Mireille Dumas trouve l'émission « monstrueuse ».
Sur Twitter aussi les commentaires fusent. Très méchant pour Dédo : « Splash sur TF1 aurait vraiment pu être une excellente émission. Mais ils ont laissé l'eau dans la piscine. » Les tenues des plongeurs aussi sont source de tweets. Clément Lefert, médaillé olympique, fait sensation dans un « mini short moulant taille 12 ans ».
L'émission permet également de se rincer l'œil, même si l'on se serait passé d'entrevoir un quart du téton droit d'Eve Angeli...

Pour se montrer dans ce genre de show, il faut avoir les nerfs solides. Le danger est réel et les retombées imprévisibles. Sheryfa Luna, en hésitant de très longues minutes est devenue la risée de Twitter. Mais finalement, refuser le grand saut serait peut-être le moins bête des choix. Peut-être que TF1 cherche tout simplement sa première « mort en direct », titre d'un film prémonitoire de Bertrand Tavernier ?    
Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue ce vendredi en dernière page de l'Indépendant.

BD - Chanteur harcelé ou la fausse vraie vie de Dominique A



Dominique A a des problèmes. Le chanteur français se retrouve héros d'une bande dessinée dans laquelle un tueur tente de lui faire la peau. Pourquoi ? C'est la question qu'il se pose, le lecteur aussi, et dont on n'a la réponse que dans les toutes dernières pages. Dominique A, son crâne rasé, ses tenues sobres, ses chansons à texte... Il est à l'opposé de la star qui, comme Lennon, rend fous des fans dérangés. Au début, il reçoit une lettre anonyme de menace. Son manager, indécrottable optimiste, y voit un signe positif. Le début de la gloire. Dominique a une autre théorie. Le fou existe. Il veut vraiment lui faire la peau. Ecrit par Arnaud Le Gouëfflec et dessiné par Olivier Balez, cet album a tout l'air d'un thriller. C'est en fait la biographie déguisée d'un artiste français, discret mais essentiel. Dominique A qui, dans la vraie vie, n'a peur de rien, a accepté d'écrire la préface, avant même que la BD soit achevée. Au final, on découvre enfin un album qui nous surprend, hors des sentiers battus.
« J'aurai ta peau Dominique A », Glénat, 16 €