mercredi 4 février 2009

Littérature française - Romancier blessé dans "Impardonnables" de Philippe Djian

Un jour, on dit non. C'est notre dernier mot. On ne pardonne plus. Philippe Djian, dans « Impardonnables », décortique ce moment où tout bascule.


La vie de Francis pourrait être idéale. Écrivain ayant rencontré un beau succès, il est à l'abri du besoin. Vivant dans une grande villa au Pays Basque, il vient d'avoir 60 ans, se ménage physiquement, vit avec sa femme, Judith, beaucoup plus jeune que lui. Sa fille, Alice, est une actrice renommée, presque une star, une people, assurément. Mais Francis comprend, ce matin-là, que rien ne sera plus comme avant. A l'aéroport, il se doute qu'Alice ne sera pas dans l'avion en compagnie de son mari et de ses deux fillettes. Alice a disparu. Francis vit cet événement hors normes dans une angoisse absolue car si actuellement la vie de l'écrivain est calme et posée, ce ne fut pas le toujours le cas. Il y a un peu plus d'une dizaine d'années, il a vu sa femme et sa fille aînée brûler dans sa voiture. Il tenait Alice, adolescente, dans ses bras.

Francis va tout mettre en œuvre pour retrouver Alice. Fugue ou enlèvement, les policiers piétinent. Le père va engager un détective privé pour enquêter. Une détective, une amie d'école, la meilleur dans la région. Francis va se rapprocher de cette femme solitaire qui, elle aussi, a des problèmes avec sa progéniture. Son fils vient de sortir de prison, après quelques années derrière les barreaux pour un braquage ayant mal tourné.

Puzzle de personnages

Ce roman de Philippe Djian est comme un puzzle dont on découvre sans cesse de nouveaux morceaux, sans connaître l'image finale. Les morceaux ce sont les personnages qui vont se multiplier, se croiser, avoir des relations les uns avec les autres. Avec cependant Francis en figure centrale, narrateur et acteur de cette histoire remuant un passé sombre et nauséeux. Il est spectateur de la déconfiture de son couple. « Dix ans de mariage nous laissaient sonnés, elle et moi. Singulièrement groggy. Incapables d'expliquer clairement ce qui nous arrivait. Comme anesthésiés. Nous ne parvenions pas à le formuler mais ne faisions pas semblant de l'ignorer. » Il va se rapprocher de Jérémie, le fils de la détective. L'aider dans sa réinsertion, lui trouver un petit boulot : suivre discrètement Judith qu'il soupçonne d'adultère. Ce petit jeu d'espionnage va se révéler dangereux et dévastateur.

L'autre intérêt de ce roman réside dans les digressions du narrateur sur son statut de romancier à succès. Philippe Djian semble y avoir mis un peu de son ressenti, notamment quand il écrit : « Il n'était pas facile d'expliquer comment l'on pouvait passer trente années devant une feuille blanche et encore moins que le moteur de cette folie était le style – ce gouffre, cette prison, cette tanière d'où l'on parlait de l'absolue nécessité d'une phrase, de sa beauté, de sa vibration secrète, sans ciller. » L'auteur a prouvé qu'il faisait partie de ces esthètes du paragraphe, ce roman en est le dernier exemple en date.

« Impardonnables » de Philippe Djian, Gallimard, 17,50 € 

mardi 3 février 2009

BD - Allez Paillar !


Le rugby des villages a sa BD. Les Rugbymen, de Beka (scénario) et Poupard (dessin) sont de retour. Un série vedette de chez Bamboo qui cumule plus d'un million d'exemplaires vendus. 

Dans ce nouveau recueil, l'équipe de Paillar recrute un 3e ligne d'exception. Jonas Frilung, Sud-Africain au gabarit impressionnant (c'est un clone de Jonah Lomu), est surnommé le Sécateur. Il plaque plus vite que son ombre. Le ballon, il ne le touche pas beaucoup, par contre les adversaires font les frais de ses bras d'acier. 

En fin de volume, une dizaine de planches propose les vacances de l'équipe dans un camping au bord de la Méditerranée. Les Rugbymen versus les baigneuses : de Paillar au paillard...

« Les Rugbymen » (tome 7), Bamboo, 9,45 € 

lundi 2 février 2009

BD - Taureau ET vache


Si Cauvin a un peu réduit sa production (il fut un temps où ce scénariste produisait un tiers des publications Dupuis), il ne se contente pas de ses titres vedettes (Tuniques Bleues, Cédric, Femmes en blanc...) et sait prendre des risques. 

Il lance une nouvelle série avec un dessinateur talentueux, David de Thuin, au trait simple et expressif. Un fermier, voulant augmenter son cheptel, achète un taureau sur un marché. Désiré, c'est le nom du bovidé, se révèle avoir un secret inavouable : mâle, il se sent vache. Il est incapable de se reproduire avec Rosette, la vache de la ferme. 

Sur cette idée farfelue, Cauvin propose 46 pages d'un dialogue savoureux, plein de sous-entendus formant une jolie ode à la différence.

« Coup de foudre » (tome 1), Dupuis, 9,45 € 

dimanche 1 février 2009

BD - Cartable magique


Rentrée des classes pour la jeune Nina. Cette fillette de dix ans ne se doute pas que cette année scolaire sera exceptionnelle. Deux êtres merveilleux viennent d'emménager dans son cartable : Sybil, une fée et le Pandigole, valet de chambre de la petite fée, glouton et farceur. 

Nina va profiter des pouvoirs de Sybil pour améliorer son quotidien : devoirs faits d'un coup de baguette magique, rencontre avec d'autres êtres magiques. Dont certains qui ne veulent pas que du bien à la jeune héroïne. 

Une série plus spécialement destinées aux filles (elle a été prépubliée dans la magazine Witch) écrite par Michel Rodrigue et dessinée par Antonello Dalena, Italien formé sur Skydoll et Monster Alergy.

« Sybil, la fée cartable » (tome 1), Le Lombard, 9,45 € 

samedi 31 janvier 2009

BD - Vendanges mortelles


Augustin, 13 ans, profite pleinement de la vie à la campagne. Il est le fils unique de Lucette et Maurice. Mais ce ne sont pas eux les chefs de famille. Ce rôle est tenu par Geneviève, la grand-mère maternelle. C'est elle qui tient les rênes de l'exploitation viticole en Provence. 

Augustin insouciant qui voit sa vie basculer. Alors que les vendanges battent leur plein, Geneviève meurt en chutant dans les escaliers. La perte de cette femme de tête permet à Maurice de sortir de sa réserve. Il n'a plus qu'une idée : vendre le domaine et retourner en ville. Ce citadin ne s'est jamais fait à la campagne. Mais alors que les obsèques se préparent, l'arrivée des gendarmes va bousculer ses projets. La mort de Geneviève ne serait pas si naturelle qu'il n'y paraît. 

Cette histoire sombre de famille a été imaginée par Olivier Mau, romancier ayant fait ses preuves. Il retrouve son dessinateur préféré, Rémy Mabesoone (ils ont déjà signé « Achevé d'imprimer »), pour illustrer cet implacable déchirement familial. 80 pages en noir et blanc, beaucoup de noir, peu de blanc.

« Au revoir monsieur », Casterman, 15 € 

vendredi 30 janvier 2009

BD - Du blog au papier

Grande mode depuis quelques années, le passage du blog dessiné au livre. Les éditions Delcourt et plus particulièrement la collection Shampoing se sont faites une spécialité de ce nouveau genre. Le blog, alimenté au jour le jour, permet aux auteurs de tester différents styles et de raconter leur vie. Cela donne parfois des résultats indigestes, mais dans l'ensemble c'est très réussi. La vie des dessinateurs comme vous n'avez jamais l'imaginer s'étale dans trois titres parus récemment.


« La belle vie » de Bézian
n'est pas issue d'un blog, mais la forme s'y apparente. Histoires courtes de une à six planches, ces tranches de vie parle de tout et de n'importe quoi. Scènes vues dans la rue, les trains ou le métro, discussions en famille, anecdotes de festival, Bézian, au dessin d'ordinaire travaillé et sombre, se lâche, changeant de style, trouvant une pertinence et une justesse étonnantes. 

Il se met en scène souvent. N'hésitant pas à se moquer de ses manies. Par exemple cette habitude qu'il a de fermer la porte de son appartement à clé quand il descend chercher son courrier. Pourquoi ? Paranoïa cachée, faut-il qu'il consulte. Très bien vues également les astuces de son gamin pour ne pas finir son assiette. 

Le meilleur restant les portraits de « fans » venant obtenir une dédicace en festival. Il n'est pas tendre pour ces étranges personnages, l'un lui demandant de dessiner un troll, une autre de faire un dessin sur un bout de nappe en papier tâché ou celui qui marmonne vouloir un personnage, n'importe lequel, mais qui pleure... (Delcourt, 13,95 €)


 « Les petits riens » de Lewis Trondheim
illustrent parfaitement le concept de la collection dirigée par le même Trondheim (on n'est jamais mieux servi que par soit même). L'inventeur de Lapinot et du Donjon, mène une vie très normale si l'on excepte ses nombreux voyages. 

Il s'étonne lui même de passer le fêtes de fin d'année au soleil de la réunion, de revenir en France pour assister à une tempête de neige sur Montpellier avant de reprendre l'avion pour passer 18 jours à Fidji. 

Ce dernier voyage, assez flippant au demeurant, devrait dégoûter certains des destinations à priori paradisiaques et se révélant mortellement ennuyeuses. (Delcourt, 11,50 €)

 


« Notes » de Boulet
reste le mètre étalon du genre. Boulet, cantonné dans des BD pour enfants durant de nombreuses années, s'est défoulé le poignet en distillant sur le net ses notes totalement délirantes. Il y expérimente tout, tant au niveau graphique que narratif. Ce second recuil reprend les messages de 2005 et 2006. Il raconte sa vie parisienne, avec ses amis de studio et de bars. Lui aussi régulièrement participe à des festivals. 

Il en dévoile tous les à-côtés, de l'accueil chez l'habitant aux repas entre confrères et tentative de drague de jolies bénévoles. Boulet qui n'hésite pas à payer de sa personne pour porter la bonne parole du style franco-belge en Afrique. Il livre plusieurs récits de stages en Afrique, au Cameroun et au Tchad notamment. 

Il en profite pour publier les croquis et aquarelles réalisés sur place. Boulet sait se moquer de lui, mais il reste un excellent dessinateur. (Delcourt, 16,50 €)

P. S. : Parmi les blogs dessinés, n'oublions pas celui de Pénélope Bagieu. « Ma vie est tout à fait passionnante » a l'avantage d'avoir amené à la BD tout une kyrielle de lectrices qui ne connaissaient rien à ce support. La version « poche » de l'album paru l'an dernier est annoncée dans les prochains mois. 

jeudi 29 janvier 2009

BD - Du rêve au cauchemar


Gihef, dessinateur réaliste ayant signé « Enchaînés » et « Haute sécurité » sur des scénarios de Callède, délaisse cette fois le pinceau pour sa première expérience de scénariste. Il a confié la réalisation graphique de cette histoire à Lenaerts, dessinateur réaliste au trait clair et précis, proche de ce que fait Berthet ou Dominique David. 

De scénariste, il en est justement question dans cette BD qui revisite le mythe de Hollywood. Le héros, Orson Wells, est un jeune scénariste qui va tenter sa chance à la Mecque du cinéma américain. Embauché dans un grand studio, il devra se contenter, au début, de distribuer le courrier. Mais rapidement le big boss se souviendra de ses capacités pour sauver le script d'un film mal engagé. 

Orson va alors tutoyer la gloire. Il devra cependant renier toute originalité artistique et une certaine déontologie de sa fonction. On se doute, dès les premières pages, que si la réussite est rapidement au rendez-vous, le prix à payer en contre-partie sera très élevé. 

Une BD sombre et triste sur un milieu plein de strass et de paillettes.

« Mister Hollywood », Dupuis, 10,40 € 

mercredi 28 janvier 2009

BD - Explorateurs intersidérants


Rien de meilleur pour réussir une bonne série comique que de choisir des héros crétins. Et dans le genre, Spoot et Nik, les explorateurs spatiaux imaginés par Mo/CDM sont particulièrement gratinés. 

Le premier album de leurs aventures, tout en étant composés de gags en une planche, est construit sous forme de trois grands chapitres chronologiques. Une première partie nous montre leur apprentissage à terre, la seconde intitulée « C'est parti mon kiki ! » relate les explorations et la dernière conte le retour sur terre. 

La plus importante est bien évidemment celle du milieu. Les deux lascars vont aller à la rencontre des différentes races d'extraterrestres peuplant les galaxies. Généralement ce premier contact se passe mal. Il est vrai que Spoot et Nik sont les spécialistes des bourdes et autres impairs vexants et blessants. 

Ces multiples rencontres donnent également à Mo/CDM l'occasion de montrer toute la palette de son imagination en matière de monstres intergalactiques. I

l y a parfois du Moebius teinté d'un peu de Edika. C'est le seul intérêt pour les amateurs de SF car c'est avant tout de la grosse rigolade, entre absurde et non-sens.

« Spoot & Nik », Le Lombard, 10,40 € 

mardi 27 janvier 2009

BD - Secrets enfouis


Depuis toujours, les familles ont été un lieu propice aux secrets. Parfois ils restent cachés, d'autres fois ils éclatent au grand jour, bouleversant un précaire équilibre. Cet album écrit par Brigitte Luciani et dessiné par Colonel Moutarde (pseudonyme d'une jeune dessinatrice au trait fin, élégant et coloré) propose au lecteur deux versions de l'histoire. 

La partie apparente, puis la partie cachée. Toute l'originalité réside dans ces séquences cachées, que le lecteur ne découvre qu'à la seconde lecture, après avoir descellées les pages secrètes. La famille se retrouve donc pour l'enterrement du grand-père. Dans la grande maison à la campagne, les enfants devenus adultes se retrouvent, les petits-enfants jouent dans cet espace ouvert. La veuve s'active pour oublier son malheur. 

Mais très vite des tensions vont resurgir. Jalousie, mensonges, avarice : quelques défauts vont prendre le dessus. Heureusement certains secrets vont rester bien enfouis. 

Un album de femmes, avec une bonne dose d'humanité, cette denrée si rare dans les albums... d'hommes.

« Histoires cachées », Delcourt, 13,95 €  

lundi 26 janvier 2009

Roman - Star miniature dans L'usine à rêve de Hollywood racontée par François Rivière

François Rivière joue la nostalgie à fond dans ce roman relatant l'éphémère carrière d'un enfant-acteur dans « L'usine à rêves » du Hollywood des années 50.


En juin 1955, Charles Dulac est un gamin de 11 ans tout ce qu'il y a de plus mignon : « une chevelure blond châtain bouclant en désordre, un petit nez mutin et de bonnes joues dorées par l'éclat du soleil printanier ». Un gentil garçon, élevé par sa grand-mère, qui va voir le cours de son existence modifié quand il croise, sur les plages de Biarritz, la route d'un couple d'Anglais, Alex et Donnie Bliss. Charles va devenir Little Charlie et partir à la conquête d'Hollywood en compagnie de Donnie, la scénariste de cette série policière télévisée devenant rapidement un succès d'audience. Charles se souvient encore parfaitement de ces moments où il découvre le 7e art, la gloire, la vie. Une certaine vie. Pas simple et pleine d'excès.

Dans ce roman de François Rivière, c'est Charles le narrateur. De nos jours, il vit reclus dans sa grande villa en France sur la côte Atlantique. Il lit beaucoup et, régulièrement, se passe les bobines des aventures de Little Charlie. Il vit dans le passé mais pourtant n'ose pas affronter une certaine partie de son existence. Quand le petit Charlie a du interrompre sa carrière brutalement et trouver refuge à Bruxelles. Bruxelles où il décide aujourd'hui de se rendre, à la demande de Nico Pharrel, impresario belge qu'il a connu à Los Angeles et qui vit ses derniers jours, rongé par une longue maladie. Charles est réticent car Pharrel est l'homme qui lui a enlevé son plus grand amour, Teddy.

Apprenti acteur

Le roman alterne souvenirs très nostalgiques et redécouverte de Bruxelles par un Charles hésitant de plus en plus à affronter un Pharrel qui semble en savoir plus qu'il n'y paraît sur les secrets de Little Charlie. On se délecte de la découverte du métier de comédien par ce gamin de 12 ans, s'ouvrant à la vie après avoir vécu dans le giron d'une grand-mère possessive. Avant de traverser l'Atlantique, Charles prend des cours de comédie en Angleterre avec une certaine Binkie. « Nous nous enfermions dans le bureau de Binkie où elle déclamait des textes dont je devais ensuite apprendre par cœur certains passages. J'adorais ça. Pour la première fois de ma vie je m'amusais. Être un apprenti acteur était mille fois plus excitant que tout ce que j'avais connu jusqu'alors. »

Sous le charme de Teddy

Une fois à Hollywood, Little Charlie fait un carton. Le gamin, très entouré, va découvrir, en accéléré, tous les travers de la célébrité. A peine adolescent, il prend conscience de son homosexualité en tombant sous le charme d'un de ses partenaires, guère plus âgé que lui. Mais ce dernier l'ignore. Cruelle déception. « Il me fallut les trois semaines de tournage pour admettre que j'avais vécu tout seul mon premier coup de foudre. »

Peu de temps après, Teddy fera son apparition. Teddy, le playboy, toujours entouré de jolies filles, des starlettes en général. Teddy encore présent à l'esprit de Charles et qui va le hanter durant son voyage à Bruxelles.

Ce roman de François Rivière, par ailleurs spécialiste de littérature policière et scénariste de bande dessinée, décrit minutieusement le Hollywood des années 50 et le Bruxelles de nos jours. Avec en lien, le petit Charlie, enfant-acteur ayant oublié de grandir.

« L'usine à rêves » de François Rivière, Robert Laffont, 18 €