vendredi 2 janvier 2026

Polars - Amies, pour le pire et le meilleur

Les tribulations compliquées de deux copines sont au centre de ces polars signés par Sophie Stava, Américaine et Marlène Charine, Suissesse.

Autant que l'amour, l'amitié peut vous pousser à réaliser des actions que l'on risque de regretter de longues années après. Dans La menteuse et De ma famille, polars signés par Sophie Stava et Marlène Charine, ce sont des amitié féminines qui vont durablement faire évoluer le cours de la vie de ces quatre femmes.

Sloane a un gros problème. Depuis son plus jeune âge, elle aime mentir. Plus exactement elle a tendance à enjoliver son quotidien. Quitte à faire croire à ses copines de classe que son père est un célèbre comédien et que sa mère est riche à millions. Dans la vraie vie, Sloane arrive difficilement à boucler ses fins de mois. Elle semble sur la bonne voie (celle de la rédemption et de la vérité), quand elle croise la route d'un beau mec, Jay, dans un parc. Et pour tenter de le séduire, elle prétend être infirmière. Un petit mensonge qui va la transformer en Caitlin, et lui permettre de devenir la nounou de la fille de Jay et Violet. Violet... La femme que Sloane rêve d'être. Elle va donc se transformer pour lui ressembler au maximum, devenant ainsi la meilleure amie de l'épouse de l'homme qu'elle convoite. Le roman noir de Sophie Stava débute comme une romance basique. Mais ces deux femmes, qui ont beaucoup à cacher l'une à l'autre, vont finalement se rencontrer et se comprendre. A moins que les mensonges, de l'une comme de l'autre, ne faussent complètement le jeu. Une intrigue qui vous surprendra, machiavélique, très tordue. Au point qu'elle a séduit Lindsay Lohan qui interprétera dans une série cette incroyable menteuse.

Adolescentes inséparables

Des mensonges, il y en aussi dans la vie de Claire, l'héroïne du roman de Marlène Charine. La petite quarantaine, mariée à Yohan, elle est la mère d'un petit garçon de moins d'un an. Quand Claire disparaît en pleine nuit, le mari panique. Il prévient la police qui décide de ne rien faire. Claire est majeure et a tout à fait le droit de «s'évaporer» volontairement. C'est en creusant dans le passé de Claire que Yohan va découvrir l'existence de Mathilde, la meilleure amie de sa femme quand elle était adolescente. Deux copines opposées (Claire, placide fille de grand bourgeois, Mathilde, sans le sou, effrontée et intrépide) au parcours chaotique. C'est dans les événements du passé que Yohan va découvrir la véritable personnalité de sa femme. Il va tomber des nues. Comme La menteuse, De ma famille est un polar à l'intrigue plus que tortueuse. De ces romans qui déboussolent le lecteur, amené à une fin qu'il n'aurait jamais imaginé, preuve de l'immense talent de ces deux autrices. 

« La menteuse », Sophie Stava, Les Escales, 368 pages, 21,90 €

« De ma famille », Marlène Charine, Calmann-Lévy, 352 pages, 20,90 €

jeudi 1 janvier 2026

Polar - Bourbon Kid face à Hitler

Bourbon Kid, tueur sans vergogne et héros imaginé par un auteur "Anonyme", affronte Hitler en personne dans « Noir comme l’enfer », nouveau volet de ses tribulations.

Pourquoi être raisonnable et réaliste quand on peut faire voler en éclats toutes les conventions par sa seule imagination ? Ce concept a servi de base pour tous les romans noirs écrits par un auteur britannique qui conserve encore son anonymat. Dans ces romans d'action entre fantastique, érotisme et humour, toute une ribambelle de personnages se croisent, s'aiment, se massacrent et sauvent le monde quand ils ne tentent pas de le détruire. Tout a commencé dans Le livre sans nom et dans le sillage du Bourbon Kid. Un sacré gaillard, immortel, toujours armé, tuant ses prochains comme vous respirez : naturellement et sans réfléchir. Après quelques péripéties en solo, il rejoint une officine secrète, les Dead Hunters. C'est dans ce cadre qu'il se rend dans la petite ville de Desespoir au fin fond des USA. Un fou furieux a massacré deux flics. Son analyse ADN a matché avec des échantillons trouvés sur les haillons de plusieurs prostituées anglaises. Celles assassinées quelques décennies auparavant par… Jack l'éventreur.  

Il est souvent question de voyage dans le temps dans ce gros roman qui ne décevra pas les amateurs de série B. Car le romancier n'y va pas avec le dos de la cuillère. Pour l'outrance, Frédéric Dard aurait trouvé un sacré concurrent. Notamment dans les personnages secondaires. Tant amis du Kid que ennemis. 

Dans la première catégorie, Sanchez, barman très prétentieux, peureux et voleur, remporte la palme. Avec Jasmine, ancienne prostituée, belle à damner les morts, ayant tendance à se dévêtir à la première alerte. Il n'y a pas meilleure diversion pour frapper. 

Chez les méchants, c'est encore ce qui se fait de mieux. Après le Diable, c'est Hitler (merci au voyage dans le temps…) qui tente de se mettre en travers de la route du Bourbon Kid. Un dictateur ridiculisé avec brio. Et il retrouvera sa place en enfer où, selon les gardiens, ils n'y vont pas « de main morte avec lui. Il se fait gazer tous les matins au réveil puis sodomiser au déjeuner par une bande de démons. » La décence nous interdit de raconter ici ce qu'ils lui réservent au dîner. Mais il l'a mérité, « et deux fois le dimanche ». Rajoutez au menu un cyborg, des clones et des fous religieux et vous avez au final quelques heures de pure évasion, sans la moindre limite.     

« Noir comme l’enfer » par Anonyme, Sonatine, 464 pages, 23,90 €

jeudi 20 novembre 2025

Thriller - « La rumeur » gâche l’amitié

Bien avant les réseaux sociaux, une rumeur pouvait se propager à une vitesse folle. Moins loin, mais aussi vite. Dans ce thriller signé Heidi Perks, c’est à partir de l’entrée de l’école primaire d’une petite ville anglaise que l’annonce de la disparition d’Anna va agiter la communauté. Anna, une des mamans. Partie d’elle-même ? Enlevée ? Ses trois meilleures copines n’ont pas la réponse. Grace non plus. Une autre très bonne amie, d’enfance cette fois. Encore une maman, réapparue récemment après quelques années en Australie. 

En faisant parler les différentes protagonistes de ce huis-clos étouffant (malgré la mer, les falaises et la campagne), l’autrice parvient à nous faire douter de tout. Quelles sont les motivations de Grace, enquêtrice en herbe ? Et qui est retrouvée morte au pied du précipice ? Un roman noir inédit, féminin et machiavélique.

« La rumeur », Heidi Perks, Le Livre de Poche, 380 pages, 14,90 €


mercredi 19 novembre 2025

BD – Le petit peuple de Régis Loisel


Si Régis Loisel est longtemps resté sans rien publier de nouveau, l'attente valait la chandelle. Après trois années de travail intense, il sort pour cette fin d'année un nouvel album (une nouvelle grand œuvre diront les plus enthousiastes), gros, grand et fantastiquement passionnant. 

Sur une idée de Jean-Blaise Djian, le scénariste, Loisel a imaginé ce petit monde délirant et l'a couché sur papier. Une histoire d'amour contrariée. Pierrot, facteur à bicyclette, est laid comme un pou. Un peu simple aussi. Persuadé qu'il est encore plus beau que les acteurs d'Hollywood, il collectionne les râteaux. Le soir, en rentrant chez lui, il admire Lola, lui déclare sa flamme. Lola est mannequin. Pas de celles qui défilent sur les podiums. Lola est un mannequin en plastique, planté immobile dans la vitrine d'un magasin de dessous affriolants. 


Amour contrarié, voire impossible. A moins que la mère de Pierrot ne donne vie à Lola. La matrone, qui vit dans cette maison près de la forêt, est un peu sorcière et maîtrise le vaudou. C'est dans cet environnement que le petit peuple fantastique de Loisel prend vie : lutins aux noms de héros de BD (Akim, Bécassine, Zembla), serviteur rigide, père statufié et autres joyeusetés ou monstruosités. Sans oublier Mimi, sosie en chair et en os de Lola, jeune fille louée pour la soirée par la mère de Pierrot. 

Sur plus de 150 pages Régis Loisel laisse son imagination et sa plume courir sans la moindre contrainte. C'est baroque, étonnant, beau et sensible. Du grand art, un futur classique de la bande dessinée.

« La dernière maison juste avant la forêt » de Régis Loisel et Jean-Blaise Djian, Rue de Sèvres, 168 pages, 35 € (Version en noir et blanc, 184 pages, 38 €)

mercredi 12 novembre 2025

BD - Evitez de croiser le chemin du "Village"


Quand deux ténors du polar français, Franck Thilliez et Niko Tackian, unissent leur talent, cela donne une BD entre angoisse et SF, joli terrain de jeu pour le dessinateur Kamil Kochanski. Mais cela ne suffit pas. On sent que le format, même étendu (148 pages quand même…), n'offre pas toutes les possibilités d'un bon gros bouquin de 500 pages. Et paradoxalement, même s'il y a plus à voir et à lire que dans trois albums "classiques", on reste un peu sur sa faim. 


A la base, cela débute comme une histoire policière normale. La découverte d'un corps dans une rivière dans les Alpes. Un corps. Puis deux et finalement ce sont des dizaines de cadavres qui remontent à la surface. Inconnus des services de police. Jusqu'à ce qu'un petit perspicace fasse le rapprochement avec des disparitions inexpliquées dans un asile psychiatrique. Problème : c'était il y a trente ans. Un simple libraire aidé d'une policière intrépide va se lancer dans une course contre la montre. Dans tous les sens du terme car il est beaucoup question de voyage dans le passé (et le futur) dans ce roman graphique très sombre.

Au final, on regrette le manque de profondeur de la psychologie des héros (la faute au format BD…), mais on se félicite de l'exceptionnelle richesse du graphisme de Kamil Kochanski.   

"Le village", Delcourt, 148 pages, 22,50 €


mercredi 5 novembre 2025

BD - Saint-Roustan, concentré de France absurde


Depuis leur départ-éviction de France Inter, les humoristes les plus terribles du moment ont trouvé refuge sur les ondes de Radio Nova. Tous les dimanches, dans la Dernière, de 18h à 20h, ils passent à la moulinette l’actualité française. Dans la bande de Guillaume Meurice, on retrouve Pierre-Emmanuel Barré qui raconte avec verve la vie quotidienne de la petite bourgade de Saint-Roustan. Un lieu imaginaire mais où tout le monde pourrait reconnaître un peu de son village. 

Des sketches déclinés désormais en bande dessinée dans ce premier tome des “Chroniques de Saint-Roustan”. Si Barré, avec la complicité d’Arsen, assure les textes, les dessins sont confiés à plusieurs illustrateurs, habitués des pages de Fluide Glacial. On retrouve donc Etienne Le Roux et Damien Geoffroy pour raconter les aventures du maire Guilhem Maurice et de ses administrés, les fameux Rassilariens


Des histoires courtes entrecoupées de faux articles du journal municipal, illustrés par Loïc Chevallier. Enfin, pour compléter ce véritable gang d’amuseurs publics, n’oublions pas Relom qui chapeaute les scénarios et dessine quelques strips et gags ayant pour héros le pitoyable Eric Lanpré, caricature (mais à peine…) d’Aymeric Lompret, autre comique à entendre les dimanches sur Radio Nova. 

Dans ces chroniques vous apprendrez pourquoi l’opération Saint-Roustan plage est toujours un échec, comment une presque sorcière a sauvé le village au Moyen Age et la signification des runes inscrites sur une pierre ancestrale trônant au milieu du bourg. C’est souvent très hard, de l’humour extrême, comme on n’en fait plus beaucoup dans notre société policée. Réjouissant. Quasiment salutaire face à la bêtise ambiante.  

“Les chroniques de Saint-Roustan”, Delcourt, 56 pages, 15,50 €


samedi 1 novembre 2025

BD - L'enquêtrice de "1949" saute d'une époque à une autre


Les paradoxes temporels et autres histoires se déroulant sur deux plans historiques différents semblent plaire aux créateurs de BD. Dustin Weaver, auteur complet américain, propose sa version de cette équation à deux variables dans "1949", récit complet digne des meilleures créations de science-fiction

Les premières pages mélangent les deux ambiances. En noir et blanc le récit, très polar vintage, se déroulant aux USA en 1949, en couleurs, la partie du futur, avec drones, robots et technologie avancée omniprésente. D'un côté une flic américaine, belle, solitaire et très efficace, de l'autre une sorte de cyborg asexué, aux réactions machinales. Pour faire le lien entre les deux : des rêves. Car l'inspecteur Blank, quand elle abandonne la traque d'un mystérieux tueur, s'endort éreintée et rêve de ce cyborg du futur. A moins que cela ne soit le robot qui s'imagine endosser l'apparence et la vie de l'inspecteur Blank. 


Sur ce scénario où le lecteur jongle d'une époque à l'autre, d'une ambiance à l'autre, Dustin Weaver démontre toute l'étendue de son talent. On est en admiration devant ses planches en noir et blanc, hommages appuyés à un certain âge d'or des comics US. Mais quand il passe à la partie anticipation, il donne encore plus d'ampleur et de force à ses dessins méticuleux, bourrés de technologies et de détails futuristes. 

D'une beauté graphique à couper le souffle. Mais avec en plus une belle parabole sur l'Humanité qui malgré les dérives de la technologie, arrivera toujours à l'emporter.   

"1949", Delcourt, 112 pages, 16,95 €


vendredi 31 octobre 2025

Roman – Arpenter les « Territoires » de Stephen King et Peter Straub

Devenus des classiques de la littérature fantastique, les œuvres de Stephen King sont indémodables. L'occasion, pour les fêtes, de ressortir des titres emblématiques dans des versions collector cartonnées. Après Talisman l'hiver dernier, la suite, Territoires, bénéficie de cette réédition de luxe. Deux romans avec un même héros, Jack Sawyer, mais deux papas puisque l'écrivain du Maine s'est associé au britannique Peter Straub. 

Paru en 2001, ce roman permet aux deux romanciers de retrouver un héros qu'ils ont adoré créer. 20 ans après la première partie, Jack est devenu un adulte. Policier, il a tout oublié de cette aventure de jeunesse qui l'a conduit dans les Territoires. Cette fois c'est dans le Wisconsin que Jack va affronter une terrible menace, vicieusement dissimulée dans une maison de retraite. Les passages par le monde parallèle sont moins nombreux, mais l'angoisse, la peur et le suspense sont au rendez-vous. Des heures de lectures et, pour les plus sensibles, encore plus de cauchemars à la clé. 

Dans la préface, Stephen King laisse la porte ouverte à une 3e partie, mais ce sera sans Peter Straub, mort en 2022 et sans doute parti explorer d'autres Territoires inconnus. 

« Territoires » de Stephen King et Peter Straub, Albin Michel, 575 pages, 25 €

jeudi 30 octobre 2025

BD - Une vie sauvée par “Le piano de Leipzig”


Certains “génocides” ne sont plus d’actualité. Pourtant ils sont récents et ne souffrent d’aucune contestation de la part des historiens. Alors que le Vietnam est en pleine guerre de décolonisation, le Cambodge voisin bascule dans la sphère soviétique. Les Khmers rouges prennent le pouvoir et rapidement les libertés reculent. Tout citoyen récalcitrant sera emprisonné, rééduqué voire exterminé. Ce contexte sert de fil rouge à ce roman graphique signé Tian, dessinateur cambodgien réfugié en France et qui a décidé de raconter cette période trouble en BD. Il va dans “Le piano de Leipzig” se pencher sur le destin d’une de ses tantes. 

Dani, contre l’avis de son père, quitte le Cambodge en 1965. Direction Leipzig en RDA (Allemagne de l’Est) pour y suivre des cours de piano. Une vie rude dans le froid et les privations mais qui donne l’occasion à la jeune femme de rompre avec le chef de famille intransigeant et violent. 


Elle va faire sa vie dans ce pays satellite de l’URSS, se perfectionnant dans son art et décrochant un poste de professeur de musique. Pour progresser et conserver ses chances de rester en Allemagne, Dani fait le sacrifice d’acheter un piano neuf. Un investissement qui va finalement lui sauver la vie. Quand elle voudra revenir au pays, alors que les Khmers rouges commencent à mettre en place leur système totalitaire mortifère, elle est découragée par le prix du transport de son instrument de musique. La musique lui a certainement sauvé la vie deux fois. 

Tian raconte cette vie simple, entre passion artistique, quotidien compliqué d’une mère célibataire et refus de l’évidence de la fin du bloc de l’Est. Dani ne viendra en France retrouver l’autre branche de sa famille exilée que très tard. L’occasion pour Tian de découvrir ce pan de son histoire longtemps resté secret. Un témoignage essentiel sur la vie des expatriés cambodgiens, le fonctionnement de la société du temps de l’Allemagne coupée en deux ou les conséquences de ces quelques années de terreur imposées par un petit groupe de fanatiques. Le dessin, faussement simple et presque doux, apporte encore plus de force à ce récit intrinsèquement très violent.

“Le piano de Leipzig”, Gallimard bande dessinée, 176 pages, 24,90 €


mercredi 29 octobre 2025

Roman - Titaÿna, célébrité catalane oubliée

Découvrez dans le nouveau roman d'Hélène Legrais le destin et la chute d'une journaliste pionnière de l'entre deux guerres, Elisabeth Sauvy de Villeneuve-de-la-Raho en Pays Catalan, alias Titaÿna de son nom de plume.

Sujet brûlant d'actualité au centre du nouveau roman d'Hélène Legrais, écrivaine qui a toujours profité de l'histoire de son cher Pays Catalan pour signer des récits finalement universels. En décidant de remettre sur le devant de la scène la figure oubliée de Titaÿna, c'est tout un pan un peu honteux de l'histoire contemporaine française que l'ancienne journaliste de France Inter et Europe 1 sort des limbes de l'oubli. Mais ce n'est pas un hasard si elle raconte l'existence de cette femme indépendante, totalement effacée des radars après sa période, courte mais intense, de collaboration avec les journaux à la botte de l'occupant nazi. En fin d'ouvrage, elle s'en explique : « 85 ans après, crise économique, crispation sociale et montée des extrêmes semblent à nouveau se conjuguer pour nous mener dans la même funeste direction. L'Histoire bégaie et redonner vie à cette période ainsi qu'à la façon dont nos aïeux l'ont traversée, c'est un peu nous présenter un miroir pour nous regarder au fond de l'âme. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas... » 

Pour raconter Titaÿna et cette France déjà en plein recul dans le concert des Nations, Hélène Legrais utilise avec intelligence le contre-point. D'abord un ancrage local (collection Territoires oblige), la montée à Paris, en 1928, de Baptiste, le fils de l'épicier de Villeneuve-de-la-Raho, village près de Perpignan. Il veut voler de ses propres ailes, conquérir la capitale. Il va aller sonner chez une vague connaissance, Elisabeth Sauvy, de Villeneuve elle aussi, devenue une célèbre journaliste sous le nom énigmatique de Titaÿna. « Regard de braise, teint mat et menton pointu, volontaire. » « Une femme de trente ans sûre d'elle, enroulée dans une sorte de peignoir de soie brodé d'oiseaux exotiques qui ondulait autour de son corps mince et nerveux. » Baptiste aurait pu tomber amoureux. Mais c'est une autre femme, de son âge, qui va lui faire encore plus d'effet, Nicolette. Elle aussi est fascinée par Titaÿna, son métier, son indépendance. Nicolette veut devenir une grande et célèbre journaliste, comme son modèle. Le roman raconte cette double fascination pour Titaÿna la rebelle, du petit Catalan et de l'intellectuelle parisienne en mal d'émancipation. 

Titaÿna, au début de sa carrière, a beaucoup fait pour la cause des femmes et des peuples dits « primitifs » dans ses reportages autour du monde. Mais avec la célébrité, elle a oublié ses idéaux et quand les nazis déferlent sur la France et occupent Paris, elle accepte de signer dans des journaux collaborationnistes des articles violemment antisémites. Au grand dégoût de Nicolette qui elle préfère ne plus écrire une ligne et résister secrètement. Deux femmes, deux journalistes, une inventée, une très réelle pour permettre aux lectrices et lecteurs du roman de se demander quelle aurait été leur attitude. Un conditionnel qui n'est presque plus de mise tant les événements nous rattrapent à la vitesse d'un cheval au galop.   

« La fascination Titaÿna » d'Hélène Legrais, Calmann-Lévy, 368 pages, 20,90 €