samedi 15 avril 2023

Cinéma - Une Corée trop travailleuse dénoncée dans le film « About Kim Sohee »

Le culte du travail et de la compétition peut conduire à toutes les dérives. En Corée du Sud, pays si fier de son modèle économique, ce système atteint ses limites. Basé sur un fait divers qui a permis à la majorité de la population de prendre conscience du problème, About Kim Sohee, film de July Jung, décortique cette machine à broyer la jeunesse. 

Kim Sohee (Kim Si-eun) est une jeune fille comme les autres. A 17 ans, elle aime reproduire les chorégraphies des groupes de K-pop, vit toujours chez ses parents, a des amies qui font souvent la fête, étudie dans un lycée agricole moyen d’une petite ville de province. Des établissements scolaires chargés aussi de trouver des stages en entreprises à leurs élèves. Kim Sohee est affectée à une société qui gère les relations clients d’une grosse entreprise de télécoms. L’enfer débute pour la jeune fille qui découvre un management abrupt, qui fait la part belle aux résultats sonnants et trébuchants. 

Elle a pour mission non pas de répondre aux attentes des clients (souvent des désabonnements), mais de placer des produits, retenir les partants et les relancer quand ils sont indécis. Un véritable harcèlement qui n’est pas sans conséquence sur le moral de la jeune fille. Tout bascule quand son manager, de plus en plus mal à l’aise dans son rôle envers les jeunes stagiaires, se suicide dans sa voiture sur le parking de l’entreprise. Contre une prime, la direction achète son silence. Mais elle aussi ne comprend plus cette société, n’y trouve plus sa place et se suicide à son tour. 

Arrive alors une policière (Doona Bae) qui va, contre tous, mener l’enquête et tenter de prouver la responsabilité du lycée et de l’entreprise dans la mort de Kom Sohee en requalifiant le suicide en accident du travail.

Un film implacable du début à la fin. Sur un problème très certainement pas spécifique à la Corée car des appels du type que reçoit ou donne Kim Sohee, il en existe partout en Occident. Une dénonciation intelligente de ces métiers toxiques. 

« About Kim Sohee », film coréen de July Jung avec Doona Bae, Kim Si-eun

BD - Une drogue pour amplifier les « Guerres d'Arran »

Lancée il y a 10 ans seulement, la série des Elfes imaginée par Jean-Luc Istin est devenu une saga monumentale avec de multiples ramifications. Plus de 35 titres dans l’arc narratif originel, 25 dans le monde des nains, 20 orcs et gobelins et cela ne fait que commencer puisque les scénaristes se lancent dans de nouvelles collections comme ces Guerres d’Arran dessinées par Brice Cossu. Le premier tome intitulé La compagnie des bannis, revient sur le montage de cet attelage de races différentes sous le commandement de Dunnrak et Hidden, deux des personnages découverts dans de précédents albums.

L’idée générale est qu’un tournant radical marque les mondes d’Arran. Les hommes tentent de trouver un moyen pour détruire les anciennes races. Quelques nobles ont imaginé une organisation criminelle qui commercialise une drogue redoutable, la kicha. Une substance qui consume la volonté des anciennes races, transformant le consommateur en loques. Le trafic se déroule sous la supervision d’une organisation secrète qui a pour nom la veuve noire.
La première partie de ce récit ambitieux, sorte de summum de l’univers foisonnant parfaitement maîtrisé par Istin, permet l’introduction de nouvelles races particulièrement intéressantes comme l’elfe naine nommée Sykill, habitante de Lutannie, experte en maniement de l’arc. Par contre, les hommes en prennent pour leur grade dans ces 72 pages denses.
« Guerres d'Arran » (tome 1), 16,95 €

vendredi 14 avril 2023

BD - Lila met le cap vers les étoiles

Lila fait partie de ces héroïnes de BD qui grandissent avec leurs lecteurs et lectrices. Imaginée par Séverine de la Croix et dessinée par Pauline Roland, illustratrice de Port-la Nouvelle dans l’Aude, elle a débuté encore gamine. Mais dans ce tome 7, où Pauline Roland n’assure plus que le story-board, le dessin final étant confié à Sandrine Goalec, Lila est une adolescente amoureuse confrontée pour la première fois à la jalousie de son petit amoureux, Anthony.

Après un préambule où l’héroïne s’illustre dans un stage de survie, c’est la rentrée des classes. Lila et ses copines sont en 4e. Des grandes qui n’acceptent plus de se faire racketter . Nouvelle classe et grand changement dans le vie de la jeune héroïne. Sa mère sillonne le Pacifique pour sauver les requins, son père trop occupé. ? Résultat, elle va vivre chez sa meilleure amie, Cora.

On retrouve avec plaisir les émois de cette jeune fille qui rêve de devenir astronaute. Une rêveuse mais qui a les pieds sur terre. Comme Thomas, un petit nouveau, expert en graff et lui aussi passionné d’espace. Va-t-il prendre la place d’Anthony dans le cœur de Lila ?

L’occasion pour les autrices de bien expliquer aux lectrices le mécanisme de la jalousie. Un côté pédagogique de la BD qui la transforme sans doute en livre de chevet de bien des petites filles. 

« Lila » (tome 7), Delcourt, 14,95 €

BD - Mo CDM, le meilleur gagman de tous les temps

Le rire peut-il sauver le monde ? Les conseillers du président des USA en sont persuadés. Rien de tel qu’une bonne blague pour redonner le moral à une population de plus en plus déprimée. Ils ont même lancé des recherches pour trouver le meilleur raconteur d’histoire drôle du pays. Le recueil de gags signé Mo CDM intitulé Tirez sur mon doigt monsieur le président relate cette nouvelle guerre de la plaisanterie.

Premier à entrer en scène, en compétition, le professeur Von Drole. Un peu savant fou, il a mis au point Supergagman, sorte de Frankenstein de la blague. Une dizaine de ses planches sont proposées au lecteur qui commence déjà à se dérider. Mais intervient ensuite le Docteur Vannedemerd, autre scientifique de génie. Ses recherches ont permis de mettre au point un cyborg répondant au doux nom de Ultra Gag 3000. De la belle machine, efficace et désopilante.

Mais au final c’est un banal humoriste français, un certain Mo CDM qui à partir de la page 40 va parvenir à sauver la planète de son marasme. Mo CDM qui signe des gags extrêmes, si marrants que le lecteur prend de réels risques à les lire sans filtre pour protéger sa rate et ses zygomatiques. Des gags à la pelle, absurdes et édifiants à la fois. Profitez-en, l’auteur en a des centaines, des milliers, voire des milliards en réserve. Enfin, c’est ce qu’il prétend...
« Tirez sur mon doigt monsieur le président », Fluide Glacial, 13,90 €

jeudi 13 avril 2023

BD - La jeune Friday enquête aux limites du paranormal

Wednesday sur Netflix, Friday chez Glénat. L’analogie s’arrête là car les deux héroïnes ne se ressemblent pas du tout.

Friday, personnage principal de cette série écrite par Ed Brubaker et dessinée par le Barcelonais expatrié aux USA Marcos Martin, revient pour les vacances de Noël dans sa petite ville de Kings Hill.


Immédiatement elle est entraînée par Lance, son meilleur ami et amoureux qui n’ose pas le dire, pour traquer un jeune devenu dément après avoir volé une dague en pierre antique. Dans les bois, il cherche la Dame Blanche. Mélangeant fantastique, enquête policière et romance, Friday fait partie de ces comics indépendants qui valent largement les meilleurs romans graphiques européens.

« Friday » (tome 1), Glénat, 19 €


BD - Clear, un masque pour ne pas voir la réalité


Pas très gai le monde décrit dans Clear, comics écrit par Scott Snyder et dessiné par Francis Manapul. Les USA, sûrs de leur puissance, ont décidé d’aller sauver Taïwan envahi par la Chine. Mais la guerre n’a duré que trois jours. Toutes les armes US ont été piratées par les Chinois qui les ont retournées contre leur expéditeur.

Les USA, depuis, ont abandonné leur rôle de gendarme du monde et se sont repliés sur leur territoire. Et pour oublier cette humiliation planétaire, des masques de réalité virtuelle ont été massivement commercialisé. Chaque habitant peut désormais vivre dans le monde qu’il désire : western , romanche à l’eau de rose, dessin animé…

Sam Dune, vétéran de la guerre éclair, a fait un choix différent. Il a en permanence un masque Clear qui lui permet de voir la réalité de son monde. Sur cette base, les auteurs racontent l’enquête de Sam après le suicide de son ancienne femme. Une recherche dans un monde futuriste aliénant et macabre où toute réalité est subjective et a priori fausse.
Clear est sombre, paradoxe d’un récit futuriste sur l’embellissement virtuel d’une réalité pas assez clinquante et valorisante pour la majorité.
« Clear », Delcourt, 16,95 €

mercredi 12 avril 2023

BD - Guerre brouillée des futurs de Liu Cixin

Étrange album que ce Brouillage intégral signé Stojanovic et Maza d’après un roman de Liu Cixin. Il résonne bizarrement car le récit est raconté du côté de l’armée russe en guerre contre l’Otan, dans un futur proche où le parti communiste aurait repris le pouvoir par la force.

Envahie par la coalition occidentale, la Russie résiste vaillamment. Mais la technologie est du côté de l’Ouest. Pour rééquilibrer les forces, les généraux moscovites demandent à des scientifiques de mettre au point un puissant programme de brouillage. Devenues aveugles et sourdes, les armes sophistiquées deviennent inutiles.

Brouillage intégral semble osciller entre glorification des militaires et dénonciation de la guerre.

« Brouillage intégral », Delcourt, 21,90 €


De choses et d’autres - Prénoms à savourer

Une récente analyse des prénoms des petits Français depuis ces dernières années laisse apparaître une tendance étonnante. De plus en plus de parents délaissent le calendrier classique pour affubler leur progéniture de noms d’aliments.

Une mode pas si récente quand on voit la prolifération des Cerise, Prune et autre Clémentine dans les écoles, collèges et lycées. La différence de la nouvelle mode serait dûe au fait que les parents choisissent d’appeler leur enfant comme leur aliment préféré.

Voilà pourquoi on a désormais des Miel ou des Fraise qui font leur apparition sur les registres de l’état-civil. Les Anglo-Saxons seraient en pointe dans ce mouvement, qui semble très marqué par le véganisme. Car ce sont essentiellement des noms de fruits qui sont choisis.


Les amateurs de bidoche et de salé ne semblent pas attirés par cette tendance. Pourtant je verrai bien un faire-part de naissance de ce style. « Marcelle et Gérard Alamodkan ont la joie d’annoncer la naissance de leur petite fille, Tripe ». En espérant que les goûts culinaires ne soient pas radicalement différents dans un couple.

Le papa veut que sa fille s’appelle Côtelette alors que la maman revendique Macaron si c’est un garçon. Une mode qu’on pourrait régionaliser.

Ainsi, à Cambrai, les Bêtises seraient majoritaires ; les Nougat s’imposent à Montélimar et à Castelnaudary, toute une génération sera traumatisée après avoir reçu le prénom de Cassoulet. Pour ma part, c’est tout, vu : si j’avais un fils, actuellement, il prendrait pour premier prénom Rougail.

Et en seconde position, Saucisse, Cabri ou Tomate.

Billet paru en dernière page de l’Indépendant le mercredi 29 mars 2023

mardi 11 avril 2023

BD - Elliot, un adolescent particulièrement angoissé

Elliot a un petit air de ressemblance avec Esther, la jeune héroïne de Riad Sattouf. Mais là où la jeune fille est assez sérieuse, Elliot prête souvent à sourire. La faute à son ami imaginaire, représentant son angoisse quand il rentre au collège en 6e.

Elliot, timide, peu sûr de lui, gringalet bourré de complexes est la victime idéale pour les « grands ». Dans ce premier tome d’une série signée Théo Grosjean qui compte raconter toute sa scolarité, il se fait un ami, beaucoup d’ennemis et rencontre l’amour en la personne d’Amandine.

Finement observée, la vie dans un collège de nos jours semble être un véritable champ de bataille. Il y aura de nombreux blessés et même quelques morts. Comme la dignité d’Eliott…

« Elliot au collège » (tome 1), Dupuis, 9,90 €

De choses et d’autres - Privé de roi, privé de tarte

Lundi 27 mars au matin, selon mon hebdomadaire télé préféré, TF1 et France 2 proposaient le même programme en direct. Du pur people pour fan de royauté : la visite de Charles III à Paris. Patatras, le magazine a été imprimé avant l’annonce de l’annulation de la visite officielle du roi d’Angleterre.

J’imagine la déception dans certains foyers. Le sourire en coin chez d’autres qui saluent le premier résultat tangible de la mobilisation sociale contre la réforme des retraites.

Et puis aussi l’indifférence dans la majorité des familles françaises qui, un lundi matin, va d’abord travailler pour gagner sa croûte de pain et tenter de mettre un peu d’essence dans le réservoir qui flirte avec la réserve.

Charles III a attendu presque toute une vie pour accéder au trône, alors décaler une visite officielle de quelques mois, ce n’est pas la mer à boire.

Par contre, on ne dira jamais assez combien ces visites protocolaires luxueuses sont attendues par les meilleurs artisans de l’excellence française. Prenez le repas de lundi soir à Versailles, ce sont de grands chefs qui devaient se mettre aux fourneaux. Asperges en entrée, volaille de Bresse en plat principal et « tarte tatin revisitée au caramel et aux fruits secs » par Pierre Hermé. Une création qui devra rester encore inédite.

Dans cette annulation, le plus à plaindre reste bien le président Macron. Il doit se passer d’une séquence prestige dans un cadre d’exception. Même si accueillir un roi à Versailles n’est pas la meilleure image à offrir de la République française alors que le peuple, dans les rues, rejoue la Révolution.

Privé de roi et privé de tarte. La double peine.

Billet paru en dernière page de l’Indépendant le mardi 28 mars 2023