Quelques chroniques de livres et BD qui méritent d'être lus et les critiques cinéma des dernières nouveautés. Par Michel et Fabienne Litout
mercredi 7 mars 2018
Cinéma : Eva", fantasme de roman
À la base il y a la faute originelle. Bertrand, assistant de vie (ou gigolo, cela n’est pas clair volontairement), se rend chez un de ses clients, un vieil écrivain anglais tombé dans l’oubli. Il est hasbeen chez lui et trop dark en France. Presque grabataire, malade, il se morfond, attendant la visite du beau Bertrand. Contre une forte somme d’argent, il lui demande de le rejoindre dans son bain. Bertrand est sur le point de le faire quand l’homme a une crise cardiaque. Bertrand le regarde mourir, sans intervenir. L’argent en poche, Bertrand prend la fuite en volant la dernière œuvre encore inédite du mort, une pièce de théâtre. Quelques années plus tard, Bertrand savoure le succès de la pièce à l’affiche depuis plusieurs mois. Il a simplement posé sa signature au bas du manuscrit. Un triomphe aussi simple que cela.
Mais le succès aidant, le propriétaire du théâtre réclame une seconde pièce. Tournant en rond, Bertrand décide d’aller s’isoler dans le chalet de ses futurs beaux-parents en Savoie. Il arrive de nuit, en pleine tempête de neige et découvre dans la chambre un couple. Eva et son client se sont installés. Le client sirote un whisky, Eva se prélasse dans la baignoire. Bertrand vire l’importun et propose à la belle prostituée de luxe de remplacer son client évanoui. Fin de non-recevoir d’Eva qui brise un cendrier sur le crâne du jeune prétentieux.
■ Rayonnante Isabelle Huppert
Le film de Benoît Jacquot, remake d’un long-métrage de Losey avec Jeanne Moreau, toujours adapté d’un polar de James Hadley Chase paru dans la Série Noire, donne à Isabelle Huppert l’opportunité de camper une femme belle et vénéneuse, vénale et touchante. L’actrice française, très présente ces dernières années, multiplie ces rôles de femmes mûres et mystérieuses. Elle excelle dans le genre, passant de la femme sûre d’elle, vendant son corps avec aisance, à l’épouse aimante prête à tout pour son mari en situation difficile. Dans ce jeu, l’intrusion de Bertrand ne va pas la perturber. Simplement elle avoue une certaine sympathie pour ce jeune homme plein de ressource, prétentieux et trop malléable.
Gaspard Ulliel, pour son premier film sous la direction de Benoît Jacquot, signe une performance très intéressante. Entre la faute originelle (le vol de la pièce) et la fin du film, il doit montrer toute l’ambiguïté du personnage et passer de l’effacé au triomphant puis à l’homme acculé. Un thriller tourné en Savoie, en hiver, renforçant le sentiment d’enfermement, de piège inéluctable. La tension est permanente et paradoxalement, on se croit parfois dans un roman de… Philippe Djian.
➤ « Eva », drame de Benoît Jacquot (France, 1 h 40) avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel, Julia Roy.
lundi 5 mars 2018
BD : Savoir dire les choses
Un dessin, stylisé de surcroit, vaut toujours mieux qu’un long texte. Elijah, illustrateur et journaliste, le sait bien puisque la formule des Top 5 lui ont permis de s’imposer dans un journal espagnol. Mais à trop vivre pour le travail, on se retrouve à faire un transfert sur sa vie privée. Quand il apprend que sa compagne attend un enfant, il imagine immédiatement un Top 5 lourd de conséquence sur «5 choses à ne jamais lui dire» quand il intègre, en 2e position, «Ne pas lui faire un enfant dans le dos». Canizales livre une histoire en noir et blanc d’une grande intelligence, son dessin délavé permettant de passer de la douceur à la violence. Cet auteur colombien, plutôt spécialisé dans l’illustration jeunesses, vit en Espagne depuis 20 ans. Il devrait vite devenir incontournable de ce côté des Pyrénées avec la traduction de ses romans graphiques.
➤ «5 choses à ne jamais lui dire», Warum, 15 €
dimanche 4 mars 2018
Littérature : Jean Teulé nous entraîne dans une danse endiablée
Drôle de technoparade à laquelle nous convie Jean Teulé dans son nouveau roman. « Entrez dans la danse » est de la veine des précédents romans de l’ancien auteur de BD : court, imagé, intelligent et furieusement drôle par moments. Tout commence en 1519 à Strasbourg. En plein été, la situation de la ville est catastrophique. En plus de la crainte d’une invasion des Turcs, la ville meurt de faim. Les récoltes ont été mauvaises et si certains spéculateurs ont anticipé la crise, rares sont les Strasbourgeois qui ont les moyens de se payer un kilo de farine.
■ Manger le bébé
Les premières pages sont terribles. Dans un quartier d’artisans, une femme, son bébé dans les bras, rejoint un pont sur le Rhin. « Au milieu de cette passerelle, elle s’arrête et jette son enfant à la rivière ». Infanticide froid et délibéré. Paradoxalement, pour éviter le pire. Car au chapitre suivant on voit une autre mère indigne : la faim l’a poussée à cuire son nourrisson. Cela fait deux jours qu’avec le père ils se régalent. Voilà la situation dans Strasbourg la maudite quand les premiers signes de l’épidémie apparaissent. Une femme, suivie d’un couple puis de tout un groupe se met à danser dans la rue. Danser joyeusement, comme si plus rien de grave ne pouvait les toucher. Toute la subtilité du roman est dans cette danse éperdue. Face à une situation dramatique, sans solution, l’idée de faire la fête, de profiter de la vie, semble la pire des solutions. Mais pourquoi dansent-ils?
Une question lancinante et sans réponse pour les édiles (superbe portrait du maire) et responsables religieux (l’évêque en prend pour son grade). Dehors, la sarabande continue. Jean Teulé raconte, avec sa poésie habituelle. Les gargouilles sur la cathédrale n’en croient pas leurs yeux : « Sous les étoiles, dans Strasbourg hébétée d’une folie générale comme si la raison était en morte saison, les êtres hybrides, grotesques, et allégoriques de l’édifice regardent glisser sur le mur d’en face, des ombres semblables à celles de monstres effrayants, possédés et fantasmatiques. » Fantasmatique. Le mot idéal pour définir ce roman trépidant de Jean Teulé.
➤ « Entrez dans la danse » de Jean Teulé, Julliard, 18,50 €.
samedi 3 mars 2018
Images sudistes
300 ans. le bel âge. En 2018, la Nouvelle-Orleans a 300 ans. L’occasion de découvrir cet ville américaine atypique, ayant conservé de nombreux vestiges de son passé francophone. Vous pouvez vous rendre sur place ou plus simplement plonger dans le beau livre « New Orleans et le sud de la Louisiane » de Gabriel Vitaux, photographe installé dans l’Aude. Des centaines de clichés réalisés entre octobre 2015 et avril 2017, sélectionnés et mis en valeur dans ces 250 pages. Une première partie est entièrement consacrée à la ville, notamment ses clubs toujours aussi actifs. Dans la seconde, on entre dans l’Acadiana, le pays cadien, de Houma à Lafayette.
➤ « New Orleans et le sud de la Louisiane », Gabriel Vitaux, éditions Label Odero, 35 €
jeudi 1 mars 2018
BD : Succession compliquée à la Cour des Miracles
➤ « La Cour des Miracles » (tome 1), Soleil Quadrants, 15,50 €
jeudi 22 février 2018
De choses et d'autres - Petit caillou et grand chemin
La route est longue pour sauver la planète. Mais c’est avec les petits cailloux que l’on pourra réaliser ce grand chemin. Voilà tout le combat de Julien Vidal, doux rêveur pour certains, extralucide pour d’autres. Il a décidé de partager son travail personnel pour réduire son empreinte carbone sur la Terre. Et a baptisé ce mouvement par « Ça commence par moi », vu pour certains comme de l’égocentrisme (comme s’il était le sauveur) par d’autres comme de la clairvoyance modeste. Il a décidé d’adopter une nouvelle attitude responsable par jour. 365 idées qui, si elles se multipliaient, auraient un réel impact. Pour l’instant on peut utiliser sa liste comme un selfservice ouvert aux bonnes volontés.
La plus efficace, coller une étiquette « Stop pub » sur sa boîte aux lettres. La plus militante, s’investir dans le bénévolat. La plus gastronomique, cuisiner ses épluchures. La plus osée, louer un bateau et partir à l’aventure.
Et puis il y a toutes ces astuces qui prêtent à rire pour les sceptiques de mon acabit. Comme l’idée saugrenue de fabriquer son désodorisant pour chaussures. Ridiculement simple. On mélange du bicarbonate de soude avec de la fécule de maïs, trois gouttes d’huile essentielle et le tour est joué. Julien Vidal propose aussi de fabriquer des meubles en carton. Pourquoi pas. Mais comme j’ai essentiellement besoin d’étagères pour ranger mes milliers de livres et de BD, pas sûr qu’ils résistent au poids...
Enfin je découvre l’action que j’ai déjà réalisée sans savoir que j’agissais pour le bien commun : « J’arrête de jouer sur mon smartphone ». L’incidence sur l’avenir de l’humanité n’est certes pas tangible mais les bonnes résolutions ultérieures dépendent souvent d’un petit coup d’envoi. Alors désinstallez ces « bouffeurs de temps » et profitez de votre premier petit caillou.
mercredi 21 février 2018
Cinéma - "Moi, Tonya" ou le monde impitoyable de la glace
Elles sont sublimes, virevoltent sur la glace, sont l’incarnation de la beauté et de la grâce. Les patineuses artistiques, de tout temps, ont symbolisé la parfaite adéquation entre vitesse et virtuosité. Quand une certaine Tonya Harding a commencé à briller sur les patinoires des USA, le monde fermé et sélect de cette discipline olympique a frémi.
Tonya est puissante, rapide et d’une rare dextérité dans les figures les plus compliquées. De la graine de championne. Seul problème : c’est une fille du peuple, aux manières peu appréciées par les jurés, confits dans leurs certitudes d’une autre époque. Il faut qu’elle place la barre très haut (elle est la première Américaine à réaliser un triple axel), pour gagner sa place dans l’équipe olympique. Un conte de fée. Pas tout à fait car Tonya Harding a dû endosser le costume de sorcière, devenant une des femmes les plus détestées des USA.
■ Enfant brimée
Ce destin incroyable est devenu un film sous la baguette de Craig Gillespie. Et pour interpréter Tonya, il a trouvé l’actrice idéale avec Margot Robbie. Même si elle fait un peu plus que l’âge de la vé- ritable Tonya au moment des faits, elle a parfaitement retrouvé les attitudes et manières de cette fille rustre, issue d’un milieu modeste. Pas gâtée par la vie. Un père absent, une mère d’une rare méchanceté, qui a parfois levé la main sur cette fillette si gracile sur des patins.
Devenue adulte, Tonya a continué dans les brimades en se jetant dans les bras du premier venu, Jeff (Sebastian Stan) surnommé Moustache et lui aussi avec la main leste. Malgré cet environnement hautement hostile, Tonya arrive au sommet. Mais dans sa lutte contre l’autre vedette US de la discipline, Nancy Kerrigan, elle va recevoir l’aide de son mari et de ses amis bras cassés. Au début il fallait l’intimider par des lettres. Cela se transforme en agression avec cassage de genoux… La police fait rapidement le lien et Tonya est accusée d’avoir fomenté l’agression.
Entre interview post-agression et reconstitution de la vie de Tonya, le film oscille du tragique au comique. Un biopic, parfois hilarant donc, mais assez spécial car tous les protagonistes sont encore de ce monde. Dont Tonya Harding qui a validé le scénario et qui dé- sormais est retirée dans une petite ville, presque incognito, se consacrant à son fils.
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Deux bras cassés et une mère ignoble
Le film sur Tonya Harding est relativement indulgent envers la patineuse. Talentueuse. Personne ne le conteste. Colérique. Une évidence. Mais pas si méchante que cela au final. En retraçant son enfance, elle est décrite comme une enfant malheureuse, manquant d’amour, ne s’accomplissant que sur ses patins à glace.
La seule et grande faute de Tonya Harding aura été de mal s’entourer. D’abord de sa mère, méchante, carrément ignoble. Interprétée par une méconnaissable Allison Hanney, LaVona Harding est la mégère type. Elle a fait fuir le père de Tonya et ne cesse de rappeler à sa fille qu’elle est nulle et que sans son argent, jamais elle n’aurait pu arriver à ce niveau. Mauvaise pioche aussi quand Tonya tombe amoureuse de Moustache.
Ce dernier, entouré d’amis d’une bêtise crasse, sera condamné à de la prison ferme pour l’agression de Kerrigan. Une idée de Shawn, mythomane absolu, obèse et prétentieux, vivant chez ses parents et se prétendant expert en contre-espionnage. Un rôle en or pour Paul Walter Hauser, de loin le plus comique (et pourtant parfaitement réaliste) de cette histoire rocambolesque.
➤ « Moi, Tonya » biopic de Craig Gillespie (USA, 2 h 00) avec Margot Robbie, Allison Janney, Sebastian Stan
DVD et blu-ray - Attractions infernales
Bande dessinée d’Arthur de Pins, Zombillénium est devenue un film d’animation réalisé par le dessinateur en personne. L’histoire originale, un peu trop adulte, a été légèrement édulcorée pour plaire aussi aux plus jeunes. Mais on conserve l’esprit caractéristique de ce parc d’attraction pas comme les autres.
Des zombies, vampires, loups-garous et autres momies damnées constituent le personnel de Zombillénium, sorte d’Eurodisney de la peur. Mais les rendements étant en nette baisse, le propriétaire a bien l’intention de le fermer et de récupérer le personnel. Zombillénium appartient au diable et les licenciés économiques retourneront en enfer. Il faudra l’inventivité de Hector Saxe, tout nouveau pensionnaire, et de sa fille Lucie pour trouver des solutions.
Bonne animation, musique endiablée, gags efficaces, ce film permet de passer un bon moment en famille. Dans les bonus, le making of, des scènes coupées et trois courts-métrages d’Arthur de Pins.
➤ « Zombillénium », Universal Video, 14,99 € le DVD et 19,99 € le blu-ray
Cinéma - Les aventures de Spirou et Fantasio adaptées sur grand écran
➤ Comédie d’Alexandre Coffre (France, 1 h 29) avec Thomas Solivérès, Alex Lutz, Ramzy Bedia
Spirou, un jeune homme déguisé en groom, rencontre Fantasio, un journaliste frustré. Cela se fait avec éclats dans un grand hôtel et c’est peu dire qu’ils ne s’apprécient pas. Mais lorsque Champignac, un chercheur fou de champignons, est kidnappé par Zorglub et ses hommes, Spirou et Fantasio vont devoir faire équipe pour le retrouver, aidés par Seccotine, une jeune femme reporter rivale de Fantasio, et de Spip, un écureuil espiègle.
Un album aux éditions Dupuis
Spirou, comme Tintin, est un héros de BD indémodable. Passé entre de nombreuses mains (de Jijé à Janry en passant par le maître Franquin), le groom est à retrouver dans un album tiré du film. Dessiné pour l’occasion par Cossu et Sentenac, c’est Olivier Bocquet qui a assuré l’adaptation. Un Spirou plus moderne, plus romantique, plus dans l’air du temps... (Dupuis, 12 €)De choses et d'autres - Des saucissons de compétition
Vous aimez le saucisson? Vous aimez le BON saucisson ? Alors rendez-vous en Ardèche début juin. A Vanosc, les 9 et 10 juin, se déroulera le premier « Mondial Rabelais du saucisson ». En clair les meilleurs saucissons du monde seront proposés à la dégustation de quelques goûteurs. Or, ce rendez-vous prenant de plus en plus d’importance (80 saucissons de 60 pays différents entreront en compétition), les organisateurs sont à la recherche de testeurs pour intégrer le jury. Quand j’ai découvert cette annonce sur le net, mon estomac a gargouillé et la salive a envahi ma bouche. Car j’ai un faible pour le saucisson. Alors à la perspective de déguster des dizaines de sortes de cette charcuterie en une journée, imaginez mon enthousiasme.
Et puis j’ai un peu gratté. Avant de mettre la rondelle en bouche, il faut noter la charcutaille sur son aspect, la moisissure, sa densité et son odeur. Je suspecte l’entourloupe genre dégustation de grands vins. Regarder le liquide, le renifler, admirer sa robe. Après, et seulement après on goûte... et on recrache. Et moi, recracher du saucisson, hors de question ! Pourtant j’aurais aimé être présent car ces amis pas du tout saucissonnés semblent dotés d’un sérieux sens de l’humour.
Dans le programme du mondial il est fait allusion à la possibilité qu’un saucisson vegan, le saucivert, participe à la compétition. Ils en donnent même la recette : des betteraves rouges et des radis blancs coupés au couteau et parfumés aux herbes sauvages des champs, avec poivre et sel sans additifs. La peau est formée par du boyau maïs sans OGM, lié par du fil de pur raphia non traité. L’aspect visuel est splendide mais la dégustation laisse à désirer, au point de laisser s’emporter l’un des membres de la confrérie : « si l’Académie promeut cette m…, je rends mon bicorne. » Morale de l’histoire : le cochon est mort, vive le cochon !











