mercredi 16 avril 2008

Roman - Dérive nippone par Dany Laferrière

Dany Laferrière, Québécois d'origine haïtienne, peut-il devenir un écrivain japonais ? Son interrogation se transforme en dérive.


Pour son retour au romanesque, Dany Laferrière signe un petit bijou littéraire. L'écrivain canadien, d'origine haïtienne, aime prendre ses lecteurs à contre-pied. En tentant de se glisser dans la peau d'un écrivain japonais, il pousse l'exotisme à son paroxysme. Un roman dans lequel il n'hésite pas à se mettre en scène, avec ses travers, ses manies, ses obsessions, ses vaines tentatives de se prendre au sérieux. Fiction, réalité, il mélange le tout dans un joyeux charivari peuplé de personnages aussi déjantés que l'écrivain, le héros.

Donc, Dany Laferrière décide d'écrire un roman intitulé « Je suis un écrivain japonais ». Au début ce n'est qu'un titre après une réflexion dont il explique la genèse : « Quand je suis devenu moi-même un écrivain et qu'on me fit la question « Etes-vous un écrivain haïtien, caribéen ou francophone ? » je répondis que je prenais la nationalité de mon lecteur. Ce qui veut dire que quand un Japonais me lit, je deviens immédiatement un écrivain japonais. » Une fois le titre trouvé, il lui suffit de le vendre à son éditeur, qui, enthousiaste, lui verse une belle avance. Mais l'auteur reconnaît que s'il est un bon titreur, il est moins aisé d'aller au bout de son idée.

Chanteuse et diplomates

Il va donc tenter de s'imbiber de la culture japonaise. Mais à Québec, cela ne va pas plus loin que le cliché. Armé d'une montagne de préjugés glanés dans les revues et vus à la télévision, il va tenter de se transformer en bon nippon, lisant sans cesse l'œuvre de Basho, un célèbre poète du pays du soleil levant. Et il va payer de sa personne en traînant dans un bar où une chanteuse japonaise, Midori, se produit accompagnée d'une multitude d'amies (rivales ou maîtresses) toutes plus bridées les unes que les autres. Dans ce roman foisonnant, on rencontre Bjork, la chanteuse islandaise possédée par une poupée vaudou, des policiers accusateurs légèrement sadiques et des diplomates nippons très intrigués par la démarche de cet écrivain noir ayant la prétention de devenir, selon leur vision, le prototype de l'écrivain japonais.

L'occasion également pour Dany Laferrière pour lâcher, de-ci delà, quelques réflexions acerbes sur la perception du monde par nos contemporains. Clairvoyant et désabusé, il signe des pages qui feront date comme ce passage sur le pouvoir du sourire : « L'Anglais a déjà tenté de conquérir le monde avec son flegme et son parapluie. Le Japonais, son large sourire et un appareil photo. Le Louvre fait recette avec le sourire de la Mona Lisa. Personne ne rit en Occident. Le sourire c'est le pouvoir. Le rire souligne la défaite du Nègre. Je passe des journées entières à apprendre le sourire japonais. Un sourire détaché du visage. »

Moins « chaud » que ses précédentes œuvres (« Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer » ou « Le goût des jeunes filles »), ce roman donne une dimension supplémentaire à un écrivain inclassable, hors du commun, passionnant dans ses différences.

« Je suis un écrivain japonais », Dany Laferrière, Grasset, 17,90 € 

mardi 15 avril 2008

BD - Fin de cavale pour la fille du Yukon


Assez déroutante la troisième et dernière partie de la série "La fille du Yukon" écrite par Philippe Thirault et dessinée par Sinisa Radovic. Ce western âpre et sans concession se déroulant durant la grande ruée vers l'or de la fin du 19e siècle vers les territoires du Nord, prend des airs de mélodrame dans cet album. 

Après les nombreuses morts violentes des précédents tomes, c'est l'heure de la stabilité et du calme. Bonnie, la petite fille née dans les dernières pages du tome 2, est au centre de l'histoire. Elle est devenue adulte et est amoureuse d'un jeune indien. Une passion naissante racontée en parallèle à son enfance et la mort de ses parents. Une nouvelle épreuve attend cependant la jeune femme : quelques jours avant son mariage, son fiancé est mobilisé et envoyé dans les tranchées de la guerre 14/18. 

Des grands espaces sauvages, au confinement de la boue, de la sueur et du sang. Un grand écart graphique que Radovic maîtrise parfaitement.

"La fille du Yukon" (tome3), Dupuis, 13 € 

lundi 14 avril 2008

BD - Quand des humains étaient exhibés en cage


Le premier tome de « Kia Ora », paru en janvier 2007, avait fait sensation. Cette histoire de troupe de danseurs et chanteurs Maoris, embauchés par un promoteur de spectacle anglais pour présenter leurs coutumes à Londres à la fin du 19e siècle, était profondément humain. Le premier volume montrait comment Maaka et son épouse, jeune couple ayant des difficultés financières, avait accepté de partir durant ces quelques mois, laissant leur fillette, Nyree, aux grands-parents. 

Mais la petite parvient à se glisser à bord du bateau en partance. Elle sera découverte quelques jours plus tard, affamée, et sera donc du voyage. Pour ces maoris, fiers et courageux, la découverte de Londres est un rêve éveillé. Leur accueil par les Européens est beaucoup moins agréable. Passé la surprise, le spectacle remporte beaucoup moins de succès. Un « haka » cela fait peur une fois, mais c'est assez limité dans le temps. 

Le promoteur, au bord de la faillite, trouve comme solution de repli le jardin d'acclimatation de Paris. La troupe de Maoris y sera exhibée comme des animaux en cages. Les hommes du Pacifique appréciera moyennement. 

Le scénario de Jouvray et Olagnier s'appuie sur la vision de Nyree. Efa, au dessin, est sobre et efficace.

« Kia Ora » (tome 2), Vents d'Ouest, 13 € 

dimanche 13 avril 2008

BD - Apprendre l'Histoire en s'amusant


A chaque rentrée scolaire, ils font rire des milliers de jeunes et de moins jeunes. Les Profs, en quelques années, sont devenus les champions du rire et des ventes. Une formule qui marche parfaitement et que les deux auteurs, Pica (dessin) et Erroc (scénario) ont décidé de prolonger par une série thématique sur l'Histoire. 

Pas de gags cette fois mais huit récits complets qui conduisent les héros à divers époques de l'Humanité, de la préhistoire à un futur proche. On appréciera particulièrement le récit se déroulant en Egypte à l'époque des Pharaons. Les scribes Antoinis et Paulis, après une vaine tentative de grève, sont chargés, pour se faire racheter, de rédiger la légende du pharaon Touthéfaktis. 

Ils mettent beaucoup de coeur à l'ouvrage, mais le résultat final laisse à désirer car ils ont eu le malheur de confier à Boulardis, le pire cancre du Nil, la rédaction au propre de leur brouillon. Pica a du retrouver avec plaisir les décors et costumes d'une de ses séries défuntes. Du temps où il signait Pierre Tranchand et que Chafouin et Baluchon étaient les héros du mensuel « Gomme ». Nostalgie, quand tu nous tiens...

« Les Profs refont l'Histoire » (tome 1), Bamboo, 9,45 € 

samedi 12 avril 2008

BD - L'énergie des barbouzes


Un scénariste français ayant fait ses débuts dans l'écriture de jeux vidéos, Fred Weytens, un dessinateur canadien longtemps spécialisé dans les super héros, Denis Rodier, se sont associés pour cette nouvelle série d'action et d'espionnage de la collection Impact de chez Delcourt. Egide est une officine secrète, dépendant directement des gouvernements de quelques pays européens. 

Ses membres sont sollicités quand il faut intervenir à la limite de la légalité. Marc de Saint-Mont en est le chef. Il a sous sa responsabilité un génie de l'informatique, une pilote d'exception et un gros bras aimant les sensations fortes. Ils vont être chargés de surveiller un ancien agent secret russe sur le point de détourner une invention déterminante pour l'avenir. Un premier album mené à 100 à l'heure, où en plus de l'intrigue, Egide va tenter de recruter un nouvel élément. 

Aléna est une jeune cambrioleuse russe. Ses compétences de discrétion et de camouflages seront utiles à ce groupe de barbouzes efficaces et sympathiques. Reste à la convaincre de l'utilité de choisir le bien commun contre ses intérêts personnels...

« Egide » (tome 1), Delcourt, 10,50 € 

vendredi 11 avril 2008

BD - Kogaratsu dans la fournaise


Kogaratsu, presque à la retraite, a délaissé son sabre pour la hache. Le samouraï errant subvient à des moyens en fendant des bûches de bois pour un fermier. Une existence calme et tranquille qui ne va pas durer. Il reçoit un énigmatique message qui le pousse à reprendre la route. Il se rend au rendez-vous et découvre que c'est sa famille qui lui lance un appel au secours. Il se rend donc au chevet de la « Mère », dans ce donjon perché au sommet des montagnes. 

Une communauté de femmes qui fait bien des envieux. Une bande de brigands conspire pour prendre la place forte et s'emparer du trésor. Ils ont l'avantage d'avoir une alliée dans la place. Mais l'issue du combat pourrait changer avec l'arrivée de Kogaratsu. Le héros japonais de Bosse et Michetz était resté longtemps silencieux. Une parenthèse due au perfectionnisme du dessinateur qui a particulièrement soigné ces 52 planches. 

Un trait de plus en plus épuré, des scènes d'action époustouflantes : cet album ne vous décevra pas. L'incendie du donjon est reconstituée avec grande minutie par un graphiste d'exception. Une série rare à ne pas oublier.

« Kogaratsu » (tome 11), Dupuis, 10,40 € 

jeudi 10 avril 2008

BD - Mortimer aux sources de la civilisation

La nouvelle aventure de Blake et Mortimer de Sente et Juillard se passe en grande partie en Afrique.


Un peu plus de trois ans après la parution du second tome des « Sarcophages du 6e continent », Blake et Mortimer sont de retour, toujours animés par le duo Yves Sente au scénario et André Juillard au dessin. Après la Belgique et l'Antarctique, les deux héros britanniques vivent une aventure se déroulant en grande partie en Afrique. Tout commence par la découverte d'une grotte dont l'accès est sous le niveau de l'eau du lac du Ngorongo, dans la région centrale du Tanganyaka. Un ethnologue allemand, Ulrich Heidegang, visite une vaste salle recouverte d'or et subtilise une bague portée par une statue gigantesque. Il est surpris par des hommes lycaons qui le blesse avec une lance empoisonnée. Heidegang parvient à rejoindre la civilisation mais est devenu dément.

Trois mois après ces faits, le professeur Mortimer, en lisant la presse, remarque que les motifs sur la bague sont très étranges, du jamais vu. Il va se lancer dans des recherches pour tenter de découvrir à quelle civilisation elle se réfère et avec l'aide de deux amies, Nastasia et Sarah, va se retrouver sur la trace d'une civilisation perdue, vieille de 350 millions d'années, quand la Terre n'avait qu'un seul continent, le Gondwana.

Face à la faune sauvage

Une premier partie savante suivie de l'expédition dans la savane. Là cela se complique pour le trio qui devra affronter les fauves (éléphants, lycaons, lions et hippopotames) ainsi que les sbires du colonel Olrik. Le méchant emblématique de la série, loin d'être éliminé comme les fidèles lecteurs le pensaient, est toujours en vie et avide de richesse et de vengeance.

Dans cette aventure, la 18e, le professeur Mortimer tient la vedette, le capitaine Blake n'intervenant que dans les dernières pages. Un album qui, tout en restant fidèle à l'oeuvre originale, tente de renouveler un peu cet univers qui franchit les décennies. Au niveau du scénario, on regrettera l'exploitation limitée de la civilisation perdue et le coup de théâtre, peu crédible, des dix dernières pages. Par contre on ne peut que s'extasier devant les dessins de Juillard. Il parvient à injecter une bonne dose d'élégance à l'image graphique de la série, Mortimer est moins rigide et les femmes de plus en plus belles. Chaque vignette de transition, que cela soit dans les rues de Londres ou dans la savane africaine, sont de superbes miniatures qui méritent toutes d'être encadrées.

« Blake et Mortimer, Le sanctuaire du Gondwana », Yves Sente et André Juillard, Editions Blake et Mortimer, 14 euros 

mercredi 9 avril 2008

BD - En piste pour les souvenirs de cirque


La mode est aux autobiographies dessinées. Rudy Spiessert, dessinateur de Ingmar et du Stéréo Club, dans « Les villes d'un jour », raconte son enfance. 

Par chance, son quotidien était peu banal : il jouait avec des éléphants, ramassait des paillettes dans de la sciure de bois, n'allait jamais à l'école, déménageait tous les jours, rencontrait régulièrement des magiciens et des clowns espagnols. 

Ses parents étaient employés dans un grand cirque et il a sillonné 11 mois sur 12 les routes de France dans une caravane, admirant le spectacle caché sous les gradins. Même ceux qui n'aiment pas le cirque seront sensibles à ces histoires simples et belles.

« Les villes d'un jour », Soleil Quadrants, 9,90 € 

mardi 8 avril 2008

BD - Didier Tronchet loin du train-train quotidien


Didier Tronchet le reconnaît, « La gueule du loup » doit beaucoup à son expérience du cinéma. On pourrait effectivement se croire dans un film. Notamment le premier acte, quand François Renard, gynécologue, et Jacky Mousselin, chômeur longue durée, se croisent dans une soirée de speed-dating. 

Deux hommes que tout oppose mais qui finalement seront attirés par la même femme, la mystérieuse Iléna. Mais ce début entre comédie et romance, classique histoire à trois, prend rapidement des airs de thrillers déjanté. L'intrigue est millimétrée, les personnages réussis, la fin inoubliable, le dessin vif : de la belle ouvrage sur plus de 100 pages.

« La gueule du loup », Futuropolis, 19 € 

lundi 7 avril 2008

BD - Art-mement


1912 à Paris, l'artiste peintre Luciano Salvatori ne s'en sort pas. Ce créateur adepte du futurisme, ne mange pas à sa faim. Sur le point de tout abandonner, il rencontre un riche mécène qui lui commande des centaines de dessins. Une demande qui semble extravagante : imaginer et peindre les machines de destruction qui pourraient être utilisées dans les guerres du futur. 

Salvatori va totalement s'investir dans cette oeuvre, délaissant amis et compagne pour laisser libre cours à son imagination. 

Ce roman graphique ambitieux et réussi est le premier album de deux auteurs venus de l'animation, Olivier Cotte qui signe le scénario et Jules Stromboli au dessin.

« Le Futuriste », Casterman, 13,75 €