dimanche 16 juin 2024

Un album jeunesse : Renard, la lettre et les affreux


Renard a du courrier ce matin. Normal, c’est son anniversaire et sa mémé n’oublie jamais de lui écrire. Mais dans la jolie lettre il découvre le dessin de… deux fesses ! Mais qui a osé lui envoyer cette horreur.



Le petit héros imaginé par Thibault Prugne mène son enquête et va suspecter, à tour de rôle, une moufette, un hibou et une taupe. Tous ont des arguments, mais alors qui a tracé ces deux fesses ? Loin de l’enquête policière, cette petite histoire pour les plus jeunes explique comment se faire des amis, quelles que soient les circonstances. Mignon et réjouissant.

« Renard, la lettre et les affreux », Margot (L’école des loisirs), 40 pages, 13,90 €

samedi 15 juin 2024

Une biographie : Jean Giraud alias Mœbius

La première biographie de Jean Giraud vient de paraître. Pourtant le dessinateur de Blueberry est mort en 2012. C’est Christophe Quillien qui s’est penché sur l’œuvre protéiforme de Jean Giraud alias Moebius.

De ses débuts à Pilote à la création de Métal Hurlant, de ses exils volontaires près de Pau, en Polynésie ou aux USA ou de ses attirances pour les mondes ésotériques, ce ne sont pas deux biographies qui sont compilées mais une multitude de vies, toutes plus riches et créatrices.

L’artiste a marqué des générations d’illustrateurs et aura fait rêver encore plus de lecteurs de BD. Une biographie qui ne publie pas de dessins mais de très nombreuses photos de Jean Giraud. Ou Mœbius.

« Jean Giraud alias Mœbius », Seuil, 608 pages, 26 €

vendredi 14 juin 2024

Un livre jeunesse : Les pirates de Gudule

 


Pour beaucoup de jeunes lecteurs, il y a un avant et un après Gudule. La romancière a publié plus de 200 livres pour tous les âges. Une œuvre qu’il est temps de redécouvrir, près de 10 ans après sa mort. Voilà donc une réédition du premier tome de Histoires de pirates avec de nouvelles illustrations signées Marc Lizano.

Le premier tome raconte comment le baron Bagatelle, gouverneur de Fort Plouf-Plouf, tente de retrouver le trésor de Barbak-le-Rouge. Un redoutable pirate, capturé par Bagatelle et emprisonné durant des années. C’est à la fin de sa vie que le redoutable pirate accepte de conduire le gouverneur, tout aussi vieux, sur l’île déserte où est caché le trésor.

Humour et dérision, comme souvent avec Gudule, transforment cette histoire en petite leçon de philosophie.

« Histoires de pirates », Splash !, 40 pages, 8,95 €

jeudi 13 juin 2024

Un essai : Régis Debray en bref

 

À plus de 80 ans, Régis Debray a traversé le XXe siècle en y laissant une pensée, une vision, un témoignage. Penseur, philosophe, intellectuel : difficile de le définir. Dans ce nouvel ouvrage, il accepte avant tout sa condition : un vieillard qui sait sa fin proche. Alors il fait bref. Des aphorismes, parfois à la Cioran, sur le temps passé.

On peut méditer sur ces deux extraits révélateurs de l’ensemble du livre : « Puisqu’on fait de vieux os avec de vilains sentiments, restons antipathiques. On ne sait jamais. » « Il est sage de ralentir la marche. À quoi bon se mettre à courir quand on arrive au bout. »

« Bref » de Régis Debray, Gallimard, 76 pages, 10 €

mercredi 12 juin 2024

Cinéma - “Heroico”, film sur l’armée qui broie les jeunes

Un film mexicain de David Zonana avec Santiago Sandoval Carbajal, Fernando Cuautle.


Le film Heroico se déroule au Mexique. Mais il pourrait être transposé dans n’importe quel pays qui a une armée professionnelle. Un film universel donc, sur la façon de « dresser » de jeunes hommes, leur donner le goût du sang, de la mort. Au Mexique, le film de David Zonana a été critiqué car il s’attaque à un bastion du pouvoir. Pourtant il est sans doute très près de la vérité dans ce pays où la violence est quotidienne, sans limite.

Luis (Santiago Sandoval Carbajal), jeune homme vivant seul avec sa mère, décide de s’engager. Avant tout pour bénéficier de la mutuelle de l’armée qui assurera les soins de sa mère, diabétique. Un premier sacrifice. Arrivé à l’école, il est vite remarqué par son sergent instructeur, Sierra (Fernando Cuautle). Le prototype du manipulateur, pervers, régnant sur sa cour où tout lui est possible. Il protège Luis de certaines corvées, des bizutages ou autres exercices physiques. En échange, il l’engage sur des « missions » non officielles. Le week-end, en civils, Sierra et ses sbires deviennent de vulgaires mercenaires, armés et dangereux, des tueurs.

Le film, d’une très grande violence, ne la montre pas. Tout est suggéré. On est subjugué par l’interprétation des deux comédiens principaux. Santiago Sandoval Carbajal dans le rôle de Luis, toujours partagé entre la révolte et le confort de l’obéissance. Une victime qui a cependant toutes les solutions entre ses mains pour faire cesser ce cauchemar. Encore plus impressionnante la partition de Fernando Cuautle, alias Sergent Sierra. Arrogant, prétentieux, calculateur, toujours à la limite de l’acceptable, cette caricature de militaire doit cependant hanter les nuits de nombre de recrues, au Mexique et ailleurs, certainement passées sous ses fourches caudines.

mardi 11 juin 2024

BD - Larzac, terre de résistance

 

Le Sud n’a jamais aimé les décisions imposées par le Nord, encore moins quand cela vient de Partis, la capitale si prétentieuse. En 1972, le Larzac, plateau caillouteux couvert de brebis à cheval sur l’Hérault et l’Aveyron, entre en résistance. Le gouvernement a décidé d’agrandir le camp militaire expropriant de fait des centaines de familles de paysans. L’occitan va résonner dans toute la France avec ce cri de ralliement, de fierté de résistance : « Gardarem lo Larzac ! »

Première ZAD (zone à défendre) de l’Histoire de France, ce mouvement va durer des années et donner l’occasion à deux auteurs se signer un gros album de près de 180 pages. Pierre-Marie Terral, agrégé et docteur en histoire contemporaine s’est spécialisé dans l’étude de cette lutte paysanne exemplaire qui reste encore très présente dans les mémoires des Français. Sébastien Verdier, dessinateur qui a beaucoup travaillé avec Pierre Christin, recrée les ambiances de l’époque dans des planches en noir et blanc très réalistes.

Des chapitres entrecoupés de photos d’époque ou de dessins parus au moment des événements dont une BD-reportage de Cabu. Un ouvrage pour ne pas oublier que toute lutte, si elle est juste, peut être victorieuse. Signataire de la préface, ce n’est certainement pas José Bové qui peut prétendre le contraire.

« Larzac, histoire d’une résistance paysanne », Dargaud, 176 pages, 23,50 €

lundi 10 juin 2024

BD - Le magot de Mémé

 

Le Tarn est un affluent de la Garonne. Un département aussi, décor du roman graphique Le gigot du dimanche écrit par Philippe Pelaez et dessiné par Espé. Une histoire de famille, la famille du scénariste Philippe Pelaez qui joue un rôle essentiel dans le récit en répondant au surnom si mignon de Pilou.

Pilou adore les dimanches où tout le monde mange chez Mémé, un gigot bourré d’ail après des bouchées à la reine à la cervelle. Frères, oncles, cousins, tous se disputent et après ils vont au stade voir l’équipe locale de rugby maltraiter les voisins puis au loto-quine où le gros lot est un cochon. Vivant le cochon.

Pilou à 11 ans, on est en 1981 et sa maman, qui a voté Mitterrand, crie sur son tonton, l’assureur, gaulliste, mauvais perdant, persuadé que les chars russes vont défiler sur le Champs-Élysées le 14-Juillet. Une famille dysfonctionnelle qui retrouve de l’unité dès que Mémé va à la cuisine. Ils tentent tous de savoir où elle a pu planquer son magot, des Louis d’or devenus aussi légendaires qu’invisibles.

Tout semble vrai dans cette histoire. À part le fameux magot. Philippe Pelaez reconnaît qu’il s’est un peu inspiré de sa famille, mais que le seul dont il est certain d’avoir respecté les pensées et agissements, c’est lui-même. On rit beaucoup aux multiples péripéties autour du magot mais aussi de la découverte de la vie par Pilou, un petit gros un peu naïf qui n’a pas son pareil pour mettre les pieds dans le plat… de gigot.

« Le gigot du dimanche », Bamboo Grand Angle, 72 pages, 16,90 €

dimanche 9 juin 2024

BD - Le rugby émancipateur


Après la vie des pionniers dans le grand nord canadien, JeanLouis Tripp s’attaque à la vie dans deux villages du Sud de la France. Des cités voisines, simplement séparées par un pont qui enjambe le fleuve. Nous sommes d’un côté à Larroque-sur-Garonne, de l’autre à Castelnau-sur-Garonne, pas loin de Montauban. Tripp connaît parfaitement la région. Il y a vécu enfant et n’a pas quitté ce Sud ensoleillé et fou de rugby puisqu’il réside désormais dans les Corbières audoises.

La série Les vents ovales, prévue en trois tomes, ambitionne de raconter les événements de mai 68 mais depuis cette province si éloignée des barricades parisiennes. Simple scénariste sur le projet, il a reçu le renfort d’Aude Mermilliod à l’écriture et le travail graphique est assuré par Horne.

La première partie suit la vie quotidienne, de mai à septembre 1967, de deux copines, Yveline et Monique. La première, en couverture du premier tome avec un ballon de rugby dans les mains, est la plus jeune. À peine 18 ans, lycéenne, elle va passer son bac. L’obtenir avec la mention Très Bien et commencer ses études universitaires à Paris. La seconde, 21 ans, après un cursus au CREPS, va devenir prof de sport… à Béthune.

Deux jeunes femmes de la fin des années 60, entre envie de s’émanciper et pression sociale de leurs origines. Yveline, fille de paysan, fiancée à un gars du coin, voudrait tant s’extraire de son milieu, s’affirmer. Même envie du côté de Monique, fille du directeur de l’usine de briques, fille à papa surprotégée. Le dernier qu’elles passent ensemble est raconté avec finesse et délicatesse par un trio qui prend le temps de camper les personnages, l’ambiance et l’importance du rugby dans ces deux villages rivaux.

Un rugby émancipateur pour nombre de jeunes. Un sport collectif qui ne galvaude pas l’adjectif. C’est cette partie qui fera vibrer les sudistes amateurs de ballon ovale. Même si le premier public ciblé de la série semble être les femmes, libérées ou à libérer.

« Les vents ovales » (tome 1), Dupuis Aire Libre, 136 pages, 26 €

samedi 8 juin 2024

Roman français – Totalement disparu et insaisissable cet Hervé Snout

Qu’est-il arrivé à Hervé Snout. Ce Français, père de famille irréprochable, patron dynamique d’une petite entreprise, a disparu. Olivier Bordaçarre mène l’enquête.

En grand admirateur de l’œuvre de Georges Perec, Olivier Bordaçarre précise dans ses remerciements, qu’en plus d’hommages ou d’allusions à une quinzaine d’ouvrages du romancier de La disparition, il a lui aussi composé son texte en n’utilisant pas volontairement une des lettres de l’alphabet. Si vous décidez de plonger dans ce roman noir « des coulisses du bonheur contemporain et familial », tentez de la découvrir avant la fin. Même s’il vous est difficile de vous concentrer sur cette recherche tant le récit de La disparition d’Hervé Snout va rapidement vous passionner.

Dans la première partie, les faits sont vus par les autres membres de la famille. Odile, épouse d’Hervé, Eddy, le fils aîné, Tara, la cadette. L’épouse a préparé un repas de fête pour l’anniversaire d’Hervé. Bœuf bourguignon longuement mijoté. Mais ce mardi 16 avril au soir, Hervé ne rentre pas à la maison. Un repas doublement gâché car Tara a refusé, une nouvelle fois de manger de la viande.

La viande c’est pourtant toute la vie de son père. Patron d’un petit abattoir, il mène ses ouvriers avec fermeté. Il est souvent à la limite du harcèlement, mais il faut savoir s’imposer face à ces hommes qui passent leur journée à égorger porcs, agneaux et vaches puis à les vider et les découper dans des mares de sang.

Une semaine après la disparition, la gendarmerie accepte enfin de se pencher sur l’affaire. Le chef est persuadé que le mari a simplement décidé de refaire sa vie, loin de sa femme, forcément insupportable pour ce militaire alcoolique, abandonné par son épouse lassée de l’attendre le soir. Son adjoint lui, espère qu’Hervé Snout ne reviendra jamais. Car il vient de tomber follement amoureux de la potentielle veuve.

Ce roman, qui lève petit à petit le mystère en révélant les défauts et pensées profondes des différents protagonistes, est une radiographie de la famille française idéale mais très bancale. Tara, par exemple, n’a qu’une envie : fuir ce foyer qui l’empêche de déployer ses ailes. « Ce qu’elle aime dans la vie, c’est courir. Peut-être qu’un jour elle parviendra à quitter le sol. Mais ses parents ne comprennent rien à sa passion. Eux, ils font du sur-place. Ils prennent racine et ils vont mourir debout, les deux pieds pris dans leur chape de béton. »

Pour comprendre l’origine de cette disparition, le roman prend ensuite le point de vue d’Hervé. Un portrait peu flatteur. Imbu de sa personne, rétrograde, souvent lâche, il n’a pas une haute idée de sa famille : « un débile, une intellectuelle et une frigide ! », dans l’ordre son fils, sa fille et sa femme qui venait de demander le divorce après avoir cédé aux avances de son médecin de famille.

Un roman qui va crescendo, déconstruisant ce faux bonheur familial de province. L’occasion aussi pour Olivier Bordaçarre de raconter la réalité des abattoirs. Des passages qui devraient beaucoup faire pour l’avènement du véganisme. Telle cette réflexion d’une secrétaire récemment embauchée supportant de moins en moins cette « odeur permanente de mort. […] Ce n’est pas une odeur franche de cadavre en décomposition, non, pas une pestilence, plutôt un fumet vicieux, un nuage invisible, un mélange de poils cramés au chalumeau, d’excréments, d’urine, de viande fraîche, de sabots et de corne brûlées, un relent organique dont la définition à elle seule est une épreuve. »

« La disparition d’Hervé Snout » d’Olivier Bordaçarre, Denoël, 368 pages, 20 €

vendredi 7 juin 2024

Thriller - Lire « Anna O » peut vous rendre insomniaque

Endormie depuis quatre ans, Anna O est suspectée de deux meurtres. Son médecin va tenter de la réveiller. Au risque de la condamner. Un thriller phénomène. 


Le Prince charmant et la Belle au bois dormant. Benedict Prince, médecin spécialiste du sommeil, s’occupe de Anna O, une jeune femme qui dort depuis quatre ans. A Londres de nos jours, le cas de Anna O divise. Cette fille de bonne famille (sa mère a été ministre, son père financier, elle était journaliste au moment des faits) est suspectée d’avoir poignardé à mort ses deux meilleurs amis.

Avant qu’on ne découvre les corps, elle a envoyé un sms à ses parents : « Je suis désolée. Je crois que je les ai tués. » Depuis elle dort. Un sommeil profond.

Elle n’est pas malade. Juste endormie. Matthew Blake, l’auteur de ce thriller ensorcelant, explique longuement les symptômes de cet état rare mais prouvé scientifiquement. L’auteur, passionné de neurosciences, signe un premier roman vendu un peu partout dans le monde. Le docteur Benedict raconte à la première personne l’essentiel du roman. Comment il accueille dans sa clinique du sommeil Anna O, pourquoi le ministère de la Justice veut la réveiller le plus rapidement possible.

On découvre par son entremise la vie d’Anna et cette fameuse nuit d’août. Avec ses amis et sa famille elle participait à un jeu de rôle dans un domaine isolé. « Le groupe se divise en deux équipes, l’une jouant les Chasseurs, l’autre les Survivants. Puis commence le jeu lui-même qui s’étire sur huit heures tortueuses. » Cela se déroule dans une forêt, « une étendue de broussailles parsemée d’arbres et d’un sentiment de menace crépusculaire. » Au petit matin, le jeu se transforme en drame.

Le lecteur, dès les premières pages, est saisi par cette ambiance de peur et de suspicion. Qui a tué ? Pour quelle raison ? Anna O est-elle la coupable ? Des questions sans réponse si l’on ne va pas au bout de ce thriller digne des meilleurs romans d’Agatha Christie.

« Anna O », de Matthew Blake, Buchet Chastel, 528 pages, 23 €