lundi 26 octobre 2026

Littérature américaine - « Les Trois Rivières », débordement d'émotion


Ce premier roman, d'une singulière justesse, prouve le talent pétri d'humanité de l'autrice américaine Tiffany Quay Tyson.

Trois destinées. Trois jours. Trois rivières. Tiffany Quay Tyson place son premier roman (paru en 2015 aux USA) sous le signe de ce nombre si particulier. Alors que les éléments vont se déchaîner sur cette région du sud des États-Unis, provoquant des inondations meurtrières, Melody, Geneva et Obi devront faire des choix cruciaux pour leur avenir et celui de leurs proches.  

Melody, à peine plus de 20 ans, est musicienne. Claviériste avec un beau brin de voix. Pourtant elle se morfond dans ce groupe de musique chrétienne. Elle va de festival en festival depuis des années, chantant à la gloire de Jésus-Christ devant des fidèles. Ce samedi soir en 1990, après avoir reçu un coup de fil de son jeune frère désespéré par la dégradation de l'état de santé de leur père, elle plaque tout sans oublier de copieusement insulter, sur scène, la chanteuse, petit chef tyrannique insupportable. Obligée de retourner à la ferme familiale, les Trois Rivières, car sa mère a disparu depuis une semaine. 

La mère c'est Geneva. Belle, flamboyante, elle est aussi infidèle et dépressive. Encore plus depuis que son fils a failli mourir lors de son baptême. Alors que le pasteur le plonge entièrement dans l'eau d'un bassin, une lampe bascule, se casse et électrifie l'adolescent. Il survivra mais avec des séquelles. Geneva cherche des réponses auprès d'une femme un peu voyante, un peu sorcière. D'habitude elle paie au prix fort, mais pour une fois la chamane lui demande simplement un service en échange : que son fils puisse vivre quelques mois dans les bois de la ferme. 

Le fils, troisième personnage principal de ce drame en trois actes. Obi, 30 ans, a quitté la vie civilisée moderne. Il élève seul son enfant de trois ans, campe au bord des rivières sauvages, vit de pêche et de chasse. Un soir, des jeunes lui cherchent querelle. Obi se défend et tue son agresseur. Il fuit. Veut se faire oublier. Les Trois Rivières seront une cachette parfaite, loin de tout. 

Le deuxième jour, Melody arrive à la ferme. Constate que son père, qu'elle aime autant qu'elle déteste sa mère, va bientôt mourir. Elle retrouve son frère et voit l'arrivée d'Obi en compagnie de ce quasi bébé. La pluie ne cesse pas de tomber. Les rivières commencent à déborder. 

Le troisième jour, la mère tente de rentrer, mais toutes les routes sont coupées. Le rez-de-chaussée est transformé en piscine, la tension entre Obi, Melody et le père atteint des sommets. Tout est réuni pour que cela finisse mal. A moins que...

Un style ample et limpide transforme ce roman en véritable quête. Triple quête pour trois humains, si faibles face au déchaînement des éléments mais forts pour tenter de sauver leurs proches. Un ballon d'essai très réussi pour Tiffany Quay Tyson qui annonçait le succès mondial de « Un profond sommeil » édité en France par Sonatine en 2022.

« Les trois rivières », Tiffany Quay Tyson, Sonatine, 320 pages, 22,50 €

BD - Toujours plus vite sur le miroir de sel


Si Bonneville ne dit rien au quidam de base, tous les fous de vitesse savent parfaitement situer ce coin paumé des USA aux confins de l’Utah sur une carte. C’est là, sur un lac salé asséché, lisse comme un miroir en plein été que les bolides s’élancent pour battre les records de vitesse.

Marvano, dessinateur au trait stylé et aérien, prend beaucoup de plaisir à reproduire les prototypes qui s’élancent dans les années 50 et 60 pour dépasser les 500 km/h. Le record, réalisé en 1947, est de 630 km/h. Le battre est le rêve de tous ces fous dont beaucoup ne survivront pas à leur tentative.

Entre documentaire et récit de vie, « Bonneville » est aussi beau qu’une calandre profilée de Bluebird...

«Bonneville » (tome 1), Dargaud, 13,99 € (Album paru en 2018. Chronique publiée initialement dans l'Indépendant du Midi en juin 2018) 

dimanche 25 octobre 2026

BD - Le nouveau Ric Hochet fréquente des assassins lettrés

 

Dans le 3e tome des « nouvelles enquêtes de Ric Hochet », on retrouve Zidrou dans un tout autre genre. Il fallait oser reprendre le scénario d’une série ayant marqué la jeunesse de quatre générations de lecteurs du Lombard. Finalement, il n’a pas changé grand-chose, Ric Hochet est toujours impulsif, beau et futé. Il a simplement ajouté un peu de second degré ou, plus simplement, de vraie vie dans celle de ce héros trop parfait.

Donc Ric, sous la plume de Simon Van Liemt, n’est plus imberbe après deux nuits passées à dormir dans sa voiture, flirte ouvertement avec Nadine qui dévoile un peu ses charmes et participe activement à l’enquête. 


Le commissaire Bourdon n’est pas plus intelligent, mais un peu moins ridicule. Dans « Comment réussir un assassinat », le couple se rend à Verviers en Belgique au siège des éditions Marabout. Un faux guide pratique inonde le marché. On y apprend comment réussir un assassinat sans se faire prendre. En quelques mois le bouquin à permis à 77 personnes, assassins lettrés, de se débarrasser en toute impunité d’un proche encombrant. Qui a fabriqué le livre ? Pour quel motif ?

On retrouve l’esprit des Ric Hochet avec pléthore de suspects réunis en fin d’histoire pour la révélation finale. Le cocktail est savoureux. Avouons-le, on découvre dans cette reprise les histoires et le ton qu’on aurait aimé lire quand on était adolescents. On ne remerciera jamais assez Zidrou d’avoir compris cela.  

« Les nouvelles enquêtes de Ric Hochet » (tome 3), Le Lombard, 12,45 € (Album paru en 2018. Chronique publiée initialement dans l'Indépendant du Midi en juin 2018)

samedi 24 octobre 2026

BD - L’amour n’a pas d’âge


La crédibilité d’une histoire, passe parfois par le choix des prénoms des personnages principaux. Zidrou a pris des risques en nommant le couple de « L’obsolescence programmée de nos sentiments" Ulysse et Méditerranée. Ulysse, jeune retraité et Méditerranée, fromagère corse exilée dans le Nord.

Le récit, dessiné par Aimée de Jongh, est bien séparé au début. On découvre le quotidien morne de Ulysse. Fraîchement retraité, à 57 ans, à la faveur d’un dégraissement dans l’entreprise. Il n’a jamais pris l’avion mais a bouffé des kilomètres dans sa vie en étant déménageur. Il vit seul et s’ennuie. Sa femme est morte à 45 ans, son fils, médecin, a trop de travail. Surtout il y a le fantôme de sa fille, morte à 16 ans sur un manège de foire.


Pour Méditerranée, les moments sont durs. Elle vient de perdre sa mère. Neuf mois de souffrance. Pour la mère comme la fille. Elle s’occupe d’une fromagerie, vendant les spécialités corses au Nordistes, l’action se déroule près de Lens. Méditerranée regrettant la beauté de sa jeunesse, quand elle était mannequin, osant même poser pour Lui dans les années 70.

Et puis Ulysse rencontre Méditerranée. Un sourire, une plaisanterie et le plus naturellement du monde l’amour frappe à la porte de ces deux solitaires. Mais avec Zidrou, expert en sentiments, rien n’est aussi simple.

La suite du récit est littéralement sidérante et pose bien des questions à tous ceux qui ont dépassé la cinquantaine. Les « jeunes » découvriront un monde qu’ils devront eux aussi, un jour apprivoiser.

« L’obsolescence programmée de nos sentiments », Dargaud, 19,99 €


vendredi 23 octobre 2026

BD - Ils sont vieux et verts, ce sont les "Papy Boomers"



Les Papy Boomers, héros de cette nouvelle série comique, ce sont ces cinquantenaires qui ont été punks et rockers dans leur jeunesse mais qui aujourd’hui sont grands-pères. Problème, dans leurs têtes, ils sont toujours ados. 

Le personnage principal est Roger, alias Roro. Santiags aux pieds, barbe taillée mais poivre et sel, il s’obstine à vouloir séduire des jolies filles de 30 ans plus jeunes que lui. 

Son bagout et son expérience lui permettent d’emballer. Mais par la suite, difficile de suivre ces jeunettes très exigeantes une fois en position allongée. 

Réflexion sur l’écart entre esprit et corps, cette BD est écrite par Goulesque et dessinée par Widenlocher. Deux auteurs qui se connaissent bien puisqu’ils ont déjà imaginé les aventures de Nabuchodinosaure dans les années 80. Ils maîtrisent parfaitement le sujet aussi car ce ne sont pas des débutants.

Les gags, hilarants, sont souvent 100 % véridiques. Car les Papy Boomers ont avant tout une qualité qui se perd chez les jeunes : l’autodérision.

« Les Papy Boomers » (tome 1), Bamboo, 10,95 € (Album paru en 2018. Chronique publiée initialement dans L'Indépendant du Midi en juin 2018)

jeudi 22 octobre 2026

BD – L’orfèvre et la moiteur du colonialisme en Afrique


Tropiques trop piquants. Formule lapidaire pour cataloguer cet album de Warnauts et Raives assez inclassable entre l'étude de mœurs, l'enquête policière et la description détaillée et sans concession d'une certaine aristocratie coloniale.

L'orfèvre, héros qui donne le nom à la série, c'est Charles-Albert Lafleur, surnommé. Charlie par quelques amies. Lunettes aussi rondes que sa silhouette, cet attaché culturel d'ambassade est chargé d'enquêter le plus discrètement possible sur la tentative d'empoisonnement de la femme de l'ambassadeur français.

L'occasion pour ce baroudeur des tropiques de retrouver Maman-Jo, tenancière d'un bordel qui aime beaucoup Charlie. Ce plaisir qui semble être à la base de tout.

Un petit milieu pas très net qui semble avoir beaucoup de secrets à cacher à la sagacité de l'Orfèvre.

« L'orfèvre » (tome 1), Glénat. (Album paru en 2000. Chronique publiée initialement dans Centre Presse Aveyron le 22 octobre 2000).


mercredi 21 octobre 2026

Fantastique – Terreur chez les Usher

Sacré challenge que celui relevé par T. Kingfisher dans ce roman terrifiant : réécrire en la réinventant la nouvelle d'Edgar Allan Poe, « La chute de la maison Usher ». Un classique de la littérature américaine qu'elle a bonifié en donnant un rôle prépondérant à l'étang proche près de ce manoir quasiment en ruines. De ces eaux stagnantes aux couleurs changeantes mais jamais engageantes, part ce qui va bouleverser les vies des membres de la famille Usher. 

Pour raconter ces faits, l'autrice passe par le pragmatisme d'Alex Easton, ami de la famille, secrètement amoureux de Madeline. L'ancien militaire a combattu au coté du frère jumeau de Madeline, Roderick. Viennent compléter ce casting étonnant une spécialiste en champignons et un médecin militaire expert en amputation. 

Sans oublier les animaux. Un cheval fier et téméraire et ces lièvres, peu méfiants, curieux, possédés eux aussi par le mal de l'étang, ce très étrange fungus cause de nombreux cauchemars. Un texte hommage distillant la peur après chaque virgule.

« Ce qui réveille les morts », T. Kingfisher, Verso Seuil, 192 pages, 15,90 €


BD – Les Korrigans et les légendes irlandaises


Connaissez-vous les légendes rattachées à la nuit de Samain ? La première nuit de novembre est très particulière. Durant ces quelques heures, des passages s'ouvrent entre notre terre et le monde des dieux des temps héroïques et des créatures enchantées. 

Ainsi en Irlande, en 1100 de notre ère, une pauvre carriole se fraie péniblement un chemin le long des côtes par une tempête redoutable. Quatre humains qui bravent les légendes et en seront victimes. Les cluricaunes, un peuple de lutins sanguinaires et voleurs, attaque les voyageurs. Le père est tué, la mère et le grand-père sont enlevés, Luaine, la petite fille, est sauvée in extremis par deux korrigans. Mais les malfrats ont emmené les parents de Luaine de l'autre côté, dans le monde enchanté.

Première partie d'une saga haute en couleurs signée Mosdi (scénario) et Civiello (dessin). 

« Korrigans » (tome 1), Delcourt. (Album paru en 2000. Chronique publiée initialement dans Centre Presse Aveyron le 22 octobre 2000).


mardi 20 octobre 2026

Récit - Les vivifiants souvenirs d'un petit Audois

Découvrez la vie d'un petit Audois curieux au cœur des années 60 dans la seconde partie de l'autobiographie de Bernard Revel.   


Début des années 60 à Lézignan-Corbières dans l'Aude, Bernard Revel n'est qu'un gamin découvrant la vie urbaine dans cette ville moyenne. Un total dépaysement pour « L'enfant de la Matrie », cette ferme où il a passé les premières années de sa vie. L'ancien journaliste de l'Indépendant a trempé sa plume dans la nostalgie pour décrire cette vie simple, heureuse malgré les privations et le manque flagrant de confort. Après avoir raconté la genèse de cette famille, magnifique fruit de l'amour et de l'immigration (mélange d'Italie et d'Espagne) et les premières années de sa vie, il devient le sujet principal de cette seconde partie couvrant la fin des années 50 et le début des années 60. L'intégration a joué son rôle. Le petit Revel est un Français à part entière, fréquentant l'école publique qui à cette époque faisait encore la chasse au patois, cette langue occitane pourtant encore très présente à la maison. Bernard Revel se glisse dans l'esprit de l'enfant qu'il semble n'avoir jamais complètement oublié ou abandonné. Cela donne des réflexions parfois naïves, souvent mignonnes, tout le temps vivifiantes et rafraîchissantes.

Dieu... ou les filles ? 

Bien avant la tyrannie des réseaux sociaux et du paraître, « Bernadico » a des soucis avec son image. « Physiquement, je ne suis pas satisfait. A cause de ma tête qui enfle. Je mangez trop peut-être. Pourtant je ne suis pas gros. Costaud, oui. Mais je suis trop joufflu. ». Il tente de modifier sa tête et ce « regard doux ». « J'essaie de paraître méchant en faisant de petits yeux, en rentrant les joues et en me dépeignant, ça me donne une tête d'ahuri. » Et pourquoi vouloir passer pour un dur alors qu'il constate, désolé : « tout est mou dans mon visage comme celui d'un bébé » ? Tout simplement pour être remarqué des filles. Car le petit garçon devient un adolescent très sensible à la beauté de certaines de ses connaissances. Ainsi il rencontre Dieu et fréquente assidûment le catéchisme. Pas par conviction religieuse. Juste pour passer quelques heures chaque semaine près de la sublime Ghislaine. En vain. 

Ce second tome a le mérite aussi de raconter la découverte des prémices de l'amour chez un pré-adolescent de province dans les années 60. Une partie plus sérieuse et intello du récit. A lire en parallèle avec la critique en creux de sa mère, éternelle insatisfaite, vitupérant contre son bon à rien de mari dénué de toute ambition. De phare illuminant la vie quotidienne de Bernard, elle va devenir femme aigrie, colportant les ragots, chantant de moins en moins. Tout psychanalyste y trouverait matière à réflexion. 

Reste le futile, essentiel dans la vie d'un enfant comme ces cabanes construites dans les bois avec les copains, ces sprints sur son vieux vélo rouillé où on se prend pour Anquetil ou les premières gorgées de vin qui font tourner la tête. Une vie simple, l'été à la campagne, avec les grands-parents restés à la Matrie, entre aide active des oncles à la moisson, farniente sous le noyer à lire des bandes dessinées ou des romans passionnants comme « Les trois mousquetaires » ou régler son sort à un chat un peu trop chapardeur.  

« L'enfant de la Matrie – L'âge ingrat » tome 2, Bernard Revel, Balzac Editeur, 252 pages, 21,90 € 

BD - Buck Danny retrouve la Corée


Quelques jours après la remise du prix Nobel de la Paix au président sud coréen, cette 49e aventure du colonel Buck Danny semble très datée. En effet tout le ressort dramatique est bâti sur la tension constante et en plein regain sévissant entre les deux Corées.

Les premières pages de l'album montrent deux actions parallèles. En Corée du Nord, un aviateur américain, victime d'une machination, est forcé de s'éjecter en territoire ennemi. Au même moment Buck Danny et ses amis (Tumbler, Sonny et Dick Jackson) sont au Bourget. Ils vont faire une démonstration en vol des capacités du nouveau prototype de l'US Air Force, le F22. C'est au cours de leur exhibition que les pilotes apprendront leur nouvelle destination : le Japon. Ils participeront quelques heures plus tard à l'opération « Serpent trompeur ». 

Bergèse signe une aventure palpitante, très militaire et rigoureuse, digne de Charlier et Hubinon.

« Buck Danny » (tome 49), Dupuis. (Album paru en 2000. Chronique publiée initialement dans Centre Presse Aveyron le 22 octobre 2000).