jeudi 30 novembre 2023

Cinéma - “Perfect Days” ou la sérénité dans la propreté


Peut-on vivre tel un ermite dans une des plus grandes mégalopoles du monde, Tokyo ? Est-il possible de décider de revivre au quotidien une unique journée immuable, rythmée par les mêmes actions et rendez-vous ? Pour Wim Wenders, ces deux attitudes sont toute la vie de Hirayama (Koji Yakusho), un homme d’une déroutante simplicité, personnage principal de Perfect Days, film découvert au dernier festival de Cannes.

Une longue ode à la contemplation, au silence à la sérénité et à la simplicité de la nature. Pour faire passer ces émotions primaires, qui ont déserté les zones urbaines, le réalisateur allemand a fait confiance à ce comédien déjà remarqué dans The Third Murder de Kore-eda. Un excellent choix, Yakusho repartant de la Croisette avec le Prix d’interprétation masculine. Il incarne parfaitement cette immobilité répétitive volontaire. Avec la force de faire comprendre que ce n’est pas contraint.

Il a fait ce choix de solitude, de silence, de travail ingrat. Et cela passe par la répétition. La première demi-heure verra le montre se brosser les dents quatre fois, nettoyer une dizaine de toilettes publiques, boire toujours le même café en partant au boulot au volant de sa camionnette. Sa force : oublier, occulter le monde qui l’entoure. Se contenter de regarder le ciel en souriant, de photographier (sur des pellicules argentiques) les frondaisons des arbres, écouter des classiques des années 70 (Lou Reed et d’autres) sur des cassettes. Le spectateur pressé et moderne ne tiendra pas longtemps.
Celui qui est ouvert à la beauté et à la lenteur du monde, ressortira de la salle avec des batteries d’optimisme et de sérénité gonflées à bloc.


 Film de Wim Wenders avec Koji Yakusho, Tokio Emoto, Arisa Nakano.



Cinéma - Asha, héroïne de “Wish” et future star des fêtes

100 ans que Walt Disney enchante les enfants. 100 ans célébrés avec la sortie d’un nouveau film d’animation en salles : Wish ou Asha et la bonne étoile.


Grand retour dans les salles obscures du Disney de fin d’année. Si l’an dernier Avalonia avait été privé de sortie au cinéma pour débarquer directement sur la plateforme de streaming Disney +, Wish - Asha et la bonne étoile marque le retour de la célèbre maison de production qui fête cette année ses 100 ans. Une sortie qui fera le bonheur des amateurs de comédie musicale car il y a 7 chansons originales dans ce film donnant la part belle à la magie. Sur l’île de Rosas (rien à voir avec la ville catalane même si ce petit pays insulaire est situé en Méditerranée), Magnifico, un roi sorcier, est adulé par la population.

Joie et concorde règnent dans ce royaume qui accueille tout le monde sans distinction de race, de religion ou de nationalité. Pour devenir citoyen de Rosas, il suffit, si l’on a plus de 18 ans, de confier au roi son vœu le plus cher. Le sorcier l’enferme dans une bulle pour le protéger et le place dans la salle des vœux au sommet du château. Et qui sait, un jour, Magnifico décidera peut-être de le réaliser.

Asha, jeune métisse, adorable avec ses tresses africaines et ses taches de rousseur, espère devenir apprentie du roi. Lors de son entretien elle apprend que le monarque magicien ne protège pas les vœux, mais les garde prisonniers. Pour empêcher certaines idées trop révolutionnaires de se réaliser. Révoltée, la jeune fille décide de libérer les vœux de son grand-père et de sa mère. Elle sera aidée dans sa quête par une étoile magique.

Le film, parfois un peu compliqué pour les plus jeunes, aborde de façon assez directe le thème de la liberté et du libre choix. Certes la vie sur Rosas semble douce et idyllique, mais en réalité en perdant leur vœu le plus cher, les habitants abandonnent leurs rêves et sombrent inéluctablement dans une désespérance morbide. Magnifico, sous des dehors gentils et séducteurs est un despote absolu.

Seule la reine, Amaya, dans l’ombre, semble prendre conscience des risques de cette dérive. Et Asha, l’héroïne, la flamme de la liberté qui va embraser la population et l’entraîner dans son sillage. Aidée par la petite étoile, doudou parfait qui devrait se multiplier sous forme de peluche aux pieds des sapins des enfants sages. Et puis il y a quelques gags bien amenés (Valentino, la chèvre, est la plus réussie) sans oublier les chansons, rythmées et modernes. Avec quelques tubes en puissance comme Je fais le vœu ou le moins classique mais très entraînant Ma récompense.

Film d’animation de Chris Buck et Fawn Veerasunthorn avec les voix françaises d’Océane Demontis, Lambert Wilson, Gérard Darmon, Isabelle Adjani.
 

mercredi 29 novembre 2023

Sortie en DVD et blu-ray du film iranien "Les ombres persanes"

Les ombres persanes, qui sort en DVD et blu-ray chez Diaphana Vidéo, est un magistral thriller psychologique du réalisateur iranien Mani Haghighi. Dans un Téhéran crépusculaire, noyé sous une pluie battante incessante, une femme croit devenir folle. Farzaneh (Taraneh Alidoosti), monitrice d’auto-école, voit son mari Jalal (Navid Mohammadzadeh) prendre un bus et se rendre chez une autre femme qui est son propre sosie. Mais en réalité, il y a deux couples et deux sosies...

 Le scénario, subtil, permet à ces Ombres persanes de toucher à l’universalité. Et malgré une interprétation impeccable des deux comédiens iraniens, c’est l’œuvre idéale pour être adaptée aux USA et devenir un immense succès à l’international.

mardi 28 novembre 2023

BD - La 2e révolte du Bounty

Toujours dans le Pacifique Sud, autre île isolée et sauvage Pitcairn. Longtemps inhabitée, elle sert de refuge ultime pour les révoltés du Bounty. Mark Eacersall et Sébastien Laurier, les scénaristes, ne s’intéressent pas à la célèbre mutinerie sur le voilier mais à la vie sur l’île au fil des années.

Dans ce troisième tome (sur quatre prévus au total), c’est une nouvelle révolte qui débute. Les marins européens, vivant depuis une dizaine d’années avec des femmes tahitiennes, ont abandonné leur idée de société égalitaire pour reproduire les schémas en cours dans cette fin du XVIIIe siècle.

Les quelques hommes tahitiens débarqués avec eux sont désormais considérés comme des esclaves et subissent violences et brimades. Ce sont eux, avec Menalee à leur tête, qui se révoltent. Un matin, le jour de la naissance de Mary, la fille de Christian Fletcher et de sa femme Maimiti, ils s’emparent des fusils et abattent froidement les marins. Fletcher en premier. La guerre et la vengeance seront le quotidien des survivants. Les femmes veulent venger leurs maris, Menalee veut devenir chef, Deux rescapés se cachent dans la forêt et vont tenter de reprendre le pouvoir.

Après la première scène d’une grande violence, l’album est essentiellement composé de palabres et négociations. Comment une toute petite communauté peut se déchirer puis retrouver un semblant d’équilibre ? Une leçon de vie (et de mort), dessinée par Gyula Németh, auteur italien au trait expressif et aux cadrages efficaces.

« Pitcairn » (tome 3), Glénat, 56 pages, 14,95 €

lundi 27 novembre 2023

BD - Le mystère Lapérouse enfin résolu ?


Découvrir de nouvelles terres, de nouveaux pays et mieux connaître notre planète a donné l’occasion à des scientifiques de se transformer en aventuriers. En France, c’est Lapérouse qui illustre parfaitement cette quête de connaissance. Pourtant le navigateur, à la tête d’une ambition expédition commandée par le roi de France en 1785, n’est jamais revenu à bon port.

Son bateau, la Boussole a disparu corps et biens dans le Pacifique Sud. Une énigme sur le point d’être résolue par la marine nationale française en cette année 1964. De nouveaux vestiges viennent d’être découverts sur la barrière de corail de Vanikoro, là où s’est échoué et a sombré l’autre navire de l’expédition Lapérouse, l’Astrolabe. La Boussole a-t-elle aussi été emportée par ce cyclone ?

LF Bollée et Marie-Agnès Le Roux, les scénaristes de ce roman graphique dessiné par Vincenzo Bizzarri, racontent cette expédition mouvementée. Plus qu’une simple reconstitution historique, ils ont imaginé une intrigue avec des personnages imaginaires mais très crédibles.

Il y a le commandant de l’expédition, un militaire ambitieux qui prend trop de risque pour la grandeur de sa nation et les médailles qu’il pourrait arborer une fois rentré à Paris, une jeune journaliste, féministe avant la lettre, effrontée, libre, experte en photographie sous-marine et un nageur de combat, force de la nature, militaire obéissant, plus habitué à s’infiltrer clandestinement derrière les lignes ennemies (on est en pleine guerre froide) pour éliminer froidement des ennemis condamnés par le plus haut sommet de l’État qu’à jouer les collecteurs de vestiges archéologiques encastrés dans le corail.

Ce sont ces rapports compliqués entre personnalités opposées qui donnent tout son sel à ce récit, finalement assez banal et qui ne restera pas dans les annales de la grande l’histoire de France.

« Lapérouse 64 », Glénat, 160 pages, 22,50 €

dimanche 26 novembre 2023

BD - Diversité à protéger dans le Pacifique Sud

La France possède dans le Pacifique Sud (et aussi dans l’océan Indien), quantité d’îlots, derniers vestiges d’une puissance maritime colossale. Des confettis d’empire qui coûtent. Sur ce petit bout de corail perdu dans le Pacifique Sud, une station météo est à l’abandon. Pour la réparer, il est proposé à Eva, une ingénieure qui ne trouve plus de sens à sa vie dans notre société de surconsommation, un contrat de quelques mois.

Elle ne gagnera pas beaucoup et sera seule. Elle accepte la mission et part pour son caillou avec pour seul compagnon son chien.

Ce roman graphique de Léonard Chemineau débute comme un conte de fées, version 3.0 avec conscience écologique et volonté d’un véritable retour à la nature. Mais les problèmes s’accumulent et Eva, inexpérimenté, risque de mourir. Elle ne doit son salut qu’à l’intervention d’un navire d’exploration. Une société privée qui cherche des minéraux rares dans les fonds de son île. La belle et pure écologiste sauvée par les méchants exploiteurs des fonds sous-marins, destructeurs d’une fragile diversité.

La seconde partie raconte cet affrontement, les enjeux financiers et sociétaux de la perpétuelle lutte entre le pot de terre et le pot de fer. Une utopie magnifiée par les planches en couleurs directes d’un illustrateur particulièrement à l’aise pour retranscrire la beauté de la nature sauvage, sur terre comme sous la mer.

« La brute et le divin », Rue de Sèvres, 144 pages, 22 €

samedi 25 novembre 2023

Cinéma - Le “Testament” désabusé d’un vieux monsieur

 Film canadien de Denys Arcand avec Rémy Girard, Sophie Lorain, Marie-Mai.

Végan, féministes, écolos, progressistes et autres wokistes, ce film n’est pas pour vous. Denys Arcand, vieux cinéaste québécois, a la dent dure contre toute l’évolution de notre société depuis une dizaine d’années dans ce film qui ose avoir pour personnage principal un vieux monsieur, Blanc, hétérosexuel, retraité aisé, cultivé et respectueux des bonnes manières.

Jean-Michel Bouchard (Rémy Girard), dans une introduction en voix off, avoue que son existence a été ennuyeuse. Qu’il lui tarde d’aller retrouver ses amis, pour la plupart au cimetière. Mais à 70 ans il est encore en forme, autonome dans cet appartement d’une résidence pour personnes âgées gérée par la très autoritaire Suzanne Francoeur (Sophie Lorain).

Il travaille même deux jours par semaine aux archives nationales. Le début du film est une succession de petits sketches hilarants. On rit du ridicule des adorateurs du sport à outrance, des nouveaux écrivains, forcément membres d’une minorité brimée, des télévisions d’information en continu, partisanes et toujours à la recherche du buzz ou de la classe politique, lâche et menteuse, quel que soit son bord.

Tout se complique quand des jeunes viennent camper devant la maison de retraite pour demander la destruction d’une fresque murale représentant la rencontre entre Jacques Cartier et les Indiens. Une image « immonde » du colonialisme, qui montre les membres des « peuples premiers » comme des sauvages et les femmes comme des objets sexuels.

Film politique, critique acerbe des modes de nos jours, Testament se termine pourtant sur une note d’espoir. Car Jean-Michel devra admettre à son corps défendant que toutes les luttes sont légitimes. Ce sont leurs perceptions à travers le prisme du passé qui les rendent impopulaires auprès de certains.

vendredi 24 novembre 2023

En vidéo - “La main” surgie des Enfers


Certains films d’horreur parviennent encore à surprendre un public saturé d’effets spéciaux. La dernière pépite en date vient d’Australie. Longuement préparée par deux frères qui ont fait leurs classes sur YouTube, La Main (M6 Vidéo) vous fera hurler de terreur par ses trouvailles.

Fidèles aux clichés du genre, les frères Philippou placent leur intrigue dans un groupe de jeunes. Grâce à une main momifiée, ils communiquent avec les esprits. Mais ces derniers parviennent à prendre le contrôle de certains vivants. Pas pour aller réparer les erreurs commises lors de leur existence.

Plutôt pour prolonger des massacres sanglants. Possessions, réminiscences du passé, cauchemars éveillés : le film est terrifiant et bénéficie d’un casting de qualité, Sophie Wilde en tête dans le rôle principal de Mia, hantée par sa mère récemment suicidée.

jeudi 23 novembre 2023

Littérature française - « La ballade d’Amélie », nouvelle « partition » d’Hélène Legrais

Hélène Legrais plonge ses lecteurs dans l’art lyrique et raconte le Pays catalan mais pas que. Elle y glisse aussi un peu de ses propres expériences.


Les amateurs de belle musique et d’art lyrique seront aux anges en découvrant le nouveau roman d’Hélène Legrais. La ballade d’Amélie raconte une période très particulière d’une cantatrice catalane imaginaire. Amélie a une voix d’exception. Mais quand elle devient aphone, cette chanteuse entièrement dévouée à son art, se sent sombrer.

D’où vient cette extinction ? Pas d’un problème sur les cordes vocales, mais bien d’un dysfonctionnement de son cerveau. Exactement du débranchement de ce fameux cerveau pour cause de surmenage. Un burn-out, selon le terme à la mode. La sidération d’Amélie est totale. « Deux secondes d’incrédulité et puis la panique. Nue. Brute. Animale. Telle une main glacée qui vient serrer la gorge. Le souffle coupé. Le sang qui se retire du visage. Le précipice qui s’ouvre sous les pieds. Le monde, son monde qui bascule. D’un seul coup. »

Cap sur la Lozère

La première partie du roman est centrée sur l’analyse de cet accident de santé, comme un reflet du miroir de la romancière qui avoue en fin d’ouvrage, « Quand j’ai eu l’idée de ce roman et que j’ai commencé à travailler dessus, j’étais loin de m’imaginer que le burn-out me rattraperait en route et que je n’aurais pas à solliciter mon imagination pour en décrire les effets. » Il semble y avoir beaucoup de vécu dans ce calvaire vécu par Amélie. Mais cela ne l’empêche pas de croiser la route de quelques célébrités locales, Jordi Savall, Daniel Tosi et des lieux emblématiques tels l’abbaye de Fontfroide dans l’Aude ou le Palais des rois de Majorque à Perpignan.

Amélie décide de s’en sortir à sa façon. Où les ballades font place à une grande balade salvatrice. En compagnie de Titine, un vieux Citroën type H et de son inséparable chatte Indy. Exit donc Sahorle, la côte Vermeille et les descriptions du Canigó, place aux vertes courbes du très calme hameau des Laubies au cœur de cette Lozère si dépaysante. Une analyse sans doute tirée par les cheveux, pourrait faire penser que la romancière, pour se tirer de son propre mauvais pas, a comme Amélie, décidé de sortir de sa zone de confort. Le bonheur est souvent au bout du chemin, dit-on.

« La ballade d’Amélie » d’Hélène Legrais, Calmann-Lévy, 320 pages, 19,90 €. 

mercredi 22 novembre 2023

Une intégrale - Robert Goolrick



Romancier américain venu tardivement à l’écriture, Robert Goolrick est mort après une vie compliquée. Il a fait des débuts tonitruants avec Féroces, l’histoire de son enfance maltraitée. Un roman publié aux éditions Anne Carrière qui ont diffusé toutes ses œuvres. Mort en 2022, il laisse trois romans, quelques nouvelles et trois textes majeurs d’autofiction. 

Dans cette intégrale de plus de 1 400 pages vous retrouverez sa plume acérée, trempée parfois dans la bile, souvent d’une beauté sans pareille. Un auteur majeur, qui mérite amplement cette ultime reconnaissance et devrait conquérir de nouveaux amateurs, sans doute déçus de savoir qu’ils ne pourront jamais lire de nouveau Goolrick.

« Robert Goolrick, œuvres complètes », Anne Carrière, 1 400 pages, 19,90 €