dimanche 20 janvier 2013

BD - Jeu de massacre à la mode Bastien Vivès


Bastien Vivès
est définitivement à part dans le petit monde de la bande dessinée. Jeune, une gueule d'ange, de longs cheveux blonds bouclés, il a fait ses premiers pas en ciblant clairement un public féminin et romantique. Succès aidant, il a mené des projets plus personnels et beaucoup moins politiquement corrects. Une évolution que l'on pouvait suivre en direct sur son blog. Les éditions Delcourt ont récupéré pas mal de ces notes, gribouillées plus que dessinées, et les a classées par thème. Le dernier parle de bande dessinée. Et c'est un véritable jeu de massacre. Vivès n'est pas tendre pour ses collègues, encore moins pour lui. Auteurs égocentriques, intéressés, colériques, coupés de la réalité... 
Mais c'est contre lui que Bastien Vivès est le plus méchant. Il revient sur son premier album, le dénigre, se moque de son vide, ne comprend pas son succès. En interview il agresse les journalistes, de plus en plus imbu de sa personnalité. Impossible de savoir ce qui est vrai ou faux. Mais cet exercice de style, s'il a parfois un goût amer, est quand même très réjouissant. Voire salutaire.
« La bande dessinée », Delcourt, 9,95 €


samedi 19 janvier 2013

Billet - Le roi du télétravail

Je ne me féliciterai jamais assez de l'apparition du télétravail. Cette invention est une bénédiction pour moi. J'écris ces lignes confortablement installé dans mon salon, tasse de café maison à portée de main et une cigarette aux lèvres. Le plaisir de fumer en écrivant, disparu depuis quelques années dans les rédactions, est toujours autorisé aux télétravailleurs. 

Pas très politiquement correct sans doute, mais peu de chose à côté de l'histoire de Bob, un ingénieur américain à qui l'on peut décerner le titre de roi du télétravail. Chargé de développer des programmes informatiques pour son entreprise, Bob imagine une combine géniale. Il sous-traite son travail à une société en Chine. Il se contente, chaque matin, de donner les directives à une entreprise chinoise, puis de passer ses journées à surfer sur le net (facebook, ebay, vidéo en streaming...). En fin d'après-midi, il récupére les fichiers et programmes et les communique à sa hiérarchie... 

Le pot-au-roses est découvert après un audit de sécurité. Les connexions avec la Chine sont prises par la direction pour des attaques de pirates... En fait les Asiatiques étaient leurs meilleurs éléments car Bob se voyait régulièrement félicité pour son « travail ». Son subterfuge découvert, désormais Bob pointe au chômage. Enfin, il demande peut-être à des Chinois de le faire à sa place. Il n'y a pas de raison qu'il abandonne un aussi bon plan. 

Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue ce samedi en dernière page de l'Indépendant 

vendredi 18 janvier 2013

Roman - Nicolas 1er, fin de règne

On va finir par le regretter notre Monarque Étincelant. Nicolas 1er n'est plus au pouvoir. Patrick Rambaud raconte ses derniers mois au Palais.

Soulagé. Patrick Rambaud remercie les Français d'avoir suivi son conseil à la fin de la cinquième chronique du règne de Nicolas 1er. En disant « Dégage ! » au « Sautillant monarque », le peuple a mis fin à un feuilleton à succès. Mais l'auteur le reconnaît dès les premières pages, « 
J'avoue, je n'avais pas le courage d'en reprendre pour cinq ans, tant ce travail de soutier épuise le style et le moral. » Exit donc sa « Désopilante Majesté » et place à François IV, Monsieur de la Corrèze, le roi normal. Un an après, cette version satirique et décalée de la campagne présidentielle nous remet en mémoire quelques péripéties déjà oubliées. Ainsi va la politique en France, superficielle et amnésique.
Dans cette Chronique, la dernière donc du règne de Nicolas 1er, Patrick Rambaud semble avoir pris encore plus de recul. On sent que l'auteur a mis sa plume de côté durant les joutes électorales. Comme pour laisser décanter les soubresauts d'une campagne menée au jour le jour, sans profondeur. Cela permet de mieux appréhender les erreurs des uns et des autres.
Avant l'affrontement final, notre « Croustillante Sérénité » assiste goulûment à la désignation du prétendant du « parti Social ». Il jubile quand il apprend la victoire de Monsieur de la Corrèze. Nicolas 1er et ses conseillers pensent pouvoir croquer sans difficulté ce « mou ». C'est aller vite en besogne. Premier à s'être déclaré, Monsieur de la Corrèze a surmonté l'obstacle DSK, puis bataillé contre Madame de Solférino et l'archiduchesse des Charentes. « Il aspirait au Trône dès le couffin et trépignait le jour des Rois s'il n'avait point la fève de la galette tant il désirait se coiffer de la couronne de papier doré. »

Feu Notre Prince
Le chroniqueur, comme lassé par les frasques du monarque en place, consacre presque plus de place au futur roi « normal ». Et malheureusement, il est beaucoup moins incisif. Difficile de retrouver la même méchanceté contre un homme au parcours droit et sans faille. De pamphlet, le livre devient presque éloge. Par bonheur, Nicolas 1er, avant de quitter le Palais, a dérapé de nombreuses fois. On appréciera notamment son passage au Pays Basque. Une des rares occasions où son service de sécurité a oublié de trier le peuple. Conspué, brocardé puis assiégé dans un bistrot, il découvre que la bataille sera beaucoup plus rude que prévue.
Battu, « Feu Notre Prince» a fait une sortie honorable. Apaisé, comme si lui aussi subissait ce règne et cette dernière année qualifiée de « matamoresque et dangereuse » par Patrick Rambaud. Le dernier chapitre est entièrement consacré à l'avènement de François IV. Et l'entrée en scène, enfin, de la première concubine. Bizarrement, elle est totalement absente de la campagne, mais c'est comme pour mieux exploiter les écarts de la « Marquise de Pompatweet » une fois installée au palais. Elle a un sacré potentiel cette intrigante au rôle obscur. On en regretterait presque que le feuilleton s'achève. A moins qu'un billettiste, de droite et talentueux si possible (oui, cela existe), se décide à prendre la relève de Patrick Rambaud, « écrivain précaire » selon sa biographie officielle, pour nous relater les dessous du règne de « François IV, dit le Normal ».
Michel Litout
« Tombeau de Nicolas 1er et avènement de François IV », Patrick Rambaud, Grasset, 16 €

jeudi 17 janvier 2013

Billet - « Vas-y le Préfé ! »


Il neige en Moselle. Les routes sont glissantes. La préfecture ouvre une cellule de crise et analyse la situation. Le service de communication annonce sur Twitter qu'il n'est pas nécessaire de « 
prendre un arrêté d'interdiction de circulation des transports scolaires. » Une décision qui n'est pas du goût des jeunes Twittos mosellans. Ils apostrophent vertement le compte @PrefetMoselle. Qui répond calmement, avec pédagogie. Des conversations au-delà du surréalisme, à mourir de rire si l'on maîtrise un minimum l'orthographe et la politesse (deux denrées en voie de disparition dans ce département de l'Est de la France). Un Tumblr a rassemblé les meilleures sorties dont voici un florilège (et encore toutes mes excuses pour le langage « fleuri » de certains). @YoungMuiaBaby menace « T'as vue comme y neige negro ! Tu me met un arrêté illico ou j'crame la préfecture ! » Un certain @BadDreeam est tout aussi direct : « Vazy fou un arret préfectoral juska vendredi 00h fait pas ta lopsa. » @NicoWayne3 invective « Oh met un arreter prefectoral ou jte nike ta mere ! » Réponse policée de la préfecture avec un sublime et culte « Etes-vous sûr d'utiliser le ton adéquat ? » Mais Nico est susceptible : « Tu veux pas que je te baise les pieds non ? »

Sur Twitter, la patience du communicant de la préfecture de Moselle a été louée. D'autres se sont étonnés : « Je ne savais pas qu'on pouvait écrire autant de fautes d'orthographe en 140 signes. » Logique pourtant. Ce n'est pas pour rien qu'ils ne veulent pas aller en cours... 

Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue ce jeudi en dernière page de l'Indépendant.

BD - Grosse évasion en compagnie de "Fatman"


Un ponte de la mafia américaine est en prison depuis quelques années. Il va y rester jusqu'à sa mort. Qui est proche. Un vieillard en train de perdre la tête. Un danger pour toute l'organisation. Il pourrait parler. Notamment quand il sera interrogé dans quelques semaines par un grand jury. Son petit frère, à la tête du clan, est bien décidé à le faire évader. Mais pour réussir il faut mettre toutes les chances de son côtés. En clair demander de l'aide à Carl, le roi de l'évasion. Cet Anglais, crane rasé, petites lunettes rondes, est surtout remarquable par son embonpoint. Fatman ne paye pas de mine, mais c'est le meilleur dans sa catégorie. Il va mettre au point cette évasion périlleuse et aux multiples enjeux.
Nouvel épisode de la série « La grande évasion », avec Denys au dessin et David Chauvel au scénario. Aussi dense qu'un film à gros budget, aussi intelligent que les séries télé US : cet album prouve que la BD peut largement rivaliser avec les meilleures productions audiovisuelles actuelles.
« La grande évasion, Fatman », Delcourt, 16,95 €

mercredi 16 janvier 2013

Billet - Le théorème de la fracture appliqué au Mariage pour tous

Un nouveau théorème est apparu avec l'arrivée d'internet et des réseaux sociaux ces dernières années : « Tout fait de société légèrement clivant se transforme en vif débat sans fin s'il s'échoue sur les plages numériques. » Le mariage « pour tous » ou « gay » (biffez selon votre sensibilité) en est l'exemple parfait. Comme à l'époque de l'affaire Dreyfus, chacun a un avis, une position, une conviction. Impossible de rester neutre.

La manif de dimanche amplifie encore la fracture. Guerre civile  en vue ? Non, car si les « anti » sont assez radicaux dans leurs revendications, les « pro » ont une arme de destruction massive à leur disposition : l'humour. Comment ne pas rire en lisant que Jésus, le premier, a fait l'article pour le mariage gay quand il dit à une douzaine d'hommes « Aimez-vous les uns les autres... »

Même ironie sacrilège pour cet abonné de Twitter : la Vierge Marie a fait appel à la PMA, « procréation miraculeusement assistée ».

Frigide Barjot s'enflamme dans des tirades beaucoup moins comiques. Pourtant son livre « J'élève mon mari » ne manquait pas de piquant à l'époque. 

La fracture touche même la météo. Sur Itélé, Thierry Fréret annonce des températures hivernales, et conseille aux manifestants de bien se couvrir. Mais sur France 3, Jean-Marc Souami estime qu'il n'est « pas la peine de mettre de mettre le nez dehors. Une journée à rester sous sa couette. » Quand un débat de société prend le dessus sur le temps qu'il fait, c'est que l'heure est grave !

Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue ce mercredi en dernière page de l'Indépendant. 

mardi 15 janvier 2013

Billet - Le cri du cœur de Manu Larcenet : "Ne votez pas pour moi !"


Iconoclaste jusqu'au bout du pinceau, Manu Larcenet, auteur de bande dessinée, se distingue toujours par quelque action d'éclat. Il débute dans Fluide Glacial dans le domaine de l'humour, mais devient célèbre avec « Le combat ordinaire » et « Blast », des romans graphiques salués par la critique et le public. Sur son blog, « Epais et tordu », il s'en prend régulièrement aux critiques BD, aux forums, aux éditeurs, à ses collègues... Souvent sans nuance, limite méchant. La marque du génie, sans doute.

Ce week-end il poste un nouveau texte sur le festival d'Angoulême. La grand-messe du neuvième art (40e édition du 31 janvier au 4 février) modifie l'élection du « grand maître de l'année ». Les professionnels de la BD sélectionneront trois noms dans une liste de 16 auteurs proposés par les organisateurs. Quant aux précédents Grands Prix,  ils choisiront l'heureux élu parmi ces trois noms. 16 auteurs dont Manu Larcenet fait partie. Dans son billet, le créateur de Bill Baroud demande clairement de ne pas voter pour lui ! On reconnaît dans cette prise de position toute la modestie d'un dessinateur majeur. Enfin modeste, mais quand même pas au point de laisser ses collègues décider seuls. « Dieu lui-même me l’a dit : Votez Cosey. Et pas Larcenet, surtout. Et ne me faites pas de coup en douce, hein, je vérifierai chaque bulletin avec Dieu » écrit-il sur son blog.
Si j'étais auteur de BD, rien que pour l'embêter, je voterais Larcenet. D'autant qu'il le mérite largement ce titre de grand maître ! 

Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue ce mardi en dernière page de l'Indépendant. 

BD - Quand les "Cambrioleurs" deviennent des voleurs de voleurs


La construction européenne a considérablement modifié les pratiques économiques. Pour tous les secteurs. Même celui de la cambriole ! Exemple avec le premier tome d'une série très sombre signée Jake Raynal. Deux cambrioleurs se spécialisent dans le vol des autres malfrats. Pourquoi se compliquer la vie à fabriquer des drogues de synthèse puisqu'il suffit de les dérober à plus malhonnête que soi ? Ce n'est pas sans risque, mais les deux compères, anciens de la guerre des Balkans, ne sont pas à un cadavre prêt.
Après une présentation sommaire des activités des deux principaux protagonistes, l'histoire se déplace à Mostar. Cette ville est toujours coupée en deux. D'un côté les Musulmans, de l'autre les Serbes. Les rancœurs sont tenaces, la ville aux mains des gangs. Un endroit idéal pour les trafics en tout genre. Justement une cargaison très juteuse se profile à l'horizon : du combustible nucléaire.
Une vison très sombre de l'Europe et de son marché économique ouvert à toutes les perversions.
« Cambrioleurs » (tome 1), Casterman, 13,95 € 

lundi 14 janvier 2013

Billet - Un génie est parti, RIP Aaron Swartz


Internet et les nouvelles technologies permettent l'éclosion d'une génération de génies, des visionnaires plein d'avenir. L'un des meilleurs,  des plus idéalistes, Aaron Swartz, 26 ans, ne bousculera plus les zélateurs d'un internet policé et protectionniste. Aaron s'est pendu le week-end dernier dans son appartement à New York. Le mois prochain, il devait être jugé dans une affaire de piratage de base de données des bibliothèques universitaires américaines. Il risquait 35 ans de prison. 

Aaron Swartz fait parler de lui dès ses 14 ans. Il participe avec d'autres chercheurs à la mise au point du format RSS. Un outil que l'on retrouve sur  les sites internet aujourd'hui et qui permet de recevoir sur sa boîte mail un lien pour toute mise à jour. Faciliter l'accession à la connaissance aura été le combat incessant d'Aaron Swartz. Il fonde le site communautaire Reddit et se révèle l'un des plus actifs contre les nouvelles lois antipiratage SOPA aux USA. Nouveau coup d'éclat quand il met gratuitement à disposition de tous les revues scientifiques et littéraires de plusieurs universités. Ces dernières ne le poursuivent pas, mais un attorney fait du zèle, pour l'exemple. Le procès n'aura finalement pas lieu. Aaron a préféré abandonner la partie au prix de sa vie.
Cory Doctorow, écrivain, souligne que « le monde est un meilleur endroit avec lui dedans. » « Little Brother » roman paru chez Pocket Jeunesse s'inspire un peu du parcours d'Aaron Swartz. Mais la fin est beaucoup moins triste...

Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue ce lundi en dernière page de l'Indépendant.

dimanche 13 janvier 2013

BD - Tardi, père et fils


Jacques Tardi
, dès ses débuts dans le monde de la bande dessinée, a marqué son territoire. Malgré le succès de son héroïne, Adèle Blanc-Sec, il se lance dans des récits complets plus sombres sur la guerre 14/18. Et toute son œuvre est marquée par un profond et radical antimilitarisme. Celui ou celle, au ministère de la Culture, qui a décidé de lui décerner la Légion d'honneur n'a sans doute pas pris l'exacte mesure du personnage. Ainsi, le 2 janvier, Tardi fustige cette breloque : « 
je refuse avec la plus grande fermeté » la Légion d'honneur pour « rester un homme libre et ne pas être pris en otage par quelque pouvoir que ce soit », a-t-il déclaré à l'AFP. On n'en attendait pas moins de Tardi dont le dernier livre, un pavé de 200 pages sur les années de prison de son père en Allemagne est doublement poignant. L'histoire d'un Français pris dans la tourmente de ces années de guerre mais aussi les souvenirs d'un gamin au caractère bien trempé. L'affaire de la Légion d'honneur en est le dernier exemple en date...
« Moi, René Tardi, prisonnier de guerre, Stalag II B », Casterman, 25 €