mercredi 25 avril 2012

Polar - Règlements de contes, à la moulinette, par Nadine Monfils

Tous plus dingues les uns que les autres, les personnages du roman de Nadine Monfils séduisent malgré leur monstruosité.

Entre polar, thriller sanglant et délire surréaliste, ce nouveau roman de Nadine Monfils confirme l'incroyable talent de cet auteur belge vivant à Montmartre. La littérature francophone privilégie en général les gens « normaux » aux cas sociaux. Chez elle, on retrouve dans ses personnages une outrance rare. Son style a des airs de San-Antonio ou des dialogues d'Audiard. Mais c'est avant tout du Nadine Monfils, totalement barré, un peu poétique et franchement abracadabrantesque.

Les premières pages du roman, d'une façon tout à fait classique, nous permet de faire connaissance avec les différents protagonistes. Nake en premier lieu. Une jeune femme, droguée, capable de se prostituer pour se payer ses doses. Justement elle est en pleine transaction avec un client. Louche le client. Nake lui plante un couteau dans le ventre et déguerpit. Place ensuite à Mémé Cornemuse. Elle décroche haut la main le pompon dans la catégorie iconoclaste. Cette presque centenaire, « espèce de vieille guenon à casquette armée d'un flingue », surprend un couple en pleins ébats dans les dunes. Elle veut participer. Refus de la dame. Pan ! Une balle dans la tête pour la mégère pas partageuse. Mémé Cornemuse revient régulièrement dans le récit, toujours avec des réactions extrêmes et des attitudes libidineuses.

Michou ou Betty ?

Le côté policier du récit est fourni par l'inspecteur Cooper et son coéquipier Jean-Michel. Un vieux flic bourru et un jeune diplômé. Le premier est de la vieille école, le second plus en adéquation avec l'univers de Nadine Monfils. Jean-Michel préfère qu'on l'appelle Michou, a les airs efféminés de l'homosexuel qui s'assume et devient carrément Betty en dehors de ses heures de service. Betty, danseuse dans une boîte de strip tease, qui elle aussi vend son corps pour arrondir les fins de mois. Elle joue aussi à dealer un peu. Notamment à Nake. La boucle est bouclée, les nez bien remplis.

Tous ces fous en liberté évoluent dans la ville imaginaire de Pandore, cité inspirée d'un tableau de Magritte. Pandore a peur. Un tueur en série sévit depuis quelques jours. Il assassine des fillettes ou des jeunes femmes, transforme les scènes de meurtres en reconstitution de contes de Perrault. Après le petit chaperon rouge les fesses à l'air et une patte de chat dans la bouche, c'est le Petit Poucet qui est retrouvé égorgé puis Blanche Neige pas en meilleur état...

Ces crimes mystérieux donnent du fil à retordre à Cooper. Heureusement il reçoit l'aide de Mémé Cornemuse venue renforcer son équipe. Car cette fan d'Annie Cordy – son truc c'est de tchatcher avec un Jean-Claude Van Damme imaginaire - s'impose de force au commissariat et se fait plein d'amis dans la fonction publique en échange de quelques gâteries savamment distillées...

Alors qui est le tueur ? Pourquoi Perrault ? Quel rapport avec Nake qui n'a jamais connu son père ? Mémé Cornemuse parviendra-t-elle à faire changer les orientations sexuelles de Jean-Michel ? Cooper peut-il tomber dans les bras de Betty ? Et qui sont ces hommes à chapeau melon ne sortant que la nuit ? Ce n'est qu'un petit échantillon des nombreuses questions rythmant ce roman gigogne, sans morale mais bardé d'humour. Ubuesque.

« La Petite Fêlée aux allumettes », Nadine Monfils, Belfond, 19 € 

mardi 24 avril 2012

BD - "Mary Kingsley" : une vie d'exploratrice chez Glénat


Nouvelle collection pour les éditions Glénat. « Explora » entraîne les lecteurs dans le sillage des grands découvreurs de notre planète. Des BD dépaysantes et pleines d'aventures. Deux titres pour l'inaugurer : « Magellan » et « Mary Kingsley ». Si le navigateur est mondialement connu, le parcours de l'exploratrice anglaise est plus discret. Après une enfance sage et les dix premières années de sa vie d'adultes à s'occuper de sa mère malade, Mary Kingsley a profité de la mort de ses parents pour partir en Afrique noire.

Seule, en robe victorienne et protégée du soleil par une élégante ombrelle, elle va s'enfoncer dans la forêt équatoriale du Congo. Elle vivra avec les Fangs, une tribu de cannibales. Elle en tirera des livres qui seront des succès de librairie. Dix années durant elle les défendra, étudiera leurs coutumes et tentera de sauver leur civilisation.

Cette vie d'aventure est dessinée par Julien Telo sur un scénario de Mathieu et Dorison. Un dossier historique élaboré par Christian Clot complète la BD.

« Mary Kingsley », Glénat, 14,50 € 

lundi 23 avril 2012

BD - Le dernier rempart ? Super Patriote !


Robert Kirkman, le scénariste de Walking Dead, la série fantastique vedette de ces dernières années, fait aussi dans le super héros. Avec son humour décalé habituel. Pour le dessinateur Cory Walker, il a imaginé des aventures de Super Patriote, un personnage apparu dans les pages de Savage Dragon. Super Patriote est un soldat américain blessé par les nazis, puis soigné et amélioré. Depuis, ses bras bioniques font des ravages dans les rangs des méchants. Mais l'intérêt de cette BD réside surtout dans le côté humain du personnage. 

Super Patriote est le père de Justice, grand benêt encore très gamin et Liberty, une femme de tête résolument indépendante. Le fils est tellement idiot qu'il donne tout son charme à ce comic hors normes. D'autant que Super Patriote n'est pas de bois. Il tombe sous le charme d'une jeune journaliste dont il pourrait être le père... Conséquence, les combats semblent être de simples entractes dans ces histoires de famille contrariées.

« Super patriote » (tome 1), Delcourt, 14,95 € 

dimanche 22 avril 2012

BD - Le Spirit, Doc Savage, Batman : Héros de légende dans "First Wave"


L'extraordinaire richesse du monde des comics américains permet toutes les combinaisons possibles. Exemple avec « First Wave », série écrite par Brian Azzarello et dessinée par Rags Morales et Phil Noto. Il s'agit de narrer la rencontre entre trois légendes de la BD US : Doc Savage, Batman et The Spirit. 

Si Doc Savage est déjà l'homme de bronze, implacable, droit et quasiment sans défaut, Batman n'est pas encore au faîte de sa gloire. Le jeune super héros se cherche encore. Il semble déjà désabusé, comme submergé par l'ampleur de sa tâche. Quant au Spirit, le « justicier masqué » imaginé par Will Eisner, il est fidèle à sa légende, dilettante mais vite énervé. Le Spirit, revenu d'entre les morts, ancien flic, devenu gardien de cimetière et justicier la nuit. 

Le trio dans ce premier tome composé de quatre histoires, va se trouver mêlé à un trafic de cadavre et affrontera de redoutables mercenaires. Machination et action vous sautent au visage au fil de ces 136 pages nerveuses.

« First Wave » (tome 1), Ankama éditions, 14,90 € 

samedi 21 avril 2012

BD - Les politiques du pire dans « Sarkolanta » chez Jungle


Vous n'êtes pas sans savoir que 2012 est une année électorale. La présidentielle a suscité pléthore de livres, des plus sérieux aux plus drôles. Dans cette dernière catégorie, « Sarkolanta, les naufragés » est très réussi. Les auteurs ont imaginé le crash d'un avion sur une île déserte. A son bord toute la classe politique française. Face à l'adversité, chacun va réagir en fonction de ses opinions politiques. 

Les ficelles sont parfois grosses, mais on rit bien quand même. Honneur au sortant (et au plus facile à caricaturer) : Sarkozy se taille la part du lion dans ce recueil de gags et d'histoires courtes. Il est vrai que l'imaginer dans une nature hostile, sans gardes du corps et militants à son service, est en soi une incroyable fiction. Et les piques sont légion au fil des pages, comme quand il se met à boiter : « cheville foulée, je n'ai plus l'habitude de marcher sans talonnettes... »

François Hollande en prend aussi pour son grade, d'autant qu'il doit de nouveau cohabiter avec une Ségolène Royal toujours aussi déjantée. Gaston (scénario) et Bart (dessin) dépoussièrent la BD politique.

« Sarkolanta », Jungle, 10,45 € 

vendredi 20 avril 2012

Thriller - "Saigne pour moi" : manipulateurs et tueurs

Certains meurtriers, avant de passer à l'acte, ont besoin de dominer leur victime. Des manipulateurs décrits dans ce thriller de Michael Robotham.


Période critique s'il en est, l'adolescence est également le moment de tous les dangers. Esprit rebelle mais aussi malléable. Certains l'ont parfaitement compris. Des prédateurs, manipulateurs, parfois violeurs et tueurs. Ils sont d'autant plus dangereux qu'ils cachent parfaitement leur jeu. Dans ce cas, seul un fin psychologue saura déceler leur véritable personnalité. Un expert comme Joe O'Loughlin, le héros de « Saigne pour moi », un thriller signé Michael Robotham.

Joe, en instance de divorce, conserve de très bonnes relations avec sa femme et ses deux filles. Emma, la petite dernière et Charlie, une adolescente de plus en plus secrète. Elle se confie beaucoup plus à sa meilleure amie, Sienna, qu'à ses parents. Sienna passe souvent la nuit chez Charlie. C'est donc naturellement là qu'elle vient se réfugier quand elle découvre son père mort, égorgé, dans sa chambre. Sienna devient la première suspecte quand la police apprend que son père abusait d'elle.

Personnages complexes

Certes elle le détestait, mais elle crie son innocence. Elle a vu quelqu'un s'échapper de la chambre. Et paniquée a pris elle aussi la fuite. Joe est bien le seul à la croire. Mais il connait bien cette jeune fille. Le soir même, en compagnie de Charlie, c'est lui qui l'a raccompagnée à la sortie de l'école. Sienna et Charlie, inséparables, participent toutes les deux à la comédie musicale de fin d'année. Elles sont presque en compétition pour le premier rôle. Ce sera le professeur d'art dramatique, Gordon Ellis qui aura le dernier mot. Tout est remis en cause avec le drame touchant Sienna. Cette dernière craque et tente de se suicider. Pour la police, cela a presque valeur d'aveu...

Toute la force de ce thriller est dans la minutie prise par Michael Robotham à dresser les portraits des différents protagonistes. Chaque personnage est criant de vérité. Multiple aussi. Chez cet auteur américain, résidant en Australie et dont les romans se passent en Angleterre, le manichéisme est une pure invention de l'esprit. L'humain est complexe. Très complexe.

Joe par exemple, malgré sa formation de psychologue, est au bord du gouffre. Il souffre de la maladie de Parkinson, parvient de moins en moins à contrôler son corps. Résultat il a les nerfs à vifs. Quand quelqu'un prétend être l'amant de sa fille, il réagit avec brutalité.

La commissaire qui mène l'enquête est elle aussi peu banale. Grosse, négligée et ouvertement homosexuelle, elle est pourtant une parfaite meneuse d'hommes. On rencontre également au fil de l'intrigue un militant d'extrême-droite suspecté d'avoir mis le feu à un bâtiment abritant des immigrés, une conseillère d'orientation sexy et provocante, un ancien flic porté sur la bouteille mais toujours prêt à rendre service et le mystérieux « pleureur », un homme taciturne avec des larmes tatouées sous les yeux.

Richesse des personnages, richesse des rebondissements : le lecteur en a pour son argent. Et surtout il est happé par cette enquête, de plus en plus inquiet, aux côtés de Joe, pour ces adolescentes, proies si faciles pour ce prédateur et manipulateur qui n'en est pas à son coup d'essai.

« Saigne pour moi », Michael Robotham, Lattès, 22,50 € 

jeudi 19 avril 2012

BD - Soldats de la liberté dans "Airborne 44" de Jarbinet


La Normandie, été 1944. Les forces américaines viennent de débarquer. Les pertes sont considérables. Les Allemands jettent leurs dernières forces dans la bataille. Ils savent qu'en cédant la France, c'est toute la guerre qu'ils sont en train de perdre. Philippe Jarbinet, loin du récit didactique, nous fait vivre cette offensive de l'intérieur en suivant un soldat, Gavin, et la femme qu'il aime, une Française engagée dans la Résistance, Joanne. 

Une histoire d'amour comme pour mieux faire passer ces dizaines de morts et de blessés, exorbitant prix à payer pour la liberté. Avec au final un hymne sincère pour l'Europe, la paix et la tolérance. Une BD pour ne pas oublier, garde-fou contre la folie de certains hommes.

« Airborne 44 » (tome 4), Casterman, 11,95 € 

mercredi 18 avril 2012

BD - Intrigues romaines autour des "Boucliers de Mars"


Rome, ses intrigues et sa décadence sont au centre des « Boucliers de Mars », série historique due à la conjugaison des talents de Gilles Chaillet et Christian Gine. Le premier nous a quittés l'an dernier. Mais Gine entend achever cette histoire prévue en trois tomes. Le second vient de paraître et confirme le talent de conteur de Chaillet (créateur du personnage de Vasco). 

Les boucliers sont au nombre de douze et sont censés prévenir l'empire romain des périls le menaçant. Des boucliers dérobés, signe que les Parthes (les ennemis du moment) bénéficient de complicités au plus haut sommet de l'Etat. Un centurion, Lucius, et un préteur urbain, Hadrien, sont au centre de l'intrigue. Une leçon d'Histoire passionnante, digne des meilleurs Alix.

« Les boucliers de Mars » (tome 2), Glénat, 13,90 € 

mardi 17 avril 2012

BD - Cargo maudit pour le 10e épisode de Tramp de Kraehn et Jusseaume


Retour à terre pour Yann Calec. Après des aventures en Indochine, le jeune capitaine de cargo se met à son compte. Il vient de racheter un navire au Havre et est en train de former son équipage. Il naviguera sous pavillon libérien, une initiative qui n'est pas du goût des syndicalistes français. Mais le véritable problème semble être la malédiction frappant le navire. Un incendie l'a immobilisé et un meurtre est commis à son bord.

Le dessin de Patrick Jusseaume est toujours aussi racé et élégant. Le scénario de Kraehn est dense, ramassé. Un seul tome pour cette histoire se déroulant en France dans le milieu des dockers des années 50. Une série au long cours incontournable qui s'offre comme une pose avec l'histoire de ce « Cargo maudit ».

« Tramp » (tome 10), Dargaud, 13,99 € 

lundi 16 avril 2012

Roman - La petite « boche » racontée par Nathalie Hug

Dans « La demoiselle des tic-tac », Nathalie Hug raconte le quotidien d'une famille allemande en Lorraine, avant, pendant et après la guerre.

« 
Vivre à la cave, au début, c'était l'aventure, un déménagement de plus, une nouvelle vie. A présent, je n'ai qu'une hâte : que M. Hitler gagne enfin la guerre pour que nous sortions de ce trou ». Fin 1944 dans ce village français de Moselle, la jeune Rosy est encore pleine d'illusions. Allemande, élevée dans le culte du Führer, elle croit encore qu'il va renverser la situation, redevenir l'homme fort qu'on lui a appris à vénérer. Rosy est Allemande, mais une partie de sa famille est restée en Moselle, redevenue française après 14 – 18. Dans le village, avec sa mère, la vie est dure. Ce sont « les sales boches » et mieux vaut qu'elles rasent les murs. Pendant l'occupation, elles goûteront cette nouvelle atmosphère mais ce sera de courte durée. En 1944, l'armée américaine progresse et les bombardements sont incessants. C'est aussi pour cela qu'elle vit avec sa mère Mutti dans la cave. Il existe bien des abris, mais en tant que « boches », elles sont personna non grata.

Dans cette cave, qu'elle ne quittent plus que la nuit, elles doivent cohabiter avec des rats et les araignées. Ce sont ces dernières qui terrorisent le plus Rosy. Notamment celles qui ont de très grandes pattes. Les tic-tac comme les surnommait son oncle.

Ensevelie

Second roman en solo de Nathalie Hug, « La demoiselle des tic-tac » est l'histoire poignante d'une jeunesse volée. Martyrisée par sa mère, détestée de sa grand-mère, sans père, Rosy ne trouve du réconfort qu'en compagnie d'Andy, un gamin, son seul ami.

Le roman alterne retours en arrière et scènes actuelles. Rosy et Mutti étaient dans la cave quand un obus frappe la maison de plein fouet. Tout s'écroule. Rosy est seule dans le noir, blessée. Bientôt sans eau. Pour tenir, elle se souvient des rares bons moments et les fait partager au lecteur. Le présent est impitoyable mais elle veut encore y croire. « Je m'autorise un sourire, histoire de profiter de ce bonheur minuscule avant de le ranger dans mes autres jardins pour le revivre, quand le soleil de ma rue fera éclore les fleurs au lieu d'abîmer les morts et que les herbes folles combleront les cratères. Ça ne peut pas être la guerre tout le temps. » Rosy va passer de longs jours enfermée dans la cave effondrée. Mais elle ne sera pas seule, le lecteur sera à ses côtés, vivant avec elle son affaiblissement inéluctable.

C'est dans cette partie, celle de l'enfermement inexorable, que l'on retrouve le style de Nathalie Hug, habituée à écrire des thrillers avec Jérôme Camut. Mais pour tout le reste du roman, on se croirait parfois dans ces romans de terroir historiques fleurant bon la tradition. Heureusement, le personnage de Rosy a quand même beaucoup plus d'épaisseur qu'une petite héroïne avec accent. Son récit vous émouvra car les victimes de la guerre ne choisissent jamais leur camp.

« La demoiselle des tic-tac » de Nathalie Hug, Calmann-Lévy, 15 €