samedi 12 février 2011

Premier roman - Psychanalyse militaire

Gabriel abandonne ses études de médecine pour s'engager dans l'armée française. Il raconte les combats en Afghanistan et son retour à la vie civile.



Difficile de croire que « Le revolver de Lacan » est un premier roman. Originalité, style parfaitement maîtrisé, construction aboutie : Jean-François Rouzières marque des points pour une première œuvre. Ce psychanalyste suit pas à pas Gabriel, le personnage principal, militaire de carrière dans la première partie, patient dans la seconde, médecin au final.

Les premières pages sont un peu déstabilisantes. Pour raconter le quotidien de Gabriel, engagé dans l'armée française, militaire d'élite faisant équipe avec Nadja, le Géant et Capa, l'auteur a choisi une construction sèche, saccadée, comme ces coups de feu incessants dans les multiples accrochages avec les terroristes terrés en Afghanistan. Cela semble très éloigné d'une certaine littérature classique, mais cela donne encore plus de force à ces passages au fort taux d'adrénaline. Et une fois le combat achevé, de retour au camp, Gabriel ne se donne aucun répit : « Sommeil. Réveil. Corps qui demande à vivre. Contrainte. Entraînement. Je ne connaissais rien de plus abrutissant. Mais j'en redemandais. Je ne saurais pas nommer cette force qui me pousse à ne pas être. A mourir. A s'avilir. A se consumer à petit feu. Dans une programmation suicidaire. »

Mathilde, amour impossible

On comprend rapidement que Gabriel a un réel problème avec la vie. Amoureux fou de Mathilde, cette dernière a préféré la sécurité à la passion. Elle s'est mariée, a eu des enfants d'un mari insipide mais riche et rassurant. Régulièrement, Gabriel retourne revoir Mathilde. Cela donne des scènes aussi violentes que les combats, le sexe en plus.

Finalement Gabriel quitte l'armée. Nadja est morte au combat, il n'a plus la force de se battre. Devient même muet, comme absent de cette existence qu'il ne cautionne plus. De retour à Paris, il s'installe dans une petite chambre et cherche à oublier ses problèmes existentiels en se dépensant physiquement. Il court de dizaines de kilomètres dans la ville, de jour comme de nuit.

Le mistigri de la psychanalyse

Un jour, arrivé près d'un parc, il remarque sur une porte d'entrée la plaque d'un psy : « Monte-Cristo, psychanalyste ». Gabriel force presque l'entrée et se lance dans une analyse imposée à un étrange médecin très fier de posséder le revolver de Lacan pour se défendre. Une véritable complicité va s'installer entre Monte-Cristo et Gabriel qui communique par écrit. L'ancien militaire va presque devenir dépendant de ces séances asséchant ses économies. Jean-François Rouzières change de style pour cette partie. Plus détendue, ludique et joyeuse à l'image de cette fin de séance : « Monte-Cristo me fit un clin d'œil et esquissa comme un pas de danse.

- Je suis le mistigri de la psychanalyse ! Eh oui ! Le mistigri de la psychanalyse ! » 

Dans la troisième partie du roman, Gabriel s'assagit enfin. Il reprend ses études, mais ne quitte pas l'action et l'uniforme du militaire. Il devient chasseur. Et boucle la boucle avec Mathilde. « Le revolver de Lacan » est aussi une histoire d'amour. Fou.

« Le revolver de Lacan », Jean-François Rouzières, Seuil, 18,50 €

 

BD - L'enjeu des étoiles selon Will Eisner


Ce roman graphique, paru initialement au milieu des années 80, est considéré par certains spécialistes comme le chef d'œuvre de Will Eisner. « L'appel de l'espace » semble parler d'extraterrestres, mais en réalité c'est la perfidie humaine qui est au centre de ce récit se déroulant durant les années 60. 

Un astrophysicien américain décrypte un message venant de l'étoile de Barnard. Immédiatement les Russes tentent de prendre les devants. Alors qu'une secte d'adoration des étoiles se crée, une multinationale œuvre en coulisse pour transformer cet engouement en juteux bénéfices. 

On meurt et on trahit beaucoup dans cette histoire illustrant une certaine mentalité ayant cours durant la guerre froide.

« L'appel de l'espace », Delcourt, 13,95 € 

vendredi 11 février 2011

BD - Sombre Belgique dans la série "Les temps nouveaux" de Warnauts et Raives

Fin des années 30 en Belgique. Dans ce pays comme tous les autres d'Europe, les conversations vont bon train sur la montée du fascisme. Le plat pays a lui aussi son mouvement national réactionnaire. C'est le Rexisme et il est en toile de fond de l'intrigue de cet album signé Warnauts et Raives. 

Dans un petit village des Ardennes, les habitants découvrent avec stupeur le retour de Thomas. Il a quitté le pays depuis huit ans, pour une vie d'aventure au Congo Belge. Il s'installe dans le restaurant qu'il vient d'hériter en compagnie d'Assunta, une fière Catalane, Républicaine et rouge. Thomas sera rapidement en conflit avec son frère, notaire, notable, rexiste. 

Romantisme, histoire et politique font bon ménage dans cet album passionnant.

«Les temps nouveaux» (tome 1), Le Lombard, 14,95 euros



jeudi 10 février 2011

BD - Jésus rit grâce à Goossens


La vie de Jésus Christ, même si elle ne finit pas dans la joie et la bonne humeur, peut être une source inépuisable de gags pour un auteur osant tout. Dans cette catégorie, Daniel Goossens s'est affirmé au fil des albums comme un expert. 

Ses deux héros, Georges et Louis, romanciers, entreprennent de réécrire la vie de Jésus Christ. Cela donne des récits de 3 à 5 pages, tous aussi absurdes les un que les autres. Par exemple, on ne sait pas si Jésus était maigre ou obèse, s'il portait des lunettes ou était noir. La seule certitude c'est qu'il avait les dents en avant. Pour une raison très simple : « ça peut devenir un avantage sélectif si l'humanité doit construire des barrages comme les castors après l'apocalypse. » 

Ce Jésus, très éloigné de celui du catéchisme, est effectivement un sacré comique...

« Sacré comique », Fluide Glacial, 14 €

mercredi 9 février 2011

BD - Succube pizza


Des personnages marquants, une intrigue soignée, un sacré coup de patte : « Freaks'Squeele » de Florent Maudoux a tout pour devenir une série phénomène. Ce quatrième tome propose la conclusion de la première saison et le début de la seconde. Chance d'Estaing, la démonette, affronte Ange Saint-Just.

 Elle représente la FEAH, l'école des loosers, face au héros de Saint-Ange. La jeune étudiante pourra bénéficier de l'aide de ses deux camarades de cours, Xiong Mao, héritière d'une triade chinoise et Ombre, un homme-loup aux motivations mystérieuses. Un combat final d'anthologie où le trait de Florent Mandoux donne toute sa puissance à cette série. « Freaks'Squeele » mérite deux lectures. 

Une première pour s'imprégner de l'histoire, une seconde pour détailler la richesse du graphisme. Mandoux est un maître, rapide et efficace. En plus il ne se prend pas au sérieux, truffant son récit de gags décalés, se mettant même en scène, ainsi que quelques lecteurs rencontrés sur le forum dédié à la série.

« Freaks'Squeele » (tome 4), Ankama, 14,90 € 

mardi 8 février 2011

BD - L'équilibre des éléments

Cela a tout du manga et pourtant « ElémentR » est 100 % français. Les auteurs sont jeunes, très influencés par les BD japonaises et naturellement quand ils imaginent une histoire, c'est sur un format et un rythme qui n'a rien à voir avec le traditionnel 46 pages de l'école franco-belge. 

Le premier tome compte plus de 200 pages et regorge de batailles s'étalant sur des séquences sans fin. Mayen, Bouveret et Tribout ont imaginé un peuple vivant caché dans la ville de Léolia, au cœur de la terre, les Elémentaires. Ils sont régis par un des quatre éléments. Ryuga, le héros, dépend de l'air. Prisonnier, il pourrait retrouver la liberté s'il accepte de capturer Henrick, son ancien complice qui s'est réfugié à la surface de la terre, au milieu des humains. 

Une mission qu'il accepte, rejoignant la surface en compagnie de la très charmante Lyllia. Il rencontreront un médecin, Nina Muller, beaucoup plus mature que les fougueux élémentaires. Elle se révèlera être le personnage le plus complexe, intriguant en coulisse pour découvrir le chemin la menant à Léolia. 

Une BD à réserver aux passionnés de mangas.

« ElémentR » (tome 1), Vents d'Ouest, 10,55 €

lundi 7 février 2011

BD - Alien breton


 

Emile a plus de 45 ans. Bientôt 50. Emile n'est pas spécialement satisfait de sa vie à Perros-Guirec. Divorcé de la mère de son fils, il vit chez ses beaux-parents qui ont pris fait et cause pour lui. Pour le petit aussi dont ils assurent l'éducation. Côté boulot ce n'est pas la joie non plus. Emile tente de vendre de vieilles fermes à de riches acheteurs. C'est la crise. Seul avantage, quand Emile emballe une jeune femme (cela lui arrive encore parfois) il finit la soirée dans une de ces demeures inoccupées. Alors qu'il profite de la grande baignoire en compagnie d'une ravissante bouchère, son patron débarque. Il avait des soupçons, il a maintenant des certitudes. Emile risque le licenciement. Heureusement Boris intervient. Boris c'est un extraterrestre qui vient de s'échouer en Bretagne. Avec le rayon sorti d'une de ses tentacules, il désintègre la tête du patron... Cela part comme une étude sociale de la déprime des quadras, cela dévie vers la SF déjantée. « Tombé du ciel », écrit par Berberian et dessiné par Gaultier est un ovni à plus d'un titre. Imaginatif, profond, actuel et parfois philosophique, cet album vous séduira par son côté foutraque.

« Tombé du ciel » (Première partie), Futuropolis, 20 €


dimanche 6 février 2011

Roman - Parole d'enfant

Le premier livre en solo de Nathalie Hug explore les pensées les plus secrètes d'un enfant en quête de père.


Adrien est patient. Il attend. Que sa mère rentre, qu'elle guérisse. Il attend aussi d'avoir un père, lui, le solitaire aux sombres pensées, « L'enfant-rien ». Ce court roman, se lisant d'une traite, comme une longue plongée en apnée, marque les débuts en solo de Nathalie Hug. Elle explique avoir longtemps gardé dans une boite rouge ce conte vieux de dix ans. C'était donc avant sa rencontre avec Jérôme Camut, son homme, sa moitié littéraire avec qui elle a signé des thrillers et romans d'aventures (« Trois fois plus loin », « Les yeux d'Harry » ou « Rémanence » très récemment). On retrouve un peu de son savoir-faire dans ce roman, notamment dans la façon d'amener le coup de théâtre final plongeant le lecteur dans un doute affreux : le rien serait-il plus important que l'enfant ?

La voix d'un gamin


Adrien est le héros, le personnage principal, le narrateur. Un enfant vous parle. Il faut se mettre à sa place pour comprendre. A ce niveau, la performance de Nathalie Hug, son empathie, est remarquable. En lisant ce texte, on entend comme une petite voix dans sa tête racontant ce quotidien qu'il rejette. Car Adrien n'est pas spécialement heureux. Sa mère se laisse aller, zonant sur son canapé, inactive toute la journée. Il ne va pas à l'école, maladie oblige, suivant des cours par correspondance. Il est relié à l'extérieur par Isabelle, sa sœur. Sa demi-sœur exactement car elle, au moins, connaît son père. Ce dernier vient régulièrement la chercher pour des week-ends qui font rêver Adrien. Il espère toujours que ce presque père va le remarquer, qu'il va pouvoir partir avec Isabelle, découvrir cette autre famille. En vain. Il passe alors des week-ends sinistres, amorphe, détestant sa mère, sa dépression et ses secrets.

Un jour pourtant, il part enfin avec le père d'Isabelle. Il va s'installer pour quelques jours chez eux. Contraint et forcé. La mère d'Adrien est à l'hôpital, dans le coma, après avoir été renversée par une camionnette dans la rue. Au début il est content, puis comprend qu'il n'est pas le bienvenu : « C'est sur le perron illuminé, devant cette grande porte de bois sculpté, qu'Isabelle m'a enfin répondu – le fracas de l'averse sur les tôles du garage tout proche couvrait sa voix : Si maman n'avait pas eu cet accident, morpion, tu ne serais jamais venu habiter chez mon père. » Adrien va tout faire pour séduire sa nouvelle famille. Le père d'Isabelle, mais également sa nouvelle femme et le bébé qu'ils viennent d'avoir.

Un besoin d'amour immense

Un bébé qui se révèle finalement être un énorme un obstacle. Tout l'amour paternel est pour lui. Aussi, une nuit, Adrien pénètre dans la chambre du nouveau-né et décide de le tuer, comme pour prendre sa place. Une tentative d'étouffement qui échoue lamentablement. Adrien enrage, « Je soulève le bébé, j'ai envie de le jeter par terre mais je refuse d'en faire un tas de fraises à la crème. » On pense un moment que Nathalie Hug est revenue à ses fondamentaux (peur, angoisse, violence), mais ce n'est qu'une péripétie dans la tête d'un gosse incompris, pas encore assez corrompu pour passer à l'acte. Son besoin d'amour est bien plus grand. Un vide qui ne va que s'accroitre. La vérité sur Adrien, on ne la découvre que dans les trois dernières pages, une conclusion coup de poing qui coupe le souffle et ne peut laisser indifférent.

« L'enfant-rien », Nathalie Hug, Calmann-Lévy, 14,50 €

samedi 5 février 2011

BD - Conte glacé


Marie Pommepuy, la moitié de l'entité Kerascoët qui a dessiné plusieurs Donjons, semble vouloir se spécialiser dans les histoires tristes. Elle avait fait une entrée remarquée dans le clan des scénaristes innovant en proposant « Jolies Ténèbres » 

Elle récidive avec l'adaptation très libre de « La reine des Neiges » d'Andersen. Patrick Pion en assure le dessin, imaginant ce monde de cauchemar peuplant les rêves d'une fillette en fuite. Gerda a un ami, Kay. Ce dernier disparaît en compagnie d'une princesse toute vêtue de glace. Gerda en allant à sa recherche, est capturée par une mamie qui mange les petits enfants, puis une fillette ogre qui veut devenir son amie, tout en se réservant le droit de la manger quand elle aurait faim. 

Les dessins font parfois un peu penser à du Buzzelli, la beauté de la fillette tranchant avec les masques grimaçants des autres créatures. Un conte cruel à réserver aux plus grands.

« Cœur de glace », Dargaud, 14,50 €

vendredi 4 février 2011

BD - Cœur en balade


La collection "Série B" des éditions Delcourt porte parfaitement son nom. On y retrouve des histoires qui n'ont d'autre but que de vous faire évader le temps de ces 46 pages souvent futuristes, pleines de bruit et de fureur. « Spyder » est la première contribution du scénariste Latour et du dessinateur Mr Fab. 

Spyder, le héros, est un agent du HK3, la police de Hong Kong chargée de surveiller les anneaux d'un vaisseau alien apparu dans le ciel sept ans auparavant. Ces anneaux permettent de se téléporter en 24 points de la Terre. A l'arrivée des touristes français en provenance de Paris, Spyder prend en chasse Cassel, un espion français qui transporte une mallette médicale. A l'intérieur, pas moins que le cœur du président français... 

Ce cœur en balade est convoité par la CIA qui y voit un moyen de pression pour empêcher notre vieux pays de jouer les trouble-fêtes. Cassel et Spyder vont s'associer et durant 24 heures, mieux vaut ne pas se trouver à leur proximité tant les balles perdues sont nombreuses. 

Une "fast-série" dont trois autres tomes (dessinés par autant d'illustrateurs) paraîtront avant la fin 2011.

« Spyder » (tome 1), Delcourt, Série B, 13,50 €