jeudi 18 mars 2010

Fantastique - Petit démon deviendra grand

Clive Barker signe son retour dans la littérature fantastique avec ce récit ayant pour héros Jakabok, le démon de Gutenberg.

Fantaisie littéraire, exercice de style ou simple roman d'épouvante : difficile de ranger « Jakabok, le démon de Gutenberg », écrit par Clive Barker, dans une case précise. Il est vrai que son auteur a toujours aimé les diagonales. Ecrivain, il a également beaucoup signé de scénarios de films d'épouvante et a même réalisé plusieurs long-métrages dont le fameux « Hellraiser ». Ce roman marque un peu son retour aux origines, l'horreur et le fantastique sur papier.

Jakabok est un jeune démon vivant sur une montagne d'immondices dans le neuvième cercle de l'enfer. Il vit sous la férule de son père, Gatmuss, un démon violent et autoritaire. Jakabok a un secret. Il écrit. Assemblant des mots pour en faire des phrases, il conserve précieusement sa production dans sa chambre, cachée sous une latte du plancher. Dans ces écrits, il prend sa revanche, associant son père aux pires insultes et infamies. Quand son secret est éventé, la colère de Gatmuss est effroyable. Le démon se saisit de tous ces papiers et les brûle sur un énorme bûcher. Et pour couronner le tout, il plonge son fils dans les flammes.

Jakabok en ressortira vivant, mais horriblement brûlé, totalement défiguré. Le jeune démon, qui parle à la première personne dans ce livre, se décrit : « Mon corps reptilien n'est plus qu'une masse de tissus chéloïdiens brillants et boursouflés. Ma face était – et est toujours – un chaos e cloques, de petits dômes rouges et durcis partout où ma graisse a été frite. Mes yeux ne sont que deux cavités sans cils ni sourcils. Ce qui s'applique également à mes fosses nasales. Du mucus gris-vert suinte constamment des globes oculaires et de l'emplacement que mon nez occupait autrefois. » Par contre, sa double queue est sortie intacte du brasier.

Capturé par des humains

La grosse crise entre Jakabok et son père se prolonge par une course poursuite dans les montagnes d'immondices. Mais les deux démons stoppent net les hostilités quand ils découvrent, accrochés à des cordes, de grosses côtes de bœuf et des bouteilles de bière. Ils font la paix et dégustent tranquillement ce qui se révèle être un piège. Capturés dans de grands filets, ils sont remontés vers la surface, vers le monde des humains. Une lente ascension, où Clive Barker décrit les différents cercles traversés. Et plus la surface approche, plus Jakabok comprend que ce piège risque de lui être fatal tant la colère de son père augmente. 

Le jeune démon décide alors de s'affranchir totalement. Il coupe la corde remontant son père. Ce dernier chute mortellement jusqu'au 9e cercle. Le tout frais démon orphelin découvre la surface de la terre et les humains. Des hommes bien décidés à l'écorcher, le dépecer et faire bouillir sa chair. Il s'échappe donc et va, au gré des rencontres et des découvertes, se forger cette réputation de démon implacable, celui de Gutenberg. Le démon des livres, un livre démoniaque...

« Jakabok : le démon de Gutenberg », Clive Barker, Denoël collection Lunes d'encre, 19 €

mercredi 17 mars 2010

BD - Tueur futuriste


Eberoni, illustrateur rare, a été découvert dans les pages de Métal Hurlant dans les années 80. Il s'est ensuite fait plus discret, ses images léchées et futuristes semblaient le destiner à une carrière de peintre. Il revient au 9e art dans cet album hommage au « Samouraï », film de Melville. 

Dans un Paris futuriste où les images pornographiques foisonnent dans la rue, un homme se rend à un rendez-vous que l'on sait dramatique. Il marche dans cette capitale cauchemardesque en rêvant à des femmes lascives et voluptueuses. 

Si l'histoire est microscopique, les dessins méritent que l'on s'attarde dessus. Il faut savourer chaque courbe, chaque effet de relief et autre trouvaille architecturale.

« Samouraï », Futuropolis, 16 € 

mardi 16 mars 2010

BD - Guerrier médiéval


Récit médiéval et fantastique, « Le Banni » permet de découvrir Tarumbana, un dessinateur virtuose, dans la lignée d'un Rosinski. Ses planches, en couleurs directes, semblent être une succession de peintures. Or, il fait tout en numérique. 

Il semble être le premier à exploiter à ce point les nouvelles technologies. L'histoire, signée Henscher, est dramatique et violente. Cinq guerriers ont pris le pouvoir. Leur chef est devenu roi. Mais l'un d'entre eux a trahi. 

C'est devenu le Banni. Alors que les complots se multiplient, le Banni revient au pays pour tenter de réécritre sa légende.

« Le banni » (tome 1), Le Lombard, 13,50 € 

lundi 15 mars 2010

BD - La guerre au gras de Gally


Sur les blogs, les expériences de régimes fleurissent comment explosent les grains de pop-corn dans une casserole chaude. Gally a été une pionnière dans le genre. Mais cette dessinatrice, plutôt que de raconter ses menus dans le détail, a préféré mettre noir sur blanc son mal-être de grosse. Cela donne des planches indépendantes les unes des autres, parfois hilarantes, souvent graves et tristes. 

Certes cela ne fait pas maigrir, mais cela permet de mieux vivre sa condition de « gros » et surtout donne l'occasion aux autres, les normaux, de comprendre pourquoi certaines réflexions ou attitudes peuvent être difficiles à vivre. 

Cette BD a fait une première apparition sur le net. Remarquée, elle a été publiée une première fois par les éditions Diantre. Elle inaugure (en compagnie de « Moi vivant, vous n'aurez jamais de pause » de Leslie Plée) une nouvelle collection lancée par les éditions Pocket. La réédition en poche d'une BD « immense » à un prix tout « maigre ».

« Mon gras et moi », Pocket, 5,90 € 

vendredi 12 mars 2010

BD - L'exil de Tibill


Dans un monde merveilleux, au milieu des forêts, vivait un peuple pacifique et rural, les Lilling. Réputés pour leurs productions agricoles, surtout les salades, ils n'ont que rarement l'occasion de quitter leur village. Tibill, une jeune Lilling, distrait et maladroit, en pensant sauver des plantation, provoque la destruction de la moitié du village. Jugé par les anciens, il est condamné à l'exil. 

C'est ce grand voyage dans un monde inconnu que vont raconter Ange et Cagniat. Tibill regrettera vite la douceur de sa vie d'antan. Capturé, vendu comme esclave, il est de plus être au centre d'un complot pour assassiner le magicien Laurent. 

Un album très mouvementé, d'autant que le héros est attaché à une autre représentante de son espèce, la très distinguée et craquante Lorette. 

Ce monde merveilleux l'est d'autant plus que Cagniat, au dessin, se surpasse dans les créatures extraordinaires et autres trouvailles fantastiques. Un album tout public qui vous fera durablement rêver.

« Tibill le Lilling » (tome 1), Soleil, 12,90 € 

jeudi 11 mars 2010

BD - Femme fatale tombée dans l'oubli


Qui se souvient de Mireille Balin, actrice française adulée des foules dans les années 30 ? Mireille Balin, morte dans l'indifférence et la misère dans les années 60. Dolor, 38 ans, journaliste farouchement indépendante n'en avait jamais entendu parler avant la mort de son père qu'elle n'a quasiment pas connu. Paco les a abandonnées, elle et sa mère. Sans un mot ni la moindre explication. 

Alors qu'elle assiste à ses obsèques en banlieue parisienne, une mystérieuse femme lui remet une enveloppe contenant divers documents et le journal intime du défunt. Dolor va découvrir les raisons de la fuite de son père. Elle se rend sur la côte d'Azur et tente de retrouver la trace de cette Mireille Balin qui serait la cause de cette désertion. Cette histoire de passé trouble venant interférer avec le présent est signée Philippe Paringaux. 

Habitué à collaborer avec Loustal, il a cette fois confié ce scénario à Catel. Cette dessinatrice, révélée au public avec Kiki de Montparnassse, s'est complètement appropriée cette nouvelle figure symbolique de femme fatale au destin tragique.

« Dolor », Casterman, 16 €

mercredi 10 mars 2010

BD - Hollywood au cœur

Quand on espère vivre de ses histoires à Hollywood, mieux vaut accepter de se couler dans le moule. Le jeune Orson l'apprend assez vite dans le premier tome de cette série réaliste écrite par Gihef et dessinée par Lenaerts. 

Orson est désormais une plume qui compte. Certes il n'écrit pas les films qu'il voudrait, mais le bel appartement, la piscine et les milliers de dollars sur le compte en banque effacent les scrupules. Une réussite tranquille qui n'empêche pas son père de mourir. Et Orson de devoir retourner dans son New Jersey d'origine pour les obsèques. 

Il fera le voyage en compagnie d'un autre scénariste, Marsellus et de sa compagne du moment, une actrice. La traversée des USA en voiture donne l'occasion au deux créateurs californiens de plonger dans la réalité des bouseux locaux. Et de redécouvrir l'Amérique profonde, puritaine et moralisatrice personnifiée par la mère d'Orson. 

Cet album nous donne une image d'un pays écartelé entre les traditions rigides des laborieux et la folie douce des artistes. Orson est un fragile pont entre ces deux mondes.


« Mister Hollywood » (tome 2), Dupuis, 10,95 €

mardi 9 mars 2010

Polars - Inépuisable Georges Simenon


La monumentale œuvre de Georges Simenon (plus de 200 romans) permet une perpétuelle redécouverte de ses écrits. Les éditions Omnibus, depuis de nombreuses années, proposent régulièrement un autre regard sur les textes de l'écrivain francophone le plus traduit de par le monde. Si l'an dernier c'étaient les « Romans américains » qui étaient mis à l'honneur, cette fois ce sont les « Romans du monde » qui sont repris dans deux gros volumes de 800 pages chacun. 

Ces romans sont nés des voyages de Simenon dans les années 30, notamment au Proche-Orient, en Afrique, en Amérique centrale ou aux lointaines Galapagos. De ces périples, il a rapporté un grand nombre de reportages ainsi que la matière de nombreux romans qui, loin de tout exotisme de carte postale, dépeignent avec acuité la spécificité des sociétés qu'il découvre. Ces romans sont présentés et replacés dans leur contexte historique par Jean-Baptiste Baronian. 

Ce dernier explique qu'on « retrouve dans ces romans du désenchantement et des illusions perdues, les thèmes chers à l'auteur comme la fuite, la perception de l'autre et, en l'occurrence, l'aveuglement de l'homme blanc dans ces terres de colonisation. » (« Romans du monde de Georges Simenon », Omnibus, 26 euros chaque volume)

Certes, Georges Simenon a beaucoup écrit. Mais comment « entrer » dans ce monument de la littérature ? Quel titre choisir ? D'une façon très subjective, John Simenon, le fils de l'écrivain, propose en un seul volume « Les essentiels de Georges Simenon ». 

11 romans parmi les plus marquants, du « Bourgmestre de Furnes » (1939) à « Les Innocents » (1972). Ils font partie de ce que Simenon appelait ses « romans durs », ceux où il disait se permettre de livrer la vérité sur ses personnages, la quête de l'homme nu. (« Les essentiels de Georges Simenon », Omnibus, 25 €)

lundi 8 mars 2010

Thriller - Serpents britanniques effrayants sous la plume de Sharon Bolton

Une vétérinaire doit faire face à une recrudescence de serpents dans la campagne anglaise. Dont certains sont très dangereux.


Pour vaincre ses pires phobies, le meilleur moyen reste de les affronter de face. Ou d'une façon détournée, en regardant un film ou en lisant un livre. On ne peut donc que conseiller ce thriller de Sharon Bolton à toute personne souffrant d'ophidiophobie ou peur des serpents. Vous aurez l'occasion au fil des pages de frissonner de peur à chaque confrontation et aussi d'en apprendre beaucoup sur ces reptiles souvent méconnus et injustement diabolisés.

L'héroïne de ce thriller se déroulant dans l'Angleterre profonde, de nos jours, les serpents elle connaît bien. Clara, vétérinaire à la SPA locale, en a manipulé au cours de ses études, notamment quand elle faisait des stages en Australie. Dans son petit village, ce sont surtout les couleuvres qui prolifèrent. Mais depuis quelques temps des vipères font aussi parler d'elles. Un vieillard a été retrouvé mort dans son jardin et dans les premières pages, elle doit sauver une fillette d'une vipère ayant trouvé refuge dans son berceau.

Une mise en bouche assez light quand on compare à la suite. En pleine nuit, Clara est appelée par des voisins car des serpents grouillent chez le médecin. Elle explorera la maison en compagnie de Matt, le chef de la police locale. Et si ce sont essentiellement des couleuvres qu'elle chasse, dans la chambre du toubib elle fait une inquiétante découverte. Le serpent, en position d'attaque, la tête dressée, « avait des tâches orange caractéristiques le long du dos. » Clara se retrouve nez à nez avec un taïpan, originaire de Papouasie Nouvelle-Guinée, considéré comme le serpent le plus dangereux du monde. 

Avec une bonne dose d'inconscience et aidée de Matt qui ne sait pas encore le risque qu'il prend, elle capture la bête. « Matt lui a cogné le côté de la tête avec le manche de la hache. Le taïpan a fait volte-face pour l'attaquer plantant ses crocs dans le bois. Je me suis jetée en avant et, sans m'arrêter pour réfléchir – sinon jamais je n'aurais été capable de le faire -, l'ai attrapé des deux mains autour du cou. Le serpent a relâché sa pression sur le manche et s'est débattu pour se libérer, mais je le tenais serré. » Comment ce serpent ne vivant pas sous des climats tempérés s'est-il trouvé dans cette bourgade anglaise ?

Un « monstre » cherchant l'oubli

Rapidement Clara est persuadée que cette recrudescence est l'œuvre d'un humain. Et elle va tenter de mieux connaître ce petit village dans lequel elle cherchait tranquillité et oubli. Car l'héroïne de Sharon Bolton a elle aussi de bonnes raisons de vouloir se faire discrète. Bébé, elle a été défigurée dans un accident. La moitié du visage ravagée par des cicatrices, elle préfère la compagnie des animaux aux humains la considérant comme un monstre de laideur. Remuant le passé, notamment une nuit de 1958 où l'église a brûlé, elle se sent épiée, observée, menacée. Jusqu'à cette attaque en pleine nuit chez elle. « Et là, quelque chose qui n'offrait pas du tout la sensation d'une main humaine mais plutôt d'une substance faite de vase et d'os décomposé s'est mis à me caresser la cuisse, en remontant, tandis que son regard remontait, lui aussi... » Le roman prend alors un tour plus dramatique, plus personnel.

Sharon Bolton, comme souvent les romancières anglaises, maîtrise parfaitement son sujet, imposant une atmosphère de plus en plus angoissante, jusqu'à ce final qui devrait définitivement chasser votre peur des serpents... ou la réveiller pour des années et des années.

« Venin », Sharon Bolton, Fleuve Noir, 20,90 € (Le précédent thriller de Sharon Bolton, « Sacrifice », vient d'être publié en édition de poche chez Pocket, 7,80 €)

dimanche 7 mars 2010

BD - Bienvenue chez Madame Georgette, tenancière d'une maison close


Madame Georgette, c'est la tenancière d'un bordel parisien à la Belle époque. Une maison close qui a pour nom « casino » en italien. C'est donc l'origine de cette BD qui renaît de ses cendres dans la collection « Erotix » de chez Delcourt. 

Dessinée par Leone Frollo, ces récits complets très osés, voire pornographiques, avaient été publiés une première fois, dans les années 80, sur divers petits formats d'Elvifrance. Mais les versions françaises avaient été sévèrement censurées. Car dans cette maison close, les pensionnaires étaient entièrement dévouées à leurs clients, quels que soient leurs fantasmes. Cela provoquait des scènes très croustillantes dans lesquelles Leone Frollo donnait toute la mesure de son talent. 

Ce dessinateur, dans la lignée des plus grands comme Manara ou Serpieri, avait un don pour rendre les femmes pulpeuses et désirables. Sous sa plume, Dodo l'ingénue, Joséphine la noire, Jeanne la cavalière, Franca la Bolognaise ou Mimi la pétomane, les pensionnaires de la plantureuse Madame Georgette, sont belles avant d'être vulgaires. Ce premier gros tome de 330 pages reprend trois histoires dans leur format d'origine, sans coupure ni remontage. En plus d'être osés, ces récits sont aussi humoristiques. 

Quand Dodo et Jeanne montent dans l'Orient Express, on se doute qu'il ne faudra pas attendre Istanbul avant qu'elles se trouvent quelques bourgeois en manque d'affection tarifée. Mais leur enthousiasme sera tel qu'il provoquera presque un incident diplomatique. 

« Casino » n'est certes pas un chef d'œuvre du 9e art, mais mérite largement cette réédition donnant l'occasion au plus grand nombre de découvrir un style de BD qui a quasi disparu aujourd'hui...

« Casino » (tome 1), Delcourt, 14,95 €