samedi 7 août 2010

BD - De la volaille à plumer


Avouons-le, parfois, cela fait du bien de se moquer de la maréchaussée. « Les Poulets du Kentucky » a cet effet salutaire car il a pour héros des policiers américains assez calamiteux. Dommage que les auteurs (Richez au scénario et Saive au dessin) n'aient pas francisé leur concept. « Les poulets de la Bresse » auraient été tout aussi marrants, voire plus...

Donc nous sommes au Kentucky, dans une ville moyenne qui ne vit que par et pour l'industrie du poulet, le gallinacée. Les policiers locaux ont fort à faire, notamment l'agent Garcia, une hispanique fière et très à cheval sur les principes. Son premier souci, paradoxalement, c'est son coéquipier, Peeper. Avant tout il est roux. A cette tare suprême, il faut y rajouter le fait qu'il est raciste, fils du gouverneur, idiot, obsédé sexuel et pour finir persuadé que Garcia est sa sœur... Ce duo, classique dans toute histoire comique, fonctionne parfaitement. Il est vrai que Pepper est un condensé de bêtise ambulante et que ses initiatives sont toujours plus foireuses les unes que les autres. 

De la prise d'otages à la demande de rançon en passant par le simple tapage nocturne, il n'a pas son pareil pour transformer la moindre enquête ou mission en catastrophe qui salira l'honneur de la police pour les dix siècles à venir. Les gags sont souvent efficaces et Saive, au dessin, arrondit un peu son trait pour entrer dans le moule d'une école belge (de Marcinelle en l'occurrence) redoutable d'efficacité et de lisibilité.

« Les poulets du Kentucky » (tome 2), Dupuis, 9,95 € 

vendredi 6 août 2010

BD - Léa ne sait plus vivre...


Album très littéraire que cet énigmatique « Léa ne se souvient pas comment fonctionne l'aspirateur ». Beaucoup moins étonnant quand on sait que c'est Corbeyran qui a scénarisé cette belle histoire dessinée par un petit prodige coréen, Gwangjo. 

Une BD littéraire dont le personnage principal est Louis Levasseur. Ce prototype d'écrivain fauché et en mal d'inspiration trouve son salut dans les poubelles de ses voisins. Un soir, il récupère un cahier d'écolier dans lequel Léa raconte ses malheurs. Une maladie en fait. Léa est incapable de se souvenir comment fonctionne les appareils ménagers. De l'aspirateur à la cafetière électrique en passant par le lave-linge. 

Cette jeune épouse au foyer confie au cahier sa détresse. Elle ira même consulter une voyante pour tenter de trouver une solution. Ce qu'il est advenu de Léa, le cahier ne le dit pas, mais Louis va l'imaginer et signera ainsi un best-seller international qui lui permettra de changer de vie. Quelques années plus tard, l'écrivain, par hasard, tombe sur Léa. Il va tenter de la séduire, comme pour s'excuser de s'être enrichi avec ses difficultés. Il découvrira une femme plus complexe que prévue, fière et indépendante. 

Cela aurait pu être une petite bluette dans l'air du temps avec fin heureuse et jolie morale. Corbeyran y met beaucoup plus, s'attaquant à un fait de société qui risque d'en surprendre plus d'un. Ces 128 pages sont dessinées au crayon à papier par un jeune dessinateur maîtrisant à la perfection toutes les nuances de gris de sa palette.

« Léa ne se souvient pas comment fonctionne l'aspirateur », Dargaud, 19 € 

jeudi 5 août 2010

BD - Boiscommun nous donne des murs pour horizon


Dans un futur que l'on ne souhaite à aucun de ses descendants, les hommes et les femmes vivent séparés dans une ville entourée de hauts murs. Cette société, très policée, ne laisse pas la place à l'amour, la compassion, la joie. 

Régulièrement, hommes et femmes sont tirés au sort pour vivre quelques journées ensemble. Si en surface la police du Présideur fait régner la terreur, dans les sous-sols il en est tout autrement. Des « infidèles » entendent redonner espoir à la population en se battant pour qu'enfin vienne le temps de la Cité de l'Arche. 

Cette nouvelle série de Boiscommun est particulièrement riche. Graphiquement d'abord. Il mélange vieille ville et technologie du futur, robots et créatures cauchemardesques. Pour ce qui est du scénario, on découvre les rigueurs de cette société à travers les yeux d'un jeune homme qui est tombé amoureux d'une femme aperçue de loin.

« La Cité de l'Arche » (tome 1), Drugstore, 13,90 € 

mercredi 4 août 2010

BD - Le jour sans du Chevalier maudit


Si vous êtes à la recherche de héros positif et exemplaire, n'ouvrez pas cette BD de Rémy Benjamin (scénario) et Pero (dessin). Par contre, si vous êtes à la recherche de preuves sur la noirceur de l'âme humaine, vous vous délecterez de cette histoire de chevalier maudit. 

Au Moyen Age, Roland, un châtelain, se prépare à partir pour les croisades. Officiellement au nom de Dieu et pour porter la bonne parole, officieusement pour tuer, piller et violer. Il laisse sa femme seule au château. En Croisade, il est accompagné de ses gens, soldats qui vont se fondre dans l'immense cortège. Une croisade qui ne sera pas de tout repos pour Roland, constatant au fil des jours qu'il n'a pas de chance. Accident de chariot, cheval mort, chutes, sans oublier ces oiseaux qui se soulagent sur lui. Rapidement le rumeur court : Roland est-il maudit ? 

Dès les premières défaites cela devient une évidence pour tous. Roland est obligé de fuir, la malédiction augmentant sur le chemin du retour. Une histoire habile et un dessin en devenir sont les atouts de cette BD.

« Un jour sans », Ankama Editions, 12,90 € 

mardi 3 août 2010

BD - Le Tueur de Matz et Jacamon peut-il s'humaniser ?


Le Tueur poursuit son œuvre sur les terres vénézuéliennes. Passé à la solde de Cuba, il abat plusieurs responsables de la junte ayant renversé le président élu. Pour une fois, il semble être du bon côté. Cela ne l'empêche pas de tuer méthodiquement, sans états d'âme. Que cela soit des militaires sanguinaires l'indiffère. Il a pourtant un peu l'impression d'œuvrer pour l'avenir de la planète et de ses habitants. 

Il se trouve que le Tueur est devenu père. Est-ce pour son fils qu'il s'humanise ? Matz, le scénariste, y apporte un embryon de réponse quand il relève que « au XXe siècle, les guerres génocides et massacres ont fait plus de 170 millions de morts. Et la plupart de ces gens ont été tué par de bons pères de famille, sûrs de leur bon droit et de leur force... Parfois même au nom de leurs enfants ». 

La série, toujours dessinée par Jacamon ne fait pas dans la dentelle. « L'homme est-il bon ? » se demandait Moebius. Il est méchant, tout simplement.

« Le Tueur » (tome 8), Casterman, 10,40 € 

lundi 2 août 2010

Roman - Carcans britanniques malmenés par Alan Bennett

La vie en couple entraîne une sclérose des sentiments. Pour Alan Bennett, l'auteur de ce roman, rien de tel qu'un cambriolage pour casser les carcans.

Une plongée vertigineuse dans le quotidien d'un couple anglais : tel est le menu principal de ce court roman d'Alan Bennett. L'auteur, connu pour ses séries télé, pièces de théâtre et désormais romans, décrit la vie de ses compatriotes avec une rare acuité.

Maurice et Rosemary Ransome semblent être les archétypes des Anglais bon teint, stricts et coincés. Le seul plaisir de Mr Ransome est l'écoute de la musique classique. Après une soirée à l'opéra, ils tombent des nues en constatant qu'ils ont été cambriolés. Leur appartement a été vidé. De fond en comble. Jusqu'aux rideaux et au papier toilette... « Le vol d'une chaîne hi-fi est parfaitement banal. Celui d'une moquette l'est moins. »

Exit les habitudes

Passé la surprise, il faut réagir. Alors que Mr Ransome cherche une cabine téléphonique pour prévenir la police (qui ne viendra que 5 heures plus tard), Mrs Ransome attend, « assise le dos au mur à l'endroit où elle se serait normalement allongée si leur lit n'avait pas disparu. » La force des habitudes...

Le quotidien parfaitement réglé et morne des Ransome se trouve donc bouleversé. Le lendemain matin, Maurice, avoué, se fait un point d'honneur à aller travailler comme si de rien n'était. « Il n'était pas lavé, pas rasé, il avait le derrière en compote et s'était contenté pour le petit déjeuner d'un filet d'eau froide, au robinet de l'évier. Toutefois, aucun des arguments qu'aurait pu avancer Mrs Ransome ne l'aurait empêché de se rendre héroïquement à son travail. Elle savait du reste, instinctivement que, même dans ces circonstances sans précédent, son rôle consistait à flatter le noble dévouement de son mari. »

La vraie vie

Alan Bennett brosse avec brio le portrait de ces deux spécimens assez particuliers. Maurice, tout en principe et rigueur, semble inébranlable. Ce n'est pas le cas de Rosemary qui finalement va profiter de cet événement pour sortir de son train-train. Pour remeubler l'appartement, elle va découvrir d'autres magasins, notamment cette épicerie pakistanaise dont elle n'osait pas franchir le seuil et qui se révèle une caverne d'Ali-Baba pour s'assurer un minimum de confort. Par exemple ces poufs, elle dit des « balles de haricots », remplacent avantageusement les vieux fauteuils. Elle va se mettre à cuisiner des curry, porter de fausses perles, envisager de peindre les murs en blanc. Et regarder la télévision l'après-midi. « Affalée sur sa balle de haricots au milieu du parquet dénudé de son salon, Mrs Ransome découvrit qu'elle n'était pas malheureuse, que sa situation présente avait une réalité bien plus grande et que, indépendamment du confort que chacun est en droit d'attendre, ils allaient désormais pouvoir mener une vie moins douillette... » Une prise de conscience augmentant quand ils vont enfin découvrir pourquoi on les a cambriolés.

La force du texte d'Alan Bennett n'est pas dans cette révélation mais bien dans la seconde naissance de Mrs Ransome. De victime passive de sa vie écrite à l'avance elle va se transformer en décideuse dominante. Mr Ransome n'est pas au bout de ses surprises.

« La Mise à nu des époux Ransome », Alan Bennett, Denoël, 12 € 

dimanche 1 août 2010

Fantastique - Terreur au château de Shirley Jackson


« Je m'appelle Mary Katherine Blackwood. » C'est la première phrase de ce roman. Une jeune fille de 18 ans, surnommée Merrycat par sa sœur Constance. Merrycat qui raconte à la première personne leur déchéance. Merrycat que le lecteur n'est pas prêt d'oublier. Séduit dans un premier temps par cette sauvageonne rêveuse, il sera petit à petit terrorisé en découvrant ses véritables pensées et la façon bien particulière qu'elle a de se venger quand on la punit.

Ces deux sœurs vivent dans une grande maison isolée au milieu d'un parc interdit au public. Il est vrai que leurs relations avec les villageois se limitent au strict minimum. Merrycat se contente d'aller en ville deux fois par semaine pour faire des courses. Constance vit cloîtrée dans sa maison depuis des années. Un terrible drame a bouleversé leur vie. Depuis, les

dernières descendantes de la famille Blackwood sont devenues les têtes de turc de toute la contrée. Insultes, humiliations, plaisanteries grasses et quolibets, rien ne leur est épargné. Une ambiance exécrable qui se détériore au fil des pages, augmentant le sentiment d'oppression qui ne peut qu'aboutir à une explosion de violence.

Shirley Jackson a dû mettre beaucoup d'elle-même dans le personnage de Merrycat. Si dans un premier temps elle a essentiellement écrit des livres pour enfant, elle a rencontré un succès considérable aux U.SA dès qu'elle a abordé la littérature d'horreur. Personnage excentrique s'autoproclamant sorcière, on peut également lire d'elle (toujours chez Pocket) « La loterie » et « Maison hantée. »

« Nous avons toujours habité le château.», Shirley Jackson, Pocket, (chronique parue une première fois en février 1999) 

samedi 31 juillet 2010

Roman - Devenir le « Liseur » de la femme aimée


Au début des années 60, Michaël, un jeune Allemand de 15 ans, découvre l'amour dans les bras d'une femme de 35 ans. Une relation forte mais déséquilibrée. Certes Hanna lui apprend tout ,des choses de l'amour, mais elle reste très mystérieuse sur sa vie. Il sait qu'elle est receveuse dans un tramway, mais n'arrive pas découvrir ce qu'elle faisait auparavant, avec qui elle vivait. Ils prennent l'habitude de se voir chaque fin d'après-midi. Ils font l'amour puis Michaël lit quelques pages à sa maîtresse.

Après six mois de cette relation lecteur-auditeur, Hanna disparait du jour au lendemain. Michaël mettra quelques années à oublier son premier amour.

C'est en poursuivant ses études de droit, sept ans plus tard, qu'il retrouvera Hanna. Elle est dans le box des accusés. Durant la guerre, elle s'était engagée dans les SS. Elle dirigeait un camp de déportation pour femmes. Son procès fait grand bruit dans cette Allemagne qui tente d'exorciser ce sinistre passé. Une autre relation va se nouer entre Michaël et Hanna. Une nouvelle fois c'est en lisant que Michaël va lui prouver son amour.

Ce roman de Bernhard Schlink est d'une force incroyable, On ne peut que tomber en admiration devant Hanna, la comprendre, vouloir également lui lire un de ces romans qu'elle apprécie tant.

« Le liseur », Bernhard Schlink, Folio, 6,10 € (Chronique parue en mars 1999) 

vendredi 30 juillet 2010

Deux romans de Serge Brussolo à redécouvrir


Le Moyen-Age c'est Lancelot et Perceval, mais dans la réalité, les chevaliers avaient beaucoup moins de classe. Serge Brussolo en fait la démonstration dans ce roman noir de crasse et de manigances. Le héros, Jehan, est un simple bûcheron. Mais sa bravoure et sa force lui permettent, sur un champ de bataille d'être ordonné chevalier. Un chevalier sans terre, errant de château en château, convoyant documents ou personnalités sur des chemins peu sûrs. Il accepte ainsi d'escorter Dorius, un moine chargé d'une mission secrète par le seigneur Ornan de Guy. Ce dernier va bientôt se marier avec la belle et frêle Aude. Mais avant de consommer le mariage, le seigneur tout puissant désire guérir de la peste qu'il aurait conntracté en croisade. C'est la mission de Dorius : récupérer des reliques censées supprimer les effets de cette terrible maladie. Jehan, sans le savoir, va devenir un pion dans cette vaste machination qui aboutira à la malédiction du territoire d'Ornan de Guy.

Sorcière, poison, bête méhaignée, prêtre exorciste, bourreau et troubadours se relaieront sous la plume acérée de Serge Brussolo pour alimenter les multiples rebondissements de ce roman à l'ambiance si vénéneuse, un peu comparable au film «La chair et le sang» de Paul Verhoeven. Bref les coups bas et trahisons prennent le pas sur les sentiments purs.


On retrouve Serge Brussolo dans «Les ombres du jardin» mais l'auteur plante cette fois le décor de son cauchemar dans la France des années 50. La nostalgie de cette époque où on s'enthousiasmait de la moindre nouveauté est très présente tout au long du roman.

Mais très vite, le lecteur partage les angoisses de Jeanne et de Martine, sa fille de 8 ans. Un homme déboule dans la vie de cette famille monoparentale. Avec violence il réclame Martine, ce serait sa fille... La fuite semble la seule solution. Le virtuose français del'angoisse frappe. juste et fort.

«Le château des poisons», Serge Brussolo, Le livre de Poche, 5 €

« Les ombres du jardin », Serge Brussolo, Folio, 7,70 € (Chroniques parues une première fois en 1999) 

jeudi 29 juillet 2010

BD - Paulette, héroïne ingénue


Il est des héroïnes qui ne peuvent pas laisser insensibles les lecteurs mâles. Précédemment, une première Paulette (dessinée par Pichard sur des scénarios de Wolinski) avait fait quelques dégâts chez les adolescents prépubères des années 70. 

Cette nouvelle Paulette, Comète de son nom, marche sur ses traces. Paulette est une ravissante étudiante en sociologie qui devient, la nuit venue, justicière à mi-temps. Dans sa première aventure, totalement déjantée, imaginée par Mathieu Sapin, elle va se mettre en travers de malfrats classiques et d'autres plus ambitieux, les patrons d'une multinationale voulant asservir tous les peuples de la planète.

 Le ressort comique est dans le fait que Paulette ne fait rien volontairement. C'est une cruche, devenant nymphomane dès qu'elle boit une goutte d'alcool. Bref, elle est souvent en petite tenue. Un régal car c'est sous le crayon de Christian Rossi...

« Paulette Comète » (tome 1), Dargaud, 10,95 €