mercredi 26 novembre 2008

BD - Furia futuriste


Excellent thriller d'anticipation écrit par Runberg et dessiné par Henrichon, un Canadien surdoué, « Hostile » est un concentré d'action et de politique fiction. En 2107, les USA ont explosé en trois grandes régions après la seconde guerre de sécession. Le centre du pays est sous la botte d'une dictature religieuse. Un pays devenu pauvre qui attire les convoitises des grosses industries. 

Ainsi, le directeur d'un conglomérat industriel est pris en otage par des ouvriers chinois quand il leur annonce la délocalisation de l'usine vers le Texas. Une mission pour Helen, mercenaire se faisant payer cher. Mais pendant l'assaut, un événement va changer l'avenir du monde.

« Hostile », Dupuis, 13 € 

mardi 25 novembre 2008

BD - Troy, planète magique


Après Lanfeust et les trolls, Arleston propose la genèse du monde de Troy. Les Conquérants sont dessinés par Ciro Tota, au trait élégant et dynamique. Un regret, il est plus lent que ses collègues et il a fallu attendre trois ans pour découvrir la suite des aventures de Page Blanche et Eckmül le bûcheron. 

La jeune femme recherche ses parents. Dans son errance, elle va croiser la route du magohamoth, sorte de grosse baleine source de la magie qui irradie ce monde. Un animal très convoité et les héros auront bien des difficultés pour le protéger des sbires du consortium des fleurs. Une série véritablement magique, sérieuse et ambitieuse.

« Les conquérants de Troy », Soleil, 12,90 € 

lundi 24 novembre 2008

BD - La fin de l'exterminateur 17

Côté dessin, il est des défis plus difficiles à relever que d'autres. Quand Baranko a accepté de succéder à Bilal aux manettes de la série « Exterminateur 17 », il prenait un pari risqué. Toujours sur un scénario de Jean-Pierre Dionnet (de plus en plus rare dans la BD), il n'a gardé du mythique premier album que les traits déshumanisés de la machine à tuer. 

Cet ultime titre donne quelques clés. L'Exterminateur, retiré des affaires, est convoqué par un ponte de la mafia. Il lui propose un dernier combat contre un czar, un yakusa et un mafioso. Un affrontement qui occupe un bon tiers de l'album et dans lequel Baranko met en œuvre toute sa science du dessin en mouvement.

« Exterminateur 17 », Casterman, 13,95 € 

dimanche 23 novembre 2008

Polar - Humour noir pour "Noces de paille"

Deux petits vieux choisissent l'empaillage pour rester ensemble éternellement : un polar signé Yves Hughes.


Lukas est taxidermiste. Un bon artisan à la renommée grandissante. Il reçoit des commandes des quatre coins de la France.
Au volant de sa voiture, il est sur la route de Honfleur pour présenter quelques-unes de ses dernières créations à deux clients potentiels. Un couple de retraités, Léonce et Charlotte, désirant conserver au-delà de la mort un « petit compagnon familier » comme ils viennent de lui expliquer au téléphone. Il pleut, la visibilité n'est pas bonne et alors qu'il traverse un bois, Lukas écrase une petite bête affolée. Un furet. Un jeune. Une aubaine pour l'empailleur qui s'empresse de le récupérer.
Dans ce polar à trois personnages, Yves Hughes, l'auteur, n'y va pas par quatre chemins quand il est question des opérations techniques de taxidermie.
Ainsi quand il traite un sanglier, "Lukas le vida. Boyaux, tripes, intestins. Encore tièdes et fumants. Léonce se bouchait le nez." Car Lukas, assez rapidement, s'installe chez les deux vieux.
Ils lui ont fait une proposition incroyable lui qui croyait venir pour un chat ou un cocker. En fait son travail, s'il l'acceptait, serait d'empailler le premier des deux vieillards qui passerait l'arme à gauche. Un travail inédit, novateur, un peu de baume au cœur de Lukas à peine sorti d'une rupture sentimentale douloureuse. Il va carrément s'installer à demeure pour se tenir prêt le moment venu.
Mais les petits vieux sont résistants, très résistants. L'attente de la mort se transforme en impatience de la voir arriver.
Scénariste pour la télévision, Yves Hughes mène parfaitement ce huis clos à trois personnages, jonglant avec les caractères entiers et parfois opposés des protagonistes. Un zeste d'humour noir relève d'autant ce roman plaisant et distrayant.

"Noces de paille", Yves Hughes, Calmann-Lévy, 13, 50 €


samedi 22 novembre 2008

Thriller - Le mal personnifié

Ce thriller de Michael Prescott est dominé par le personnage de Peter Faust, un « méchant » comme on en croise rarement dans la littérature.

Deux femmes, un homme. Le triangle classique de tant de romans. Mais dans « La treizième victime » il ne s'agit pas de romantisme, loin de là. Les deux femmes sont avant tout des chasseuses. Abby Sinclair est une « bête de la jungle », Tess McCallum une « tueuse de tueurs ». Ces deux appréciations des personnalités des héroïnes sont de Peter Faust, la figure centrale de ce roman de Michael Prescott.
Peter Faust contacte Abby pour lui proposer un job. La jeune femme se charge de protéger des clients fortunés. Les protéger et parfois anticiper les ennuis. Si quelqu'un se montre un peu trop pressant, elle sait le décourager avant qu'il ne soit trop tard. Faust engage Abby car il a remarqué qu'un homme tourne autour de sa petite amie. Il charge Abby de le retrouver et de lui expliquer qu'il ne faut pas insister.

Tueur et artiste
La jeune femme, d'habitude peu regardante sur ses clients, hésite beaucoup dans ce cas présent. En raison de la personnalité de Peter Faust. D'origine allemande, il a fait la Une des journaux en Europe quand il a été jugé pour avoir assassiné une jeune femme. Pour lui, grand admirateur des nazis et du IIIe Reich, c'était une performance artistique, comme un hommage. Condamné à une courte peine de prison, une fois dehors, il a vite monnayé son « exploit », écrivant un livre et donnant des conférences. Riche, presque célèbre, il vit maintenant à Los Angeles, exhibant son intelligence sulfureuse dans ces milieux très branchés vivant dans l'opulence. Comme une mauvaise conscience pour ces faux rebelles n'osant jamais franchir le pas de la violence pure. Faust l'a fait. Depuis, il vit dessus.
Finalement Abby accepte car elle aime les défis et qu'en bonne Américaine libérale, elle estime que le client est roi, quels que soient sa personnalité et ses antécédents.
Tess a plus de principes. Normal, elle est profileuse pour le FBI. Il y a quelques années, elle a participé à un interrogatoire de Faust. Il était soupçonné d'avoir enlevé une jeune fille. Sa froide intelligence a profondément marqué Tess, persuadée que cet homme était la quintessence absolue du Mal. Mais si Tess se rend à Los Angeles, c'est pour un tout autre motif. Un agent infiltré vient d'être retrouvé assassiné. Il espionnait Faust. Abby est la principale suspecte.

L'union des ennemies
Michael Prescott, avec le même brio que dans ses précédents thrillers, anime ses deux personnages féminins récurrents. Une relation très particulière s'est installée entre Abby et Tess. La première a sauvé la vie de la seconde. Mais elle ne sont pas amies. Et sont d'accord pour admettre qu'elles ne le seront jamais.
Pourtant, face à cet ennemi commun qui va se révéler redoutable (le lecteur découvre les véritables agissements de Peter Faust par fragments), elle vont oublier leurs désaccords et rancunes pour tenter de mettre hors d'état de nuire cette machine maléfique. On apprécie particulièrement la description du cheminement de la pensée de Faust, même si parfois cela fait froid dans le dos. Ensuite, entre Abby la sauvageonne et Tess la meurtrie perpétuellement insatisfaite, le cœur du lecteur balance. Et si votre choix n'est pas fait à la fin de ce roman, rassurez-vous, Michael Prescott devrait donner une suite à leurs aventures.

« La treizième victime », Michael Prescott, Pygmalion, 20,90 €

vendredi 21 novembre 2008

BD - Huis clos perpétuel


Dans une ville de Chine (peut-être Shanghai où réside le dessinateur, Sylvain Saulne), une dizaine d'habitants d'un quartier se retrouvent sous la menace d'un groupe de militaires en rébellion. Isolés, ne sachant pas si les autorités vont venir les aider, ils se terrent, tentant de survivre. Beaucoup joueront la solution individuelle, au risque de condamner leurs camarades. Un groupe cohérent qui doit faire avec une intrus. 

Une jeune femme tatouée et très désabusée. Elle raconte son histoire sans fin. Elle ressuscite sans cesse le même jour, au même endroit. Lassée de la répétition des événements, elle tente d'en modifier le cours. Elle intervient directement ou en écartant certaines personnes. Cela marche moyennement car pour l'instant elle n'a jamais réussi à changer la fin : tout le monde meurt. 

Le scénario est de Caroline Rezo. Elle profite de la forte pagination (144 pages) pour développer sa thèse, les personnalités des protagonistes et les scènes d'action.

« Mes affinités sélectives », Casterman, 16 € 

jeudi 20 novembre 2008

BD - Délires psychédéliques signés Dave Cooper chez Delcourt

Dave Cooper, après avoir été une des têtes d'affiche de la BD underground américaine, se consacre aujourd'hui à la peinture, le design des jouets et les livres pour enfants. « Suckle », réédité par Delcourt dans sa nouvelle collection Outsider, est une oeuvre de jeunesse. 

Publiée pour la première fois en 1996, elle présente l'errance de Basil, un adolescent, orphelin du désert, découvrant la vie et la complexité des humains. Il cherche l'amour et la sérénité. Avant d'atteindre ce nirvana, il se fera arnaquer par des exploiteurs, tabassé par des hommes cupides, enrôlé dans des sectes... 

Il goûtera également quelques substance hallucinogènes lui permettant de voir sa réalité sous un nouvel angle. Ce sont des planches totalement allumées, aux formes voluptueuses et charnelles. Une façon détournée de dessiner des scènes de sexe fantasmé. Du sexe il en est également beaucoup question dans le second récit, « Crumple », des lesbiennes complotant contre les mâles dominateurs.

« Suckle, suivi de Crumple », Delcourt, 16,50 € 

mercredi 19 novembre 2008

BD - Horreur muette


Dans quel monde vivons-nous ? Ivan Brun tente de répondre à cette question dans son album intitulé « No comment ». Une réponse noire et pessimiste car ses histoires courtes et muettes sont à l'opposé des bluettes servies par certains pour faire oublier les rigueurs du quotidien. 

Chez Ivan Brun, les personnages, corps d'enfants, grands yeux innocents, vivent des cauchemars éveillés. Que cela soit dans les villes déshumanisées de notre Occident ou les bidonvilles dépotoirs des pays pauvres, la misère est la même. Misère morale pour les uns, misère matérielle pour les autres. Avec à la clé, systématiquement, la violence qui s'impose. 

Violence tarifée ou par média de substitution d'un côté, ultra violence de l'autre avec la guerre des gangs, les enlèvements, les meurtres, la prostitution. La couverture est assez anxiogène, l'intérieur carrément dépressogène pour ceux qui croient encore au bonheur. Une BD à découvrir pour mieux comprendre les années 2000.

« No comment », Drugstore, 13,90 € 

mardi 18 novembre 2008

Roman - Tristes détectives

Même les détectives privés sont frappés par la crise économique. Alain Sevestre en fait un roman à part.

Pétapernal et Mandex. Les noms des deux héros de ce roman d'Alain Sevestre suffisent à eux seuls pour camper cette ambiance étrange. Deux hommes ne vivant que pour leur travail : détectives privés. Mais on est loin des personnages mythiques à la Chandler. Pétapernal et Mandex sont spécialisés dans le recouvrement de dettes. Ce sont eux par exemple qui sonnent chez les particuliers ayant oublié de payer une commande de livres par correspondance.

Un travail long, fastidieux et peu passionnant qu'ils exécutent pourtant avec abnégation. Le matin, ils se retrouvent dans le bureau de l'agence. Pour choisir les affaires à traiter. Mais surtout pour vérifier que le patron n'a pas fait sa réapparition. Car ce dernier, l'âme de cette petite entreprise, a disparu depuis de longs mois. Parti sans laisser d'adresse. 

Les deux employés tentent de faire marcher l'agence seuls, en attendant son hypothétique retour. Ils piochent dans la caisse pour survivre. Mais n'ont bientôt plus assez pour payer électricité ou téléphone. Reste le coffre-fort qui trône derrière le bureau du chef. Ils vont tout faire pour l'ouvrir, avec l'espoir de découvrir un indice pour retrouver la trace du patron...

Eviter la joie

Ce roman atypique (paru en 2005) interpelle le lecteur par son ton volontairement très monocorde. Pas d'éclat ni de passion dans la vie de Pétapernal et Mandex. Ils sont volontairesment effacés, tristes, comme pour se fondre dans la foule de la grande ville. Et quand par malheur ils sont heureux, "ces petits fracas de contentement, ils les réfrénaient très vite." "Par ailleurs, ils se méfiaient aussi de la joie qui eût pu les emporter à s'accorder avec le monde, les gens. Or, non, il ne fallait pas. Rien n'allait. Ça, c'était la base. La moindre joie manifestée avec le premier venu ouvre à la barbarie".

Deux héros tristes, trimbalant leur volonté d'oubli dans des rues grises, croisant des hommes et des femmes dans le besoin, parfois résignés, parfois prêts à tout pour s'en sortir. Les deux amis mettront des semaines et des semaines pour envisager la fermeture de l'agence, la fin de leur travail, une éventuelle reconversion.

Et pour pimenter cette longue descente aux enfers, Alain Sevestre instille un peu de suspense avec le feuilleton du coffre-fort puis de son contenu, et la quête du père par un fils blessé. Sans oublier une touche d'humour avec l'embauche d'une incroyable secrétaire paranoïaque réclamant sans cesse des pauses pour aller... prier. Ce roman se dévore comme on se lance sur un manège rapide, on est grisé au début puis la tête nous tourne et quand c'est fini il ne nous tarde qu'une chose : retourner faire un tour en compagnie de Pétapernal et Mandex.

"Les tristes" d'Alain Sevestre. Editions Gallimard. 17,50 euros.

lundi 17 novembre 2008

Roman - Famille à lier

Comment, dans un couple, une rupture peut mettre en évidence la folie de toute la famille ? Démonstration savante de Régis Jauffret.

Légèrement oppressant au début, incroyablement inventif par la suite, ce roman de Régis Jauffret (paru en 2005 et récemment réédité chez Folio) dissèque avec une précision chirurgicale la rupture chez un jeune couple. La première partie est un long monologue d'une vingtaine de pages. La femme, Gisèle, raconte comment elle a rejeté cet homme, Damien, qu'elle n'aime plus. Comment il a sombré dans la déchéance en raison de cet abandon : "Après, il ne sera plus qu'un pauvre mec, il lassera ses meilleurs amis avec ses jérémiades, et il perdra son travail quand les services techniques l'accuseront de détremper les circuits informatiques avec la vapeur de ses larmes qui les corrodera comme l'air salé des tempêtes d'équinoxe". Elle se défoulera dans la parole, prenant le lecteur à témoin pour finalement lui confier : "Puisque notre histoire est terminée, c'est qu'elle n'a jamais eu lieu. Elle est à ce point imaginaire, que je vais vous la raconter. Sans pleurer, sans frémir, sans colère, sans émotion".

La fuite de la rupture

Tout commence donc un matin comme les autres. Damien, cadre dans une grande entreprise, doit assister à une réunion à Toulouse. Il se lève très tôt pour prendre l'avion. Gisèle déjeune avec lui puis va se recoucher. Durant la matinée, le père de Damien sonne chez Gisèle pour changer le robinet de la cuisine qui fuit. Mais ce n'est qu'un alibi car une fois la réparation achevée, il demande à Gisèle de l'aider à transporter la commode de famille prêtée au jeune couple. Et au passage d'emballer également les disques, les livres et l'ordinateur de Damien. Damien qui n'a pas eu le courage d'annoncer de vive voix sa rupture et qui a délégué cette tâche à son père. Gisèle n'y croit pas. Refuse en bloc cette éventualité. L'insistance du père parvient pourtant à la faire fléchir. Elle se retrouve seule dans l'appartement car le soir, effectivement, Damien n'est pas rentré. Il est retourné chez ses parents.

Gisèle semble s'enfoncer lentement mais sûrement dans la folie. Une folie qui l'avait épargnée car au fil des pages, le lecteur découvre les véritables personnalités de Damien et de ses parents. Le moins que l'on peut dire c'est que cette famille est étrange. Dérangée serait plus juste. Dans une maestria de formules décapantes et de faux dialogues (chaque protagoniste, à tour de rôle, explique sa vision de la rupture en faisant questions et réponses...), Régis Jauffret raconte cette famille de fous relativisant ces excès en expliquant que "notre avenir n'est pas tracé, nous nous modifions trop, nous sommes chaotiques, et je me dis parfois qu'à notre mort nous laisserons derrière nous la myriade de cadavres de tous ces gens que nous avons été pleinement, mais l'espace d'un instant, d'une semaine, ou de quelques années".

"Asiles de fous" de Régis Jauffret. Editions Gallimard. 16,50 €. (Folio, 5,80 €)