dimanche 24 septembre 2000

BD – Achille Talon, une reprise compliquée


Si Greg a rejoint ses grands maîtres au paradis des bulles bien remplies, son héros lui n'a pas encore déclaré forfait. Après un album hommage écrit par Godard, c'est Brett qui se risque au difficile jeu de la succession impossible. Côté dessin, Widenlocher a parfaitement su se couler dans le moule.

Restait à retrouver l'esprit de notre Chichille national, roi des tirades pompeuses, redondantes et interminables. Ce 44e volume est bien dans l'esprit. Des gags en deux planches, qui laissent un peu de place au modernisme de ces années 2000, tout en respectant l'univers un peu suranné dans lequel évolue Talon, son détestable voisin Lefuneste ou Virgule, noble chic et choquée.

On retrouve en guest-stars un illustre ancien, René Goscinny, directeur du fameux journal Polite et un nouveau personnage qui promet, l'agent de police Armand Goisse, nouvelle victime très consentante des délires talonesques.

« Achille Talon » (tome 44), Dargaud. Album paru en 2000. Chronique publiée initialement dans Centre Presse Aveyron le 24 septembre 2000.

Nouvelles - Frédéric Beigbeder présente plusieurs "Nouvelles sous ecstasy"

Avant de vendre sa prose « 99 francs » à des dizaines de milliers d'exemplaires, Frédéric Beigbeder a signé quelques nouvelles écrites sous ecstasy. Une drogue dont il déconseille formellement l'usage. 

Il en raconte d'ailleurs les effets dévastateurs dans « La première gorgée d'ecstasy ». Il est également beaucoup question de sexe dans ces courts textes précédemment publiés dans des revues branchées. De la dérision, des déceptions, mais aussi une formidable capacité à analyser les envies et désirs des hommes trentenaires de cette fin de siècle.

« L'homme qui regardait les femmes » est à ce point de vue un témoignage incontournable de cette période.

"Nouvelles sous ecstasy", Folio. (Chronique parue le 24 septembre 2000 dans Centre Presse Aveyron.)


Romans historiques - Napoléon, l'épopée belle

« L'armée de Sainte-Hélène » et « Il neigeait », deux romans autour de l'empereur, en 1812 pour Patrick  Rambaud, en 1820 pour Davide Pinardi.

L'Europe unie, on en parle de plus en plus, mais l'idée ne date pas d'aujourd'hui. D'autres ont déjà essayé d'unifier le continent. Napoléon y avait presque réussit. En 1811, l'Empereur avait conquis par les armes l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et l'Autriche. II avait passé un accord avec le Tsar. Il ne restait que les Anglais... Isolés, coincés par le blocus, ils ont retourné la Russie pour se donner un peu d'air. Se sentant pris en tenaille, Napoléon a levé une armée de 500 000 hommes et en juin 1812 il la lance sur Moscou. Mais ce qui devait être une victoire expéditive s'est transformée en catastrophe militaire.

Patrick Rambaud raconte cette campagne dans « Il neigeait » roman qui constitue le deuxième volet de sa trilogie impériale commencée par « La bataille » (prix Goncourt en 1997). Moscou tombe, mais Moscou est une ville déserte. Un incendie transforme la ville en piège. 

L'armée française doit se replier, harcelée par les cosaques qui sont sans pitié pour les égarés et les attardés.

Patrick Rambaud explique qu'il a « voulu raconter comment des femmes et des hommes ont supporté cette aventure extrême, civils et militaires mélangés. Au-dessus d'eux, Napoléon planait. Il rêvait à l'Europe, à sa monnaie unique, à sa dynastie. Il ne voyait plus la réalité. »

Tentative d'évasion

La suite on la connaît. Napoléon est battu, la France mise à genou. Après Waterloo, le grand militaire est exilé sur l'île de Sainte-Hélène. Il a régné sur la moitié de l'Europe, terrorisant l'autre moitié puis est tombé dans l'oubli. Du moins pas par tout le monde. Quelques fidèles ont tenté de le faire évader de cette île sous haute surveillance au cœur de l'Atlantique sud

Un épisode romanesque raconté par Davide Pinardi dans « L'armée de Sainte-Hélène ». Napoléon n'est plus que l'ombre de lui-même. Sa déchéance se passe mal. Il fait régulièrement des cauchemars, persuadé que les fantômes des milliers d'hommes morts sur les champs de bataille viennent le réveiller la nuit.

Il se confie de plus en plus à son serviteur, Petit-Jean, un ancien esclave haïtien. C'est ce dernier qui le réveille en pleine nuit. L'empereur a de la visite. Un groupe de jeunes officiers français vient de déjouer la surveillance des Anglais. Un bateau à moteur, un des premiers, attend l'empereur dans une baie. Il lui suffit de monter à bord et de prendre la direction de l'Afrique. Là, l'Aigle pourrait à nouveau déployer ses ailes, trouver des appuis militaires et se lancer à nouveau à la conquête du monde. Un projet fou qui séduit l'homme d'action, mais...

Cet épisode imaginaire de la vie de Napoléon est parfaitement plausible. L'auteur a tout vérifié, de la météo à la topographie des lieux. A l'arrivée on a presque l'impression que cette tentative de fuite a véritablement eu lieu, que le Napoléon décrit par Pinardi, sage ayant tiré des leçons de ses erreurs passées, est authentique.

« Il neigeait », Patrick Rambaud, Grasset

« L'armée de Sainte-Hélène », Davide Pinardi, Calmann-Levy Romans parus en 2000. (Chronique parue le dimanche 24 septembre 2000 dans Centre Presse Aveyron)

dimanche 17 septembre 2000

Récit - Marie Rouanet nous fait voyager en ville

Que cela soit Béziers ou Camarès, une rue commerçante ou un cimetière, en hiver comme en été, Marie Rouanet aime la ville. Du moins elle apprécie ce grouillement de vie qui permet d'être exposé, de partager avec d'autres, en opposition au privé des maisons. Publié dans la collection "Voyageurs" de chez Payot, ce récit intitulé "Dans la douce chair des ville" ne vous emmène pourtant pas très loin. Car les villes que Marie Rouanet nous offre c'est tout simplement celles de tous les jours, lorsqu'on les arpente en faisant son marché, en conduisant les enfants à l'école ou en allant acheter le journal. Mais de ce quotidien que certains pensent sans intérêt, la romancière du Sud-Aveyron en tire des pages d'une grande poésie.

Marie Rouanet semble avoir écrit ce livre comme on déambule dans une cité que l'on ne connaît pas. Au hasard, la tête en l'air, les sens aux aguets, laissant son attention se faire accrocher par une statue, un arbre particulier, un passage caché ou un bâtiment plus imposant que les autres. Elle nous explique le bonheur qu'il y a à flâner de la sorte. Elle ne fait que raconter ce qu'elle vit, ce que nous vivons, tous les jours. 

Avouez, vous aussi en allant simplement acheter le pain vous vous arrêtez parfois longuement à discuter de tout et de rien avec un voisin ou une connaissance. Et quand vous vous rendez d'un point à l'autre de la cité, admettez qu'inconsciemment vous avez un itinéraire préféré. Pas forcément le plus court, mais un qui vous raconte quelque chose.

Aventure et hasard

L'auteur nous entraîne également dans quelques quartiers ou villes plus typés, essentiellement en Languedoc-Roussillon. Elle nous raconte les histoires de ces personnalités érigées en statues et qui souvent sont d'obscurs inconnus pour le commun des mortels, donne ses trucs pour mieux apprécier certains musées, nous fait partager ses errances dans les cimetières, vitrines mortuaires de la vie passée.

De longs passages concernent bien évidemment les commerçants, ciments de cette vie urbaine. Tel cet incroyable vendeur de vin, poète publicitaire à ses heures. Elle regrette les anciennes épiceries tout en avouant le plaisir éprouvé à se fondre dans l'anonymat d'un immense centre commercial. Un livre jubilatoire, à lire dans un café bruyant ou assis sur le banc d'un petit square calme.

« Dans la douce chair des villes », Marie Rouanet, Payot.  (Livre publié en 2000. Chronique parue le 17 septembre 2000 dans Centre Presse Aveyron)

Roman - « La répudiée » ou l'épouse jetable

« La répudiée » d'Eliette Abécassis est un roman contemporain. Ce court récit d'amour nous fait plonger dans un passé que l'on pensait révolu. Et pourtant... Certains estiment que la tradition est plus forte que tout. Ainsi chez les Hassidim, juifs orthodoxes de Jérusalem, tout doit être fait selon la Torah, un livre sacré datant de plusieurs siècles. Les hommes étudient les textes religieux, les femmes ne sont là que pour procréer, tenir la maison et élever les enfants.

Sarah n'a pas choisi. Elle a découvert le visage de son mari, Nathan, le jour de son mariage. Pourtant Sarah meurt d'amour pour cet homme qui est devenu du jour au lendemain le centre de sa vie. Sarah transie d'amour mais également d'angoisse. Elle n'est toujours pas mère. Or la Torah est formelle: un homme peut répudier sa femme si au bout de dix années aucun enfant n'est né de cette union. Une possibilité que le père de Nathan veut transformer en obligation.

Quels que soient votre sexe ou votre degré de sensibilité, au bout de quelques pages vous "êtes" Sarah.

Magie de l'écriture inégalable, ses pensées seront les vôtres, vous partagerez ses doutes et ses résignations.

Une plongée vertigineuse dans les profondeurs de l'âme, de la religion et de l'amour.

"La répudiée", Eliette Abécassis, Albin Michel. (Roman paru en 2000. Chronique initialement publiée le 17 septembre 2000 dans Centre Presse Aveyron)

dimanche 10 septembre 2000

Poche - "Un cas de conscience" raconté par Frances Fyfield

Helen West est contrariée. Procureur de la Couronne, elle vient de perdre un procès et comble de tracasserie, son ami Bailey, haut gradé dans la police, trouve son affaire de meurtre plus intéressante que sa petite personne. Qu'à cela ne tienne, Helen prend une décision capitale: repeindre son appartement en jaune ! Elle se fait aider par Cath, une femme de ménage recommandée par une de ses amies et est bien trop occupée par ses problèmes d'intendance et de cœur pour s'intéresser à la pauvre Cath. Qui pourtant astique bien trop pour être honnête... 

Frances Fyfield a trouvé le bon filon avec son personnage d'Helen, qui colle tellement bien à notre petite vie à nous qu'on la retrouve chaque fois avec plaisir. 

"Un cas de conscience", Frances Fyfield, Pocket. (Roman paru en 2000)


Poche - Amy, petite fille de l'île Maurice

Amy n'a pas d'amie… Jusqu'au jour où, au croisement de la route qui mène à sa case, elle entrevoit une petite fille blanche dans une grande voiture noire. Noire, elle l'est complètement, Amy et même si elle réussit mieux que tout le monde à l'école, elle se rend bien compte que le bonheur, ce n'est pas d'aller supplier le Chinois de faire crédit à maman encore une fois.

Alors, dans sa petite case de Paille-Rousse à l'île Maurice, Amy rêve au bonheur que seuls les Blancs connaissent...

Marie-Thérèse Humbert, sans jamais tomber dans le gnan-gnan, aborde des sujets de société tels que préjugés, racisme et problèmes de l'enfance face au monde des adultes. Une belle histoire, vraiment.

"Amy", Marie-Thérèse Humbert, Le Livre de Poche. (Roman paru en 2000)


Poche - "Le chat qui volait une banque", nouvelle aventure de Yom-Yom et Koko

Prenez deux chats, Siamois de préférence, un chroniqueur de gazette d'une petite ville des États-Unis, située à « six cents kilomètres au nord de partout » et un cadavre et vous aurez les ingrédients de base du petit dernier de Lilian Jackson Braun. Laquelle nous peaufine comme d'habitude des portraits travaillés  et des descriptions de la vie dans une minuscule ville de province comme si vous y étiez. Et comme d'habitude, on passe d'excellents moments avec Jim Qwilleran (le chroniqueur), sa compagne Polly et leurs nombreux amis, dont évidemment Yom-Yom et Koko, les célèbres Siamois.

"Le chat qui volait une banque", Lilian Jackson Braun, 10-18 (roman paru en 2000)


BD - "Le moine fou" laisse la place à He Pao


He Pao signifie « Le joyau du Fleuve ». He Pao, c'est l'héroïne de la série « Le Moine fou » de Vink. La série s'arrête, mais la belle héroïne existe toujours. « La montagne qui bouge » est le premier tome de cette nouvelle série. He Pao en compagnie de Petit Li est très énervée. Elle a perdu la trace de son père. Résultat elle passe sa mauvaise humeur sur quelques brigands et même une statue monumentale de Boudha.

La destruction de ce symbole met en émoi les communautés des Yao et des Miao. Un mauvais signe de plus pour ces villages qui voient leurs jeunes filles disparaître mystérieusement. Pour se calmer, He Pao goutte un vin d'Europe, du chianti. Une bien mauvaise idée, l'alcool décuple sa mauvaise humeur et sa force...

Le talent de Vink, virtuose des couleurs pastel, est encore plus flagrant dans un format supérieur. 

"Les voyages de He Pao" (tome 1), Dargaud. (Album paru en 2000. Chronique publiée initialement le 10 septembre 2000 dans Centre Presse Aveyron)


BD - Dernier épisode de la saga des "Eaux de Mortelune"


Dixième et dernier volume de la saga des « Eaux de Mortelune ». Cette série de science-fiction qui a traversé près de deux décennies revient sur les traces de ses débuts. Le prince Jérôme, en passant par la porte de la grande horloge revient dans le Paris de ses débuts, en 2060. Le lecteur retrouve donc cette ville en ruines, asséchée, brûlée par les pluies acides, la belle Violhaine et le prince Malik, l'incarnation du mal. Un dernier affrontement, telle une spirale ou une bande de Moebius qui n'en finit pas de se mordre la queue.

Avouons-le, les considérations philosophiques de Cothias ne sont pas toujours à la portée de tous. Mais chacun y trouve « son » explication. Par contre le dessin d'Adamov est toujours aussi brillant. Il garde une unité infaillible dans cet univers créé de toute pièce.

"Les eaux de Mortelune" (tome 10), Glénat. (Album paru en 2000. Chronique publiée initialement le 10 septembre 2000 dans Centre Presse Aveyron)