mercredi 7 octobre 2026

BD - Dernières lueurs


Son pseudo, ce sont ses patients qui l’ont trouvé. Xavier, infirmier dans un service de soins palliatifs, est devenu l’Homme étoilé à cause de ses nombreux tatouages. Du bonheur qu’il distille aussi auprès de ces hommes et femmes qui savent que la fin est proche. Un dessin simple pour des émotions complexes. 

Ces histoires courtes ont le chic pour vous faire sourire ou vous bouleverser. Car le quotidien dans ce service est fait de beaucoup d’allers simples. Ils sont rares ceux qui ont la chance de revoir l’Homme étoilé après leur séjour. Il y a cependant quelques petites notes d’espoir dans l’édition poche de la première BD de ce fan de rock, géant aux cheveux longs et à la douceur désarmante.

« À la vie », Le Livre de Poche, 9,90 € (« Je serai là », un second recueil vient de sortir chez Calmann-Lévy) (Album paru en 2021. Chronique publiée initialement en mars 2021)

mardi 6 octobre 2026

BD – Belle et terrifiante bête du Gévaudan


Un Poupard peut en cacher un autre. L'amateur de BD, quand on lui parle de Poupard, pense immédiatement Rugbymen, gags et style humoristique. Attention, il y a un piège. Car il y a désormais un second dessinateur qui signe Poupard. Jean-Charles de son prénom. Et on ne rigole pas dans ses albums. Un simple coup d’œil permet de vite les différencier. Là ou le premier Poupard (en réalité le pseudonyme d'Alexandre Mermin) use de la caricature et du « gros nez », le second ose le réalisme intégral, avec décors à couper le souffle et action à gogo. 

Des années d'apprentissage pour Jean-Charles Poupard et la certitude, en découvrant la seconde partie des Griffes du Gévaudan, que l'on est en présence d'un futur très grand, un peu dans le sillage d'un Ralph Meyer ou d'un Philippe Xavier. 

Pour atteindre la plénitude de ses moyens graphiques, Poupard a une nouvelle fois fait confiance aux scénarios de Sylvain Runberg. Après les quatre tomes du « Chant des Runes », il s'attaque au Gévaudan quand une fameuse bête faisait cauchemarder les paysans de cette région de la Lozère. En 1765, un chasseur du roi traque la bête. Sans le moindre résultat. Après plusieurs échecs, malgré d'importants moyens, il décide de changer de tactique. Il va tenter de comprendre comment fonctionne cette société coupée de tous durant les longs mois d'hiver. Et découvrir que la Bête a des capacités bien supérieures à un simple loup géant. 

Enquête policière, infiltration, coup de théâtre, terreur... l'album se dévore d'une traite. Lecture d'autant plus facile que le dessin de Poupard nous donne l'impression d'être au cœur de ces forêts froides, sinistres et diablement dangereuses. Une superbe réussite, qui semble bien partie pour devenir une série télé. 

« Les griffes du Gévaudan » (tome 2/2), Glénat, 64 pages, 16 €

lundi 5 octobre 2026

Rentrée littéraire - Lucie Rico explore les failles de l'enfance

« Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? », titre énigmatique pour la dernière création littéraire de la Perpignanaise Lucie Rico, présente dans les sélections des prix Fémina, Médicis et Décembre.

Comment retrouver les souvenirs de notre enfance ? Jennifer, la narratrice du troisième roman de Lucie Rico, en rencontrant un avocat, tente la reconstitution criminelle. Menée comme une procédure judiciaire, cette quête va l'obliger à retourner dans la ville de son enfance, Perpignan, et de recréer l'intérieur du logement de son grand-père, étrange décor des années 80-90. Ce retour aux sources est l'occasion pour Lucie Rico de s'aventurer, pour la première fois dans une de ses œuvres, dans cette ville et ce milieu qu'elle semble avoir fuit dès sa majorité, comme son héroïne l'avoue assez rapidement dans ce récit aux faux airs d'enquête policière, véritable psychanalyse et plongée dans l'inconscient. 

Les premiers chapitres sont drôles et légers. On s'immerge avec plaisir dans le quotidien de cette jeune fille d'aujourd'hui. Malgré ses doutes, son boulot de merde, ses galères amoureuses. Jennifer est payée pour retranscrire, le plus synthétiquement possible, les entretiens préalables aux plans de licenciements. Faire des procès-verbaux secs et insipides des explications froides des petits soldats des ressources humaines face à la détresse des salariés. Pas évident de dormir après ça. 

Quand son ordinateur commence à défaillir (la touche « point » ne fonctionne plus), Jennifer est sur le point de craquer. Comment faire des phrases sans avoir la possibilité de les terminer ? Un questionnement qui va lui faire remonter à l'esprit une phrase inachevée, obsédante, au cœur de tout le roman : Elle se souvient être dans le salon de son grand-père, petite fille de huit ans. «Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leight et Clark Gable vont s'embrasser quand quelqu'un appuie sur pause et » Que se passe-t-il après ? Jennifer va creuser, creuser à s'en rendre malade et tout ce qui lui reviendra c'est la certitude qu'il y a du sang sur son pull. Inquiétant. 

En tombant dans les bras qu'un bel avocat, elle découvre les vertus de la reconstitution criminelle pour faire éclater la vérité. Elle abandonne tout, prétend partir en Argentine (les plus gros mensonges sont souvent les plus efficaces) et loue un studio à Perpignan en face de la maison de son grand-père décédé. Elle va meubler cette habitation comme dans son souvenir, acheter un lecteur de cassette vidéo et regarder, des centaines de fois, le vieux film raciste, pour tenter de retrouver la scène du presque baiser et espérer découvrir la suite de la phrase maudite.

Roman du souvenir et des secrets de famille, ce texte devient plus dérangeant, obsédant. Lucie Rico fait basculer son héroïne vers une quasi folie assumée, presque voulue. Avec des passages surréalistes comme cette attaque dans un supermarché d'un petit vieux en déambulateur ou la manie qu'elle a de voler les poils des chiens du parc canin situé à proximité se son logement reconstitué. Sans oublier quelques passages gratinés sur ses origines comme cette constatation de Jennifer, provinciale toujours en butte aux sourires des véritables Parisiens quand elle parle et prononce certains mots-indices « qui me ramenaient à Perpignan, comme si je n'étais jamais partie. Perpignan restait dans ma bouche. » Quant à savoir la fin de la phrase, Lucie Rico parvient à surprendre le lecteur, à l'amener vers cette fin inéluctable synonyme de l'achèvement de l'enfance et de l'entrée, plus ou moins désirée, dans la vie adulte. 

Un roman remarqué en cette rentrée littéraire, déjà présent dans les sélections de trois prix renommés : le Fémina, le Médicis et le prix Décembre. Prix Décembre  remporté l'an dernier par Laura Vazquez, l'autre autrice en vogue à Paris et originaire des Pyrénées-Orientales.     

« Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? », Lucie Rico, P.O.L., 272 pages, 21 €

BD - L’angoissé chronique selon Théo Grosjean


Comment vivre en société quand on n’a pas les codes pour s’immiscer dans une conversation ? Comment vivre le confinement quand on est asocial ? Comment survivre dans ce monde qui glorifie les relations sociales ? Ces questions sont au centre du second tome du journal intime dessiné de Théo Grosjean, plus connu sur Instagram sous le sobriquet d’Homme le plus flippé du monde. 


On rit beaucoup dans ces situations, basiques pour le commun des mortels, épreuves ultimes pour Théo. Des histoires courtes qui permettent aussi aux handicapés de la relation sociale de trouver quelques trucs et astuces pour faire bonne figure face à l’adversité. Même si le plus simple reste toujours un nouveau confinement.

« L’homme le plus flippé du monde » (tome 2), Delcourt, 15,50 €  (Album paru en 2021. Chronique publiée initialement en mars 2021 dans l'Indépendant du Midi)


dimanche 4 octobre 2026

BD - "M. Vadim", un légionnaire fatigué


On trouve de tout dans les Ephad. Même d’anciens légionnaires dopés aux soap opéras. Vadim, vieux Polonais ancien sniper à la Légion étrangère, a conservé son accent polonais. Sa mauvaise humeur aussi. Il végète dans cette maison de retraite mais se retrouve expulsé après avoir été victime d’un escroc. A la rue, il va devoir retrouver un emploi. 


Facile sur la côte d’Azur où les différentes mafias s’affrontent et sont toujours à la recherche de travailleurs qualifiés. Ce thriller de Gihef dessiné par Morgann Tanco lorgne vers les films noirs américains. Avec un peu d’accent de chez nous. 

Par ordre d’apparition, du belge, du polonais et du méridional. Un cocktail explosif dans lequel Vadim, vieux monsieur fatigué, va retrouver un peu de joie de vivre. ou de tuer plus exactement. 

« Monsieur Vadim » (tome 1), Bamboo Grand Angle, 14,90 € (Album paru en 2021. Chronique publiée initialement dans l'Indépendant du Midi)

samedi 3 octobre 2026

BD - Comès est de retour avec "Les larmes du tigre"

Comès est resté silencieux durant cinq longues années. Il est de retour avec un album moins ambitieux que le fameux Silence de 1980, mais qui enchantera quand même tous les fans de cet auteur complet qui a élevé le noir et blanc a un niveau rarement atteint (si ce n'est par Hugo Pratt).

Dans le grand nord canadien, au 2e siècle de notre ère, un chaman solitaire, "Parle avec le feu", défiguré pour s'être trompé dans ses prédictions, reçoit la visite d'une jeune indienne. On lui a volé son ombre. Elle demande l'aide au chaman pour redevenir normale. Ils devront aller dans un territoire interdit, à la source de leurs légendes, pour que tout rentre dans l'ordre. 

En chemin ils feront connaissance avec un nain, coléreux et arrogant, mais finalement bon compagnon de voyage. Un nain qui apporte une touche d'humour salutaire à ce récit très initiatique magnifié par les décors dépouillés des étendues glacées recouvertes de neige.

"Les larmes du tigre, Casterman. (Album paru en 2000. Chronique publiée initialement le 1er octobre 2000 dans Centre Presse Aveyron.)


vendredi 2 octobre 2026

Rentrée littéraire - Méchante comédienne, étrange sculpteur

« Chante méchante » est le portrait d'une comédienne trop belle pour ne pas être odieuse. Guillaume Sire parvient cependant à la rendre attirante et touchante.

Des plus grandes scènes françaises à l'île de Guernesey, Léonie Dantin raconte son parcours de comédienne, experte en dissimulation. Faire l'actrice, 24 heures sur 24, est la meilleure façon de charmer. Ce roman, prenant la forme d'une longue confession de Léonie, explique pourquoi elle est foncièrement méchante. Trait de caractère qu'elle cache à la grande majorité de ses connaissances. Parfois elle dérape, oubliant son rôle de star accessible, de mère attentionnée, d'épouse fidèle. Comme quand, petite fille, elle donne un coup de pied à une camarade puis la pousse à dénoncer quelqu'un d'autre. Léonie Dantin est une carne. Du moins c'est ce qu'elle voudrait nous faire croire dans ce texte, en réalité écrit par Guillaume Sire, écrivain toulousain, déjà remarqué dans le très beau et épique roman « Les Contreforts », saga familiale située dans les Corbières audoises et paru en 2021. 

Léonie décide de retracer sa vie, sa carrière, par écrit, après sa visite chez un toubib qui vient de lui annoncer que les résultats des derniers examens médicaux sont très mauvais : elle va mourir. Dans très peu de temps. Il propose une mesure d'accompagnement, soulager la douleur puis fin de parcours dans un établissement spécialisé. Elle préfère faire le bilan de son existence de méchante congénitale, l'avouer et fuir, sans rien dévoiler à son mari, architecte très occupé, ni à ses enfants, Inès, adolescente, et Arthur, plus jeune, plus naïf. 

Léonie alterne récit clinique de ses errements et passages lyriques où elle clame son amour, ses regrets, sa colère. Tout en admettant que ces années de méchanceté ne pouvaient pas rester sans conséquence. Elle paye au prix fort ce qu'elle a fait, notamment à son premier amour, Antoine Besançon, sculpteur lunatique avec qui elle a fait les 400 coups avant de l'abandonner et de se s'assagir, du moins en façade, auprès de son mari. Et c'est vers cet amant délaissé, meurtri, qu'elle se tourne, le rejoignant dans son repaire de Guernesey. 

Mélangeant souvenirs et chemin de croix du présent, la confession de Léonie dresse le portrait d'une femme fatale complexe. Ouvertement détestable selon elle. Mais au charme irrésistible si l'on en croit ses relations. On comprend que c'est la force des grandes comédiennes, capables de tenir un rôle durant des années, jamais prises en défaut. A part quand elle se trouvent au seuil de la mort. Un texte brut, sans concessions, qui nous retourne les tripes. Comment ne pas plaindre la « méchante », plus victime que bourreau ?  

« Chante méchante », Guillaume Sire, Calmann-Lévy, 160 pages, 18,50 €

BD - Lumières sur le pays sombre


Ce très gros album de 256 pages est une merveille pour faire découvrir et aimer la fantasy aux plus jeunes. Tim Probert, l’auteur américain, a imaginé une planète, Irpa, plongée dans le noir depuis qu’un oiseau géant a mangé le soleil. 


Par chance un peuple a fabriqué des « Lumières » qui ont rendu la clarté à Irpa. Des années plus tard, la jeune Béa doit retrouver son grand-père, un cochon sorcier, qui a découvert que l’oiseau est de retour. Un voyage dans des contrées magiques en compagnie de Cad, aussi facétieux que bagarreur.   

« Lightfall » (tome 1), Gallimard, 19,90 € (Album paru en 2021. Chronique publiée initialement en 2021 dans l'Indépendant du Midi)

jeudi 1 octobre 2026

BD - Peu d’amour familial chez les Cestac


Florence Cestac poursuit le récit de ses vertes années. Cette fois elle se désintéresse un peu de sa personne pour dresser le portrait de ses parents. Son papa et sa maman, formidables selon la dessinatrice mais manquant cruellement d’amour. 

Ancienne génération, où le mari est le maître, la femme quasiment sa servante. Florence, jeune fille prise dans l’enthousiasme de Mai 68, a coupé les ponts avec ces bourgeois rétrogrades. 


Mais dans cette BD, qui va jusqu’à la mort des parents, elle met de l’eau dans son encre de Chine pour finalement les comprendre et même presque les excuser. 

Un album parfait, à mettre dans les mains des familles brouillées  de longue date. Normalement, la tension devrait tomber d’un cran et la situation s’améliorer un peu. 

« Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne) », Dargaud, 14,50 € (Album paru en 2021. Chronique publiée initialement en 2021 dans l'Indépendant du Midi)

mercredi 30 septembre 2026

BD - Spirou et la fille du dictateur

Nouvelle version de Spirou, confié cette fois à Christian Durieux. Dans un style quasi réaliste, le dessinateur des Gens Honnêtes est fidèle au costume de groom. Et même au métier puisque Spirou est groom au Pacific Palace. Il y a fait embaucher Fantasio, renvoyé du journal le Moustique. 

L’hôtel de luxe va accueillir pour trois jours un ancien dictateur de l’Est. Le temps que le gouvernement trouve une solution pour lui permettre de bénéficier de l’asile politique, malgré les milliers de morts qu’il laisse derrière lui. 

Spirou, surveillé par les gardes du corps du dictateur et son patron, le très obséquieux M. Paul, va surtout croiser la route d’Elena, la fille de celui qui est surnommé le Boucher dans son pays. 

Un Spirou irrésistiblement attiré par la mystérieuse et très belle Elena. Mais quel peut être l’avenir d’une romance entre un groom et la fille d’un dictateur déchu ? 

Entre intrigue politico-policière et romantisme, ce « Spirou de… » casse un peu le mythe du fier héros mais humanise considérablement un personnage aux mille facettes.    

« Pacific Palace », Dupuis, 16,50 €. Album paru en 2021. Chronique publiée initialement en 2021 dans l'Indépendant du Midi.