lundi 5 octobre 2026

Rentrée littéraire - Lucie Rico explore les failles de l'enfance

« Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? », titre énigmatique pour la dernière création littéraire de la Perpignanaise Lucie Rico, présente dans les sélections des prix Fémina, Médicis et Décembre.

Comment retrouver les souvenirs de notre enfance ? Jennifer, la narratrice du troisième roman de Lucie Rico, en rencontrant un avocat, tente la reconstitution criminelle. Menée comme une procédure judiciaire, cette quête va l'obliger à retourner dans la ville de son enfance, Perpignan, et de recréer l'intérieur du logement de son grand-père, étrange décor des années 80-90. Ce retour aux sources est l'occasion pour Lucie Rico de s'aventurer, pour la première fois dans une de ses œuvres, dans cette ville et ce milieu qu'elle semble avoir fuit dès sa majorité, comme son héroïne l'avoue assez rapidement dans ce récit aux faux airs d'enquête policière, véritable psychanalyse et plongée dans l'inconscient. 

Les premiers chapitres sont drôles et légers. On s'immerge avec plaisir dans le quotidien de cette jeune fille d'aujourd'hui. Malgré ses doutes, son boulot de merde, ses galères amoureuses. Jennifer est payée pour retranscrire, le plus synthétiquement possible, les entretiens préalables aux plans de licenciements. Faire des procès-verbaux secs et insipides des explications froides des petits soldats des ressources humaines face à la détresse des salariés. Pas évident de dormir après ça. 

Quand son ordinateur commence à défaillir (la touche « point » ne fonctionne plus), Jennifer est sur le point de craquer. Comment faire des phrases sans avoir la possibilité de les terminer ? Un questionnement qui va lui faire remonter à l'esprit une phrase inachevée, obsédante, au cœur de tout le roman : Elle se souvient être dans le salon de son grand-père, petite fille de huit ans. «Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leight et Clark Gable vont s'embrasser quand quelqu'un appuie sur pause et » Que se passe-t-il après ? Jennifer va creuser, creuser à s'en rendre malade et tout ce qui lui reviendra c'est la certitude qu'il y a du sang sur son pull. Inquiétant. 

En tombant dans les bras qu'un bel avocat, elle découvre les vertus de la reconstitution criminelle pour faire éclater la vérité. Elle abandonne tout, prétend partir en Argentine (les plus gros mensonges sont souvent les plus efficaces) et loue un studio à Perpignan en face de la maison de son grand-père décédé. Elle va meubler cette habitation comme dans son souvenir, acheter un lecteur de cassette vidéo et regarder, des centaines de fois, le vieux film raciste, pour tenter de retrouver la scène du presque baiser et espérer découvrir la suite de la phrase maudite.

Roman du souvenir et des secrets de famille, ce texte devient plus dérangeant, obsédant. Lucie Rico fait basculer son héroïne vers une quasi folie assumée, presque voulue. Avec des passages surréalistes comme cette attaque dans un supermarché d'un petit vieux en déambulateur ou la manie qu'elle a de voler les poils des chiens du parc canin situé à proximité se son logement reconstitué. Sans oublier quelques passages gratinés sur ses origines comme cette constatation de Jennifer, provinciale toujours en butte aux sourires des véritables Parisiens quand elle parle et prononce certains mots-indices « qui me ramenaient à Perpignan, comme si je n'étais jamais partie. Perpignan restait dans ma bouche. » Quant à savoir la fin de la phrase, Lucie Rico parvient à surprendre le lecteur, à l'amener vers cette fin inéluctable synonyme de l'achèvement de l'enfance et de l'entrée, plus ou moins désirée, dans la vie adulte. 

Un roman remarqué en cette rentrée littéraire, déjà présent dans les sélections de trois prix renommés : le Fémina, le Médicis et le prix Décembre. Prix Décembre  remporté l'an dernier par Laura Vazquez, l'autre autrice en vogue à Paris et originaire des Pyrénées-Orientales.     

« Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? », Lucie Rico, P.O.L., 272 pages, 21 €

BD - L’angoissé chronique selon Théo Grosjean


Comment vivre en société quand on n’a pas les codes pour s’immiscer dans une conversation ? Comment vivre le confinement quand on est asocial ? Comment survivre dans ce monde qui glorifie les relations sociales ? Ces questions sont au centre du second tome du journal intime dessiné de Théo Grosjean, plus connu sur Instagram sous le sobriquet d’Homme le plus flippé du monde. 


On rit beaucoup dans ces situations, basiques pour le commun des mortels, épreuves ultimes pour Théo. Des histoires courtes qui permettent aussi aux handicapés de la relation sociale de trouver quelques trucs et astuces pour faire bonne figure face à l’adversité. Même si le plus simple reste toujours un nouveau confinement.

« L’homme le plus flippé du monde » (tome 2), Delcourt, 15,50 €  (Album paru en 2021. Chronique publiée initialement en mars 2021 dans l'Indépendant du Midi)


dimanche 4 octobre 2026

BD - "M. Vadim", un légionnaire fatigué


On trouve de tout dans les Ephad. Même d’anciens légionnaires dopés aux soap opéras. Vadim, vieux Polonais ancien sniper à la Légion étrangère, a conservé son accent polonais. Sa mauvaise humeur aussi. Il végète dans cette maison de retraite mais se retrouve expulsé après avoir été victime d’un escroc. A la rue, il va devoir retrouver un emploi. 


Facile sur la côte d’Azur où les différentes mafias s’affrontent et sont toujours à la recherche de travailleurs qualifiés. Ce thriller de Gihef dessiné par Morgann Tanco lorgne vers les films noirs américains. Avec un peu d’accent de chez nous. 

Par ordre d’apparition, du belge, du polonais et du méridional. Un cocktail explosif dans lequel Vadim, vieux monsieur fatigué, va retrouver un peu de joie de vivre. ou de tuer plus exactement. 

« Monsieur Vadim » (tome 1), Bamboo Grand Angle, 14,90 € (Album paru en 2021. Chronique publiée initialement dans l'Indépendant du Midi)

samedi 3 octobre 2026

BD - Comès est de retour avec "Les larmes du tigre"

Comès est resté silencieux durant cinq longues années. Il est de retour avec un album moins ambitieux que le fameux Silence de 1980, mais qui enchantera quand même tous les fans de cet auteur complet qui a élevé le noir et blanc a un niveau rarement atteint (si ce n'est par Hugo Pratt).

Dans le grand nord canadien, au 2e siècle de notre ère, un chaman solitaire, "Parle avec le feu", défiguré pour s'être trompé dans ses prédictions, reçoit la visite d'une jeune indienne. On lui a volé son ombre. Elle demande l'aide au chaman pour redevenir normale. Ils devront aller dans un territoire interdit, à la source de leurs légendes, pour que tout rentre dans l'ordre. 

En chemin ils feront connaissance avec un nain, coléreux et arrogant, mais finalement bon compagnon de voyage. Un nain qui apporte une touche d'humour salutaire à ce récit très initiatique magnifié par les décors dépouillés des étendues glacées recouvertes de neige.

"Les larmes du tigre, Casterman. (Album paru en 2000. Chronique publiée initialement le 1er octobre 2000 dans Centre Presse Aveyron.)


vendredi 2 octobre 2026

Rentrée littéraire - Méchante comédienne, étrange sculpteur

« Chante méchante » est le portrait d'une comédienne trop belle pour ne pas être odieuse. Guillaume Sire parvient cependant à la rendre attirante et touchante.

Des plus grandes scènes françaises à l'île de Guernesey, Léonie Dantin raconte son parcours de comédienne, experte en dissimulation. Faire l'actrice, 24 heures sur 24, est la meilleure façon de charmer. Ce roman, prenant la forme d'une longue confession de Léonie, explique pourquoi elle est foncièrement méchante. Trait de caractère qu'elle cache à la grande majorité de ses connaissances. Parfois elle dérape, oubliant son rôle de star accessible, de mère attentionnée, d'épouse fidèle. Comme quand, petite fille, elle donne un coup de pied à une camarade puis la pousse à dénoncer quelqu'un d'autre. Léonie Dantin est une carne. Du moins c'est ce qu'elle voudrait nous faire croire dans ce texte, en réalité écrit par Guillaume Sire, écrivain toulousain, déjà remarqué dans le très beau et épique roman « Les Contreforts », saga familiale située dans les Corbières audoises et paru en 2021. 

Léonie décide de retracer sa vie, sa carrière, par écrit, après sa visite chez un toubib qui vient de lui annoncer que les résultats des derniers examens médicaux sont très mauvais : elle va mourir. Dans très peu de temps. Il propose une mesure d'accompagnement, soulager la douleur puis fin de parcours dans un établissement spécialisé. Elle préfère faire le bilan de son existence de méchante congénitale, l'avouer et fuir, sans rien dévoiler à son mari, architecte très occupé, ni à ses enfants, Inès, adolescente, et Arthur, plus jeune, plus naïf. 

Léonie alterne récit clinique de ses errements et passages lyriques où elle clame son amour, ses regrets, sa colère. Tout en admettant que ces années de méchanceté ne pouvaient pas rester sans conséquence. Elle paye au prix fort ce qu'elle a fait, notamment à son premier amour, Antoine Besançon, sculpteur lunatique avec qui elle a fait les 400 coups avant de l'abandonner et de se s'assagir, du moins en façade, auprès de son mari. Et c'est vers cet amant délaissé, meurtri, qu'elle se tourne, le rejoignant dans son repaire de Guernesey. 

Mélangeant souvenirs et chemin de croix du présent, la confession de Léonie dresse le portrait d'une femme fatale complexe. Ouvertement détestable selon elle. Mais au charme irrésistible si l'on en croit ses relations. On comprend que c'est la force des grandes comédiennes, capables de tenir un rôle durant des années, jamais prises en défaut. A part quand elle se trouvent au seuil de la mort. Un texte brut, sans concessions, qui nous retourne les tripes. Comment ne pas plaindre la « méchante », plus victime que bourreau ?  

« Chante méchante », Guillaume Sire, Calmann-Lévy, 160 pages, 18,50 €

BD - Lumières sur le pays sombre


Ce très gros album de 256 pages est une merveille pour faire découvrir et aimer la fantasy aux plus jeunes. Tim Probert, l’auteur américain, a imaginé une planète, Irpa, plongée dans le noir depuis qu’un oiseau géant a mangé le soleil. 


Par chance un peuple a fabriqué des « Lumières » qui ont rendu la clarté à Irpa. Des années plus tard, la jeune Béa doit retrouver son grand-père, un cochon sorcier, qui a découvert que l’oiseau est de retour. Un voyage dans des contrées magiques en compagnie de Cad, aussi facétieux que bagarreur.   

« Lightfall » (tome 1), Gallimard, 19,90 € (Album paru en 2021. Chronique publiée initialement en 2021 dans l'Indépendant du Midi)

jeudi 1 octobre 2026

BD - Peu d’amour familial chez les Cestac


Florence Cestac poursuit le récit de ses vertes années. Cette fois elle se désintéresse un peu de sa personne pour dresser le portrait de ses parents. Son papa et sa maman, formidables selon la dessinatrice mais manquant cruellement d’amour. 

Ancienne génération, où le mari est le maître, la femme quasiment sa servante. Florence, jeune fille prise dans l’enthousiasme de Mai 68, a coupé les ponts avec ces bourgeois rétrogrades. 


Mais dans cette BD, qui va jusqu’à la mort des parents, elle met de l’eau dans son encre de Chine pour finalement les comprendre et même presque les excuser. 

Un album parfait, à mettre dans les mains des familles brouillées  de longue date. Normalement, la tension devrait tomber d’un cran et la situation s’améliorer un peu. 

« Un papa, une maman, une famille formidable (la mienne) », Dargaud, 14,50 € (Album paru en 2021. Chronique publiée initialement en 2021 dans l'Indépendant du Midi)

mercredi 30 septembre 2026

BD - Spirou et la fille du dictateur

Nouvelle version de Spirou, confié cette fois à Christian Durieux. Dans un style quasi réaliste, le dessinateur des Gens Honnêtes est fidèle au costume de groom. Et même au métier puisque Spirou est groom au Pacific Palace. Il y a fait embaucher Fantasio, renvoyé du journal le Moustique. 

L’hôtel de luxe va accueillir pour trois jours un ancien dictateur de l’Est. Le temps que le gouvernement trouve une solution pour lui permettre de bénéficier de l’asile politique, malgré les milliers de morts qu’il laisse derrière lui. 

Spirou, surveillé par les gardes du corps du dictateur et son patron, le très obséquieux M. Paul, va surtout croiser la route d’Elena, la fille de celui qui est surnommé le Boucher dans son pays. 

Un Spirou irrésistiblement attiré par la mystérieuse et très belle Elena. Mais quel peut être l’avenir d’une romance entre un groom et la fille d’un dictateur déchu ? 

Entre intrigue politico-policière et romantisme, ce « Spirou de… » casse un peu le mythe du fier héros mais humanise considérablement un personnage aux mille facettes.    

« Pacific Palace », Dupuis, 16,50 €. Album paru en 2021. Chronique publiée initialement en 2021 dans l'Indépendant du Midi.

mardi 29 septembre 2026

BD – Angoisse maritime dans « Typhaon » de Guillaume Sorel


Guillaume Sorel, après des albums très tortueux (notamment la série « L'île des morts »), a pacifié sa mise en page. Tout en gardant son extraordinaire maîtrise des couleurs, il a gagné en lisibilité.

Résultat, ses albums explosent depuis quelques années, véritables expositions de 46 tableaux tous plus beaux les uns que les autres. 

Sa nouvelle série, Typhaon, bénéficie en plus de l'expérience de Dieter, scénariste confirmé qui signe une étrange histoire de vaisseau fantôme, de naufragée désespérée et des monstres marins surgis des abysses. Eléonore, la narratrice de ce premier volume, nous raconte ses malheurs : son abandon en pleine mer sur un frêle esquif par les marins d'un navire touché par une mystérieuse maladie. Inconsciente, elle est recueillie sur un voilier conduit par un équipage étrange, silencieux et méfiant, recherchant en permanence les pires tempêtes, comme pour défier l'océan.

Une mise en bouche angoissante à souhait. 

« Typhaon » (tome 1), Casterman. Album paru en 2000. Chronique publiée initialement dans Centre Presse Aveyron le 24 septembre 2000.


lundi 28 septembre 2026

BD - Max et Zoé, du Davodeau pour les plus jeunes


Sympas ces moutons. Dignes du Génie des alpages de F'Murrr. Un troupeau qui décide tout seul de se lancer dans une grande transhumance. Ils en ont un peu assez de se faire tondre puis cuire par les ouvriers du chantier. Le chantier, tout là-haut dans la montagne, c'est la destination de Max et Zoé. Ils n'y vont pas seuls. Ils sont dans la cabine du camion de leur père, Lino.

Un petit camion bleu très vaillant et qui répond au doux sobriquet de Cambouis. Car dans cette série pour les plus jeunes de Davodeau et Joub, même les camions ont un nom. Cambouis qui sera doublement au centre de cette aventure de Max et Zoé. Il devra dans un premier temps transporter une grue, puis il servira d'autobus aux moutons en mauvaise posture.

Deuxième volume de cette bonne série de la collection Delcourt Jeunesse. Certes les deux héros manquent encore de personnalité mais les personnages secondaires moutons, camion et routiers musclés sont eux très réussis. 

« Max et Zoé » (tome 2), Delcourt. Album paru en 2000. Chronique publiée initialement dans Centre Presse Aveyron le 24 septembre 2000.