jeudi 10 septembre 2026

BD - Le dessinateur et l’anorexique un peu "Cintrée"

Pas évident de raconter sa vie en bande dessinée. Jean-Luc Loyer est un talent reconnu dans ce genre. Il a débuté en racontant son enfance dans le Nord. Des récits touchants, avec juste ce qu’il faut de nostalgie. Dans «Cintrée» il poursuit ce travail d’introspection.

Dessinateur mal payé pour une revue enfantine, il vivote entre son loyer impayé, son chat affamé et sa maîtresse qui refuse de quitter son mari. Bref ça va pas fort. D’autant que l’album s’ouvre par les obsèques de sa nièce, 22 ans. Un suicide. Après quelques chapitres où il raconte ses déboires avec un scénariste totalement allumé et les refus des maisons d’édition sur un album sur la jungle de Calais avant même que le camp ne soit encore nommé ainsi, il voit sa vie radicalement changer juste après une lettre de Pôle Emploi. Il a un rendez-vous dans une agence de pub pour un emploi de graphiste. Et bingo, il a le poste. Avec cependant une condition imposée par le patron : il devra former et s’occuper de la fille de ce dernier embauchée comme stagiaire. 

Eléonore entre dans sa vie et rien ne sera jamais plus comme avant. Eléonore, jeune fille totalement trash, capable de montrer ses seins à des curés ou s’embrouiller avec un clochard. Elle sort de clinique psy, anorexique, sans doute bipolaire, un peu parano : s’occuper d’elle est un boulot à plein temps. Mais il veut plus : la sauver.

«Cintré(e)», Futuropolis, 20 € (Album publié en 2018)


mercredi 9 septembre 2026

BD - Les chemins de Pierre Christin


Pierre Christin, 80 ans, fait partie de ces créateurs qui ont grandement influencés les jeunes Français et ce sur plusieurs générations. Il a ouvert la BD grand public à la science-fiction, quasiment inventé le roman graphique avec Bilal et formé des centaines de journalistes à l’école de Bordeaux. Une vie bien remplie qu’il ne voulait pas raconter dans une autobiographie classique.

Pourtant on retrouve dans ce gros abum de 140 pages dessiné par Philippe Aymond une bonne partie de la vie du scénariste et écrivain français. Mais au lieu de se mettre en scène, il nous fait partager ses découvertes et émerveillements comme si l’on était embarqué avec lui. Une caméra subjective pour réécrire une vie. Avec un axe majeur : ses pérégrinations à l’Ouest et à l’Est. En 1966, avec Jean-Claude Mézières, il enseigne dans une université de l’Utah. Et quelques années plus tard, toujours avec Mézières, il traverse l’Europe encore soviétique

Christin est le formidable témoin objectif d’un siècle qui a vu s’affronter les deux blocs. Il en a nourri ses histoires, souvent ancrées dans le réel, sauf pour Valérian, même si parfois l’agent spatio-temporel se retrouve au cœur de la grande histoire de l’Humanité. 

Un livre comme un long road movie qui, par chance, n’est pas encore terminé puisque le principal intéressé, dans la dernière page, signale qu’il s’intéresse au Sud, en pleine descente du Mékong.

«Est - Ouest», Dupuis, 26 € (Album paru en 2018. Chronique parue initialement en avril 2018 dans L'Indépendant du Midi)


mardi 8 septembre 2026

BD - Police omniprésente… dans le futur de « Téléportation inc. »


En inventant la téléportation, une société, la compagnie de téléportation galactique, se retrouve aux commandes de machines idéales pour permettre à quelques aigrefins de disparaître aux confins du cosmos. Mais c’est sans compter sur les agents de retour, la police d’élite de l’entreprise. 

Lubia Thorel, héroïne de cette série de SF écrite par Latil et dessinée par Sordet, est la plus efficace. Pas forcément la plus délicate ni la plus diplomate. Flanquée d’un lézard qui ne peut s’empêcher de tomber amoureux, Lubia se retrouve impliquée dans un vaste complot. Beaucoup d’inventivité dans ce premier tome bourré d’action et truffé de gags. 

Une belle réussite du nouveau label Drakoo de chez Bamboo.  

« Téléportation inc. » (tome 1), Bamboo Drakoo, 14,50 € (Album paru en 2021)

lundi 7 septembre 2026

Rentrée littéraire - Amélie Nothomb a un enfant : c'est un perroquet !

Jo, un gris du Gabon, bouleverse la vie du narrateur de « L'adolescence du perroquet », nouveau roman d'Amélie Nothomb.

Après avoir raconté son « Impossible retour » au Japon puis évoqué la mémoire de sa mère dans « Tant mieux », Amélie Nothomb renoue avec la fiction pure dans ce très intrigant « L'adolescence du perroquet ». Alban, le héros-narrateur est un homme, célibataire, Parisien, très cultivé. Les premières pages sont consacrées à son amour du Louvre, musée qu'il considère comme sa deuxième maison. 

On découvre ensuite comment il occupe ses journées. Chroniqueur à la radio presque par accident, il se contente de surfer chaque matin sur le bruissement du monde. Même si l'exercice est parfois exténuant. « Une chronique, c'est une préoccupation constante. Il faut avoir une idée. Personne ne sait comment cela vient. Se mettre à la disposition de l'inconnu, être perpétuellement fécond de n'importe quoi. » A bien y regarder, le métier d'écrivain n'est pas beaucoup différent. Surtout quand comme Amélie Nothomb, on s'engage à sortir un roman à chaque rentrée littéraire. Même s'il paraît que l'autrice belge a plusieurs manuscrits d'avance. On l'imagine donc en train de se creuser la tête à trouver un sujet original pour le « suivant ». 

Est-ce la vision d'un clip sur le net d'un perroquet savant ? Ou la découverte, au Louvre justement, d'un tableau montrant des singes et un perroquet se délectant d'un plateau de fruits ? Ou tout simplement la connaissance dans la vraie vie d'un propriétaire de gris du Gabon, l'espèce de perroquet au centre du roman ? Mystère. De toute manière le lecteur n'a pas besoin de savoir pour lire avec gourmandise l'irruption de Jo, le fameux perroquet gris du Gabon dans la vie d'Alban. 

Jo arrive dans l'appartement encore bébé : « un oisillon déplumé avec un bec plus grand que lui ». Un être vivant à protéger. Alban fait rapidement un transfert vers Jo, comme s'il décidait d'adopter du jour au lendemain un nouveau-né pour en faire son fils. Les échanges, au début, sont limités. Mais dès que le volatile découvre qu'il peut émettre des bruits et répéter ce qu'il entend, Alban se consacre de plus en plus à son compagnon. Car un gris du Gabon n'est pas uniquement un oiseau qui parle. C'est « d'abord un oiseau qui écoute. Contrairement aux humains, il parle parce qu'il écoute. Un humain qui écoute, cela se voit peu. » Amélie Nothomb, au détour d'un chapitre, aime régler quelques comptes avec ses congénères... 

En se renseignant sur les us et coutumes de l'espèce, Alban apprend que ce perroquet, en plus de vivre très longtemps, passe par une phase d'adolescence. Vivre avec Jo va devenir un véritable enfer. Coups de bec, fauteuil déchiré, ordinateur renversé : le jeune Jo devient violent, vindicatif. Sa réplique préférée ? « Arrête ça ! » Et en creux, on a l'impression qu'Amélie Nothomb raconte l'éducation impossible ce cet enfant que, par choix, elle n'a pas eu. Qu'il soit humain ou recouvert de plumes.       

« L'adolescence du perroquet » d'Amélie Nothomb, Albin Michel, 160 pages, 18,90 €  

BD - La folie enchanteresse des premiers aviateurs


Après des siècles les pieds cloués au sol, quelques hommes et femmes ont enfin pu faire comme l'oiseau, "aller plus haut…" L'invention de l'aviation a marqué une véritable révolution, aux conséquences visibles partout dans la société : transport, spectacle et guerre. Dans cet album écrit par Scott Snyder et dessiné par la talentueuse Tula Lotay, la foule américaine se passionne pour des hommes inconscients, risquant leur vie au quotidien. 

Après des batailles aériennes épiques au-dessus de la ligne de front en France, les as sont de retour outre-Atlantique. Nous sommes en 1918 et le spectacle est dans les airs. Un cirque qui pousse le public à lever la tête et prier pour que les acrobates ne finissent pas dans un crash qui ne pardonne pas. Parmi les "artistes" du manche à balai, le jeune Hawk E. Baron. Rien ne lui fait peur. 


Et pour donner encore plus de piment à ses exhibitions, il cherche une partenaire capable de faire des galipettes sur les ailes de son appareil lancé à toute vitesse très haut dans le ciel. Quand il rencontre Tillie, c'est l'évidence. Non seulement elle peut braver la mort, mais en plus comme elle est très belle, il en tombe raide dingue. Une rencontre qui marque aussi le début de ses ennuis. Car dans cette Amérique du début du XXe siècle, la mafia est omniprésente et Hawk se retrouve avec toute une bande de malfrats à ses trousses. 

Une histoire romantique très rythmée, avec rebondissements et coups de théâtre. Digne d'un film de l'époque. Hawk et Tillie sont très beaux sous le crayon de Tula Lotay, déjà remarquée dans le très esthétique Somna, mais dans un tout autre genre.  

"Barnstormers, voltige, amour et meurtre", Delcourt, 160 pages, 17,50 € (Album paru en avril 2025)


dimanche 6 septembre 2026

BD - La famille Hermann propose ses "Liens de sang"


Une grande ville américaine, un jeune flic qui débute, un parrain qui règne en maître sur les bas-fonds, une belle chanteuse : décor classique d'un polar de bon ton. Mais quand c'est Hermann qui est chargé d'illustrer le tout, cela prend une autre ampleur. 

La ville est encore plus sinistre, le parrain méchant et la belle ravissante. Hermann qui a décidé de donner un bon coup de pouce à son fils, Yves Huppen, l'auteur du scénario. Ces "Liens de sang" sont d'ailleurs très déroutants car rapidement les protagonistes de l'intrigue sont confrontés à des chocs espace-temps qui font glisser cette BD vers le fantastique. Ce mélange de genre ne passe pas toujours bien mais le travail de Hermann, 51 planches, 51 chefs-d'œuvre, suffit largement au bonheur de tout être normalement constitué.

"Liens de sang", Le Lombard, collection Signé. (Album paru en 2000. Chronique publiée initialement le 10 septembre 2000 dans Centre Presse Aveyron)


samedi 5 septembre 2026

BD - Monde caché sur Europa


La conquête spatiale, en plus de la dimension « dépassement de ses limites technologiques », implique de façon sous-jacente une volonté des Humains de tenter de trouver une autre espèce de la même trempe. 

Dans Europa, premier tome d’une série écrite par Léo et Rodolphe (le must en matière de SF) et dessinée par Janjetov (successeur de Moebius sur l’Incal), une expédition part pour Europa, 4e lune de Jupiter


Dans ses entrailles, sous une épaisse couche de glace, un océan tempéré. Les militaires et scientifiques plongent au cœur de ce monde inconnu, là où visiblement œuvrent des entités qui ne sont pas totalement pacifiques. Le réalisme du voyage et des technologies utilisées sont tempérés par l’incroyable inventivité de ce milieu insoupçonné.  

« Europa » (tome 1), Delcourt, 12 € (Album paru en 2021)


vendredi 4 septembre 2026

BD - "Amours fragiles" dans une période noire de l'histoire européenne


«Le dernier printemps »,
premier tome de cette nouvelle série signée Beuriot (dessin) et Richelle (scénario) devrait être obligatoirement au programme des cours de français (et d'histoire) du secondaire. En fait, ces deux jeunes auteurs signent un album en tout point remarquable. Clarté parfaite du dessin et de la mise en page, découpage efficace, scénario digne des meilleurs romans, ce petit chef-d'œuvre permet également au lecteur de parfaitement comprendre les raisons de la montée progressive du nazisme dans l'Allemagne des années 30

Le héros, Martin Mahner, lycéen à Berlin, ne rêve que de littérature et d'art. Son père lui voit un avenir dans l'assurance ou la banque, un véritable métier. Martin tombe amoureux de Katarina, sa jeune voisine. Une relation difficile à éclore. Des mois d'atermoiements avant une attirance forte.

Mais Katarina est juive. Ses parents, harcelés par les SS, préfèrent mettre la jeune fille en sécurité à Paris. Paris qui sera le décor du prochain tome.

"Amour fragiles" (tome 1), Casterman, (Album paru en 2001. Chronique initialement publiée dans Centre Presse Aveyron le 24  juin 2001)


jeudi 3 septembre 2026

BD - Les Petits Mythos trouvent l'Atlantide


Apprendre en s'amusant, tel est le credo des albums hors-série des Petits Mythos. Après les mythologies égyptiennes et nordiques, les petits héros imaginés par Cazenove et Larbier mettent le cap sur l'Atlantide. Pays légendaire décrit par Platon, l'Atlantide n'a sans doute jamais existé. Pas de conditionnel mais une certitude pour Amandine Marshall, caution universitaire de l'album et rédactrice des nombreux textes explicatifs qui s'intercalent entre les gags. Car cette BD a une forte prétention pédagogique. 

Vous apprendrez ainsi tout du Timée et du Critias, deux textes de Platon où il évoque cette fameuse Atlantide, civilisation très en avance mais qui a sombré par orgueil. Poséidon, dieu très colérique, a rasé l'archipel. Selon la légende, bien évidemment. 

Une légende détaillée, dans ses origines, ses possibilités scientifiques (des éléphants nains, ça existe ?) et ses interprétations trop souvent erronées. Une première entrée idéale pour les jeunes en quête de savoir mythologique. 

Et pour ceux qui, tout en s'instruisant, aiment se bidonner, les gags écrits par Cazenove et illustrés par Bloz (Larbier, le créateur de l'univers se consacre uniquement à la série principale, un 17e tome est prévu en octobre) sont une bonne raison de rire des facéties de ces Dieux aux réactions parfois très humaines.   

"Les Petits Mythos présentent l'Atlantide", Bamboo, 48 pages, 11,90 € 


mercredi 2 septembre 2026

BD - "Mille Visages" ou la version fantastique du western


Fuir. Fuir le plus loin possible. Le docteur Quinn va vers l'Ouest. Ces terres américaines encore inconnues en 1840. II tente d'échapper aux griffes d'un démon redoutable. Pourtant son premier contact avec le docteur Laney s'était passé sous de très bons auspices.

Jeune médecin, Quinn a beaucoup appris de ce chirurgien aux techniques révolutionnaires. Avant tout le monde il a utilisé la transfusion sanguine pour redonner des forces aux opérés. Une image humanitaire qui cachait une tout autre facette. Quinn a compris et c'est la raison de sa fuite en avant. Son errance va prendre fin dans une tribu de Sioux. Il y trouvera l'amour. Mais le démon retrouve sa trace et sème la mort et la désolation.

Un scénario de Thirault captivant qui, tout en utilisant les ressorts du fantastique, accorde beaucoup d'importance au cadre et aux humains. Malès, au dessin, semble enfin donner toute la mesure de son talent pointilleux.

"Mille Visages" (tome 1), Les Humanoïdes associés. (Album paru en 2001. Chronique publiée initialement en juin 2001 dans Centre Presse Aveyron)