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samedi 3 octobre 2026

BD - Comès est de retour avec "Les larmes du tigre"

Comès est resté silencieux durant cinq longues années. Il est de retour avec un album moins ambitieux que le fameux Silence de 1980, mais qui enchantera quand même tous les fans de cet auteur complet qui a élevé le noir et blanc a un niveau rarement atteint (si ce n'est par Hugo Pratt).

Dans le grand nord canadien, au 2e siècle de notre ère, un chaman solitaire, "Parle avec le feu", défiguré pour s'être trompé dans ses prédictions, reçoit la visite d'une jeune indienne. On lui a volé son ombre. Elle demande l'aide au chaman pour redevenir normale. Ils devront aller dans un territoire interdit, à la source de leurs légendes, pour que tout rentre dans l'ordre. 

En chemin ils feront connaissance avec un nain, coléreux et arrogant, mais finalement bon compagnon de voyage. Un nain qui apporte une touche d'humour salutaire à ce récit très initiatique magnifié par les décors dépouillés des étendues glacées recouvertes de neige.

"Les larmes du tigre, Casterman. (Album paru en 2000. Chronique publiée initialement le 1er octobre 2000 dans Centre Presse Aveyron.)


mardi 29 septembre 2026

BD – Angoisse maritime dans « Typhaon » de Guillaume Sorel


Guillaume Sorel, après des albums très tortueux (notamment la série « L'île des morts »), a pacifié sa mise en page. Tout en gardant son extraordinaire maîtrise des couleurs, il a gagné en lisibilité.

Résultat, ses albums explosent depuis quelques années, véritables expositions de 46 tableaux tous plus beaux les uns que les autres. 

Sa nouvelle série, Typhaon, bénéficie en plus de l'expérience de Dieter, scénariste confirmé qui signe une étrange histoire de vaisseau fantôme, de naufragée désespérée et des monstres marins surgis des abysses. Eléonore, la narratrice de ce premier volume, nous raconte ses malheurs : son abandon en pleine mer sur un frêle esquif par les marins d'un navire touché par une mystérieuse maladie. Inconsciente, elle est recueillie sur un voilier conduit par un équipage étrange, silencieux et méfiant, recherchant en permanence les pires tempêtes, comme pour défier l'océan.

Une mise en bouche angoissante à souhait. 

« Typhaon » (tome 1), Casterman. Album paru en 2000. Chronique publiée initialement dans Centre Presse Aveyron le 24 septembre 2000.


vendredi 25 septembre 2026

BD - La sorcière ailée, troisième méchante du monde des Runes


Parfois, une histoire prend le dessus sur la volonté de l'auteur. Cela semble être un peu le cas avec Runes, série imaginée et dessinée par Carlos Sanchez. A la base, les aventures de Chiri et de Daï ne devaient comporter que trois volumes. Mais à la fin de ce fameux 3e titre, pas de conclusion. Au contraire, le suspense est à son comble et annonce un quatrième titre. Le lecteur ne devrait pas s'en plaindre car c'est de plus en plus passionnant. Une superbe réussite pour cet auteur de Barcelone qui travaille directement en anglais, preuve que ses BD, comme la fantasy en général, sont multiculturelles. 

Chiri et Daï sont séparés. Chiri pleure son meilleur ami, capturé par le Roi des Ombres. Ce fils de la noirceur joue un double jeu. Il a profité de sa liberté conditionnelle pour s'échapper en enlevant au passage Daï et son épée magique capable de copier la magie à proximité. Pendant ce temps, la Noirceur, enfin libre de ses mouvements, contrôle le corps et l'esprit du roi Mango III et fait main basse sur toute la magie du royaume d'Horchata. 

Le salut viendra peut-être d'un petit oiseau porteur de messages. Derrière le volatile se cache une puissante magicienne, Magareth, grand-mère de Chiri et formatrice de la guerrière Sophie. Encore faudra-t-il vaincre la sorcière ailée, autre femme aux puissants pouvoirs, fille de la noirceur et elle aussi capable de se transformer en volatile, une chouette en l'occurrence. 

Magie, combats, amitié, résilience : le petit monde mis en place par Carlos Sanchez est d'une belle cohérence. D'autant plus que son dessin, simple et très accessible dès 10 ans, donne une parfaite idée du merveilleux de ces "Runes" en passe de devenir un classique de la BD magique. 

"Runes" (tome 3), Casterman, 160 pages, 16 €


mercredi 23 septembre 2026

BD - Aventures magiques pour les jeunes héros du tome 2 de "Runes"


Suite des aventures de Chiri et Daï, deux orphelins du monde de Pudding. Un pays imaginaire où la magie est encore puissante. Chiri semble la mieux lotie des deux. Une petite fille sourde mais qui n'a aucun problème de compréhension : elle lit sur les lèvres, a des appareils d'aide auditive et en plus sait communiquer en langue des signes. Daï aussi connaît ce langage, mais n'a pas de pouvoirs. Par contre, il est depuis peu armé d'une épée aux capacités de plus en plus étonnantes. 

Carlos Sanchez, scénariste et dessinateur de cette série pour les plus jeunes, est originaire de Barcelone. Mais son talent lui permet de franchir allègrement les frontières et ses "Runes" font un tabac dans de nombreux pays. 


Dans le tome 2, paru en ce début d'année 2026, Chiri et Daï, après avoir emprisonné dans un bocal de verre hermétique le redoutable Roi des Ombres, tentent de percer le mystère du labyrinthe d'obsidienne. Une longue quête en compagnie de deux guerrières chargées de leur sécurité. Et pour ne pas se perdre dans ce dédale où la Noirceur règne en maître, le quatuor demande conseil au Roi des Ombres. Monstres cauchemardesques, épées ensorcelées, armure indestructible et autres volatiles aux pouvoirs insoupçonnables permettent au lecteur de rester constamment sous pression. Une deuxième partie charnière, qui verra l'amitié des deux enfants mise à rude épreuve. 

Plébiscitée par la critique, les libraires et tous les jeunes qui ont eu la chance de se plonger dans la série, "Runes" séduit par son dessin doux, rond, gommant le côté sombre du récit. Les deux héros sont humains et taraudés par le doute. Même les guerrières attirent la sympathie. Sans oublier le fameux Roi des Ombres, toujours nuisible, mais avec un côté gamin qui regrette de céder à ses pires penchants. Bref, la BD intelligente qui casse tous les codes du manichéisme trop souvent mis en avant dans les histoires de fantasy. 

"Runes" (tome 2), Casterman, 160 pages, 16 € (Album paru en janvier 2026)


vendredi 4 septembre 2026

BD - "Amours fragiles" dans une période noire de l'histoire européenne


«Le dernier printemps »,
premier tome de cette nouvelle série signée Beuriot (dessin) et Richelle (scénario) devrait être obligatoirement au programme des cours de français (et d'histoire) du secondaire. En fait, ces deux jeunes auteurs signent un album en tout point remarquable. Clarté parfaite du dessin et de la mise en page, découpage efficace, scénario digne des meilleurs romans, ce petit chef-d'œuvre permet également au lecteur de parfaitement comprendre les raisons de la montée progressive du nazisme dans l'Allemagne des années 30. 

Le héros, Martin Mahner, lycéen à Berlin, ne rêve que de littérature et d'art. Son père lui voit un avenir dans l'assurance ou la banque, un véritable métier. Martin tombe amoureux de Katarina, sa jeune voisine. Une relation difficile à éclore. Des mois d'atermoiements avant une attirance forte.

Mais Katarina est juive. Ses parents, harcelés par les SS, préfèrent mettre la jeune fille en sécurité à Paris. Paris qui sera le décor du prochain tome.

"Amour fragiles" (tome 1), Casterman, (Album paru en 2001. Chronique initialement publiée dans Centre Presse Aveyron le 24  juin 2001)


vendredi 28 août 2026

BD - Ambiance noire dans "Ciao Pékin"


Alfred est un livreur de pizzas en chômage. Habitué du bar de Riri, il croit sa chance venue quand un réalisateur décide de planter ses caméras dans ce troquet parisien pittoresque. Sûr, Alfred va se retrouver en haut de l'affiche, enlaçant tendrement la vedette féminine. La réalité est tout autre. 

Le gros rouge aidant, Alfred démolit le portrait de Jean-Pierre Koulechov, le Jeune premier. Et quand ce dernier est retrouvé assassiné chez lui, les policiers soupçonnent immédiatement Alfred. Il devra trouver refuge dans un squat. 

Et pour prouver son innocence il ne lui reste plus qu'à démasquer les coupables.

Pourquié (dessin) et Pecherot (scénario) n'en sont pas à leur coup d'essai. Un tandem bien rodé au ton nouveau mêlant humour, polar et poésie. À noter un petit clin d'œil aveyronnais : une des trois fins possibles se déroule en plein Larzac, entre Le Caylar et La Couvertoirade.

"Ciao Pékin", Casterman. Album paru en 2001. (Chronique publiée initialement en juin 2001 dans Centre Presse Aveyron)


jeudi 20 août 2026

BD - Tombelaine ou un Français chez les Boxers

En 1900, la Chine s'éveille. La révolte des Boxers marque la déroute des puissances coloniales pensant pouvoir se partager les richesses de l'empire du Milieu.

Cet épisode capital de l'histoire de l'Asie sert de toile de fond au premier volume d'une nouvelle série écrite par Chaillet et dessinée par Capo. Tombelaine c'est le nom d'un domaine de Normandie, propriété familiale de Quentin Fortune un jeune instituteur frais émoulu de l'école normale. Mais les ruines du château ont été rachetées par Lebeuf, le père d'Amélie, une jeune fille amoureuse de Quentin. Un amour contrarié car Quentin découvre les trafics de Lebeuf.

Victime d'un odieux chantage, il doit oublier Amélie, quitter la France, et s'engager dans le corps expéditionnaire mis en place pour mater la révolte des Chinois. Chaillet, sans justifier la violence des Boxers, dénonce le climat d'affairisme et de pillage organisé mis en place par les colonisateurs. Bernard Capo s'en tire à merveille grâce à son trait réaliste très précis.

"Tombelaine" (tome 1), Casterman (Album paru en 2001. Chronique publiée initialement en mai 2001 dans Centre Presse Aveyron) 


vendredi 14 août 2026

BD - No War, fin de partie


No War
d’Anthony Pastor se termine dans un seul gros volume de 230 pages reprenant les deux derniers épisodes de cette série de politique-fiction. Dans le petit pays imaginaire du Vukland, archipel ressemblant à l’Islande et au Groenland, la révolte populaire prend de l’ampleur. 


Le peuple Kivik se lève contre les agissements des capitalistes américains et chinois. La magie va s’immiscer dans cette bataille économique. Une belle parabole politique servie par un dessin réaliste nerveux et beau, tout en restant redoutablement efficace.  

« No War » (tomes 5 & 6), Casterman, 232 pages 25 € (Album paru en mars 2021)

dimanche 2 août 2026

BD - Partir en création


Les éditions Gallimard, submergées de manuscrits confinés, ont demandé aux auteurs en herbe de cesser leurs envois. Voilà qui ne va pas arranger le héros de Partir un jour, BD de Manu Boisteau. 

Une autofiction où un homme blanc la quarantaine, décide de quitter son emploi de bureau avec mutuelle et 13e mois pour entrer en écriture. Le roman n’avance pas, sa vie personnelle plonge dans les bas-fonds. 


Cela pourrait être sinistre et sans espoir, c’est enjoué, parfois caustique, toujours marrant et édifiant. Tous les grands écrivains méconnus (et grands dépressifs assumés), soit un tiers de la population totale de la France, doivent lire ces 128 pages pour enfin comprendre le sens de leur vie.  

« Partir un jour », Casterman, 21 € (Album paru en 2021)

vendredi 31 juillet 2026

BD - Faites vos premiers achats dans le "Magasin général" de Loisel et Tripp


L'histoire de Magasin général se déroule dans un village du Québec rural à partir du début des années 1940. Elle gravite autour d'un personnage féminin, Marie, veuve avant l'heure et héritière du principal commerce local (le « Magasin général » qui donne son titre au récit), que l'irruption d'un étranger dans la petite communauté va progressivement réconcilier avec le bonheur; bonheur d'aimer, bonheur d'être aimé(e), mais pas exactement de la manière que l'on pourrait imaginer...

Écrit et dessiné à quatre mains, cet album d'une extraordinaire sensibilité est dû au talent conjugué de Loisel et de Tripp. Loisel crayonne, Tripp encre. Au final le dessin est d'une étonnante beauté, totalement au service d'une histoire profondément humaine, plongeant le lecteur dans un univers dépaysant. Le Québec rêvé.

"Magasin général" de Loisel et Tripp, Casterman, 82 pages, 18 € (Chronique parue initialement dans Centre Presse Aveyron le dimanche 14 mai 2006)


samedi 25 juillet 2026

BD - Tata Alice contre les barbus


Oser rire du terrorisme islamique ! Le concept est risqué, mais Dodo et Cha s’en tirent à merveille. Normal car ces deux nanas n’ont jamais supporté que les mecs s’arrogent des droits sur le sexe opposé. Or, dans le genre « la femme est une marchandise dont on dispose comme on l’entend », les terroristes de Daesh en imposent. Raconté sous le prisme féminin, ce récit replace ces supposés combattants à leur place : celle de débiles misogynes. 

Tout débute à Paris. Gina, employée dans une ONG, apprend que sa cousine Pauline, encore adolescente, s’est rendue en Syrakie. Pour dénoncer le dictateur en place, mais elle a été enlevée par les rebelles du Grand Khalifat et est retenue prisonnière. Gina va faire croire aux recruteurs qu’elle aussi veut rejoindre la lutte. Elle retrouve Pauline, mais est elle aussi emprisonnée. 

Le dernier espoir réside dans la venue de la tante, Tata Alice. Une passionnara qui a fait Mai 68 et qui va mettre un sacré bazar chez les barbus. 

Action, aventure, politique et surtout humour pour une BD très actuelle et par des autrices qui se mouillent.

➤ « Le voile noir », Casterman, 13,95 € 

lundi 13 juillet 2026

BD - Le Docteur Poche, toujours aussi magique


Retour aux sources pour le Docteur Poche, héros imaginé par Marc Wasterlain et lancé dans les pages du journal Spirou à l'occasion de la parution du numéro 2001 en août 1976… il y a donc un demi-siècle. Dans cette nouvelle aventure, le magicien au costume rouge (qui lui donne le pouvoir de voler), retrouve quelques personnages de ses précédentes aventures, parues aux éditions Dupuis ou Casterman et disponibles sous forme d'intégrales.

Dès les premières pages, il retombe sur le bossu de sa première aventure. Ce dernier lui confie une poupée cassée. Le crâne ouvert, elle n'a plus de cerveau, encore moins de personnalité. Elle se souvient pourtant appartenir à une petite fille, Alice, vivant en Angleterre. 

Le Docteur la soigne sommairement et part à la recherche de cette mystérieuse Alice. Alice comme la fameuse héroïne du roman de Lewis Caroll. Justement, le jeune photographe poète est hébergé par la tante d'Alice, de même qu'Einstein et Proust. En cherchant Alice, le docteur se perd dans un jardin merveilleux où le talent de Wasterlain fait des merveilles.

Plus qu'une nouvelle version des escapades d'Alice, cet album est un peu la somme de tous les émerveillements provoqués par la littérature et bande dessinée quand elle s'affranchit de toutes les limites et frontières. Fleurs bavardes, lapins jardiniers, souris intrépides ou sorcières dansant le sabbat donnent une saveur magique inégalée à cet univers propice aux rêves.

"Docteur Poche - Les jardins d'Alice", Anspach, 46 pages, 15,50 €


jeudi 9 juillet 2026

BD - Jhen déjoue un complot au Vatican dans "La louve céleste"


Certaines séries de bande dessinée ont des vies plus agitées que d'autres. Dans la catégorie
"BD emblématique mais trop rare", Jhen fait figure d'exemple à ne pas suivre. Au commencement, dans les années 80, Jacques Martin, fort du succès des aventures d'Alix, cherche à bonifier sa production. Il imagine une nouvelle série historique se déroulant en France du temps de Jeanne d'Arc. Ce sera Xan, prépubliée dans Tintin et au Lombard en albums. Au dessin, un élève appliqué de Martin, Jean Pleyers, surtout connu alors pour une série de SF parue dans Métal Hurlant, "Les êtres de lumière". Mais au bout de deux aventures, Xan disparaît et renaît sous le nom de Jhen… chez Casterman.

Un héros un peu délaissé par Martin. Après une assez longue éclipse, il revient avec de nouveaux scénaristes et le renfort de dessinateurs (Cayman, Teng) pour augmenter la cadence de parution. Mais finalement, c'est un retour à la stabilité (et à la rareté…) qui s'impose. Le 20e titre de la série (en plus de 40 ans, ce n'est pas beaucoup), est écrit par Nejib et dessiné par… Jean Pleyers qui a désormais plus de 80 ans.

L'action se déroule en 1440 au Vatican. Jhen arrive à Rome en compagnie d'un peintre et d'un collègue architecte. Ils doivent proposer au pape Eugène IV un spectacle qui a pour but de favoriser le rapprochement entre les églises d'Orient et d'Occident. Alors même que le Romain est contesté par Félix V, autre pape qui siège à Bâle.

Intrigues, complot, diplomatie, chantage et vengeance sont au programme de cette histoire très dense aux multiples rebondissements. Jhen essaiera de s'opposer à une tentative d'assassinat d'Eugène IV, mais se retrouve accusé d'être à l'origine du complot. Emprisonné, il risque même de passer à la question, torturé par un moine, vieille connaissance de l'architecte français.

Reste à découvrir l'identité de "La louve céleste", titre de l'album. La réponse, très étonnante, est donnée à l'avant-dernière page. L'ensemble est une belle réussite, avec ce qu'il faut d'action et de rappel historique. Seul petit bémol, le dessin de Jean Pleyers n'est plus aussi proche de la perfection. On sent le poids des années, mais il a conservé son style méticuleux, hyper réaliste et d'une grande précision architecturale et historique.

"Jhen" (tome 20), Casterman, 48 pages, 13,50 €


dimanche 5 juillet 2026

BD - Alix, sénateur mais avant tout père


En décidant de prolonger les aventures de son héros après sa mort, Jacques Martin ne se doutait pas que sa série Alix s'épanouirait sous plusieurs franchises, de sa jeunesse à sa vieillesse. Si la série principale se prolonge dans des titres classiques, dignes des albums signés par Jacques Martin, le plus intéressant pour l'amateur d'histoire romaine est indéniablement la version "Alix senator". Valérie Mangin, scénariste surtout connue pour ses incursions dans le monde de la science-fiction, a imaginé un Alix devenu adulte, sénateur, père d'une jeune adulte, Titus, plus spectateur qu'acteur des intrigues impériales. Le dessin, d'une rigueur académique d'une étonnante beauté et souplesse, a été confié à Thierry Démarez. Une première incursion dans la BD pour cet ancien décorateur (Comédie française) d'une rare efficacité. Le duo en est effectivement à son 17e titre en sachant que la première aventure est parue en 2012.


Après un périple dans le grand Nord (tome 16), le sénateur Alix est de retour à Rome. Il est seul car Titus est parti se former aux métiers des armes dans la Légion. Lors d'une permission, avec des camarades, il se risque dans une taverne à la mauvaise réputation. Il boit. Trop. Et tombe dans une embuscade, enlevé avec ses amis par de mystérieux hommes cachés derrière des masques représentant des animaux. Titus découvre qu'il est aux mains d'une organisation qui propose aux riches notables de la région des spectacles sanglants. Les jeunes hommes doivent se battre contre des animaux affamés.

Quand Alix comprend que son fils est en grand danger, il va tout faire pour le retrouver et faire cesser ces représentations barbares.

Beaucoup de politique dans cet album. Avec la critique d'une certaine oisiveté des puissants, incapables de se passer de sensations fortes. La mort comme spectacle. C'est lamentable mais reste encore tout à fait d'actualité deux millénaires plus tard.

"Alix senator" (tome 17), Casterman, 48 pages, 15,50 €


mercredi 17 septembre 2025

BD - Lefranc affronte les éléments et des méchants dans “La régate”


Contre vents et marées, l'œuvre de Jacques Martin se prolonge avec rigueur et régularité. Alix (et ses multiples déclinaisons) mais aussi les aventures de Guy Lefranc. A l’époque, c’était une série réaliste, campée dans les années 50 , l’époque de leur création. Grâce à la magie de la BD, Lefranc est toujours jeune, journaliste et curieux des évolutions de la société de ces années 50. Une bascule dans la catégorie “historique”... 

Pour assurer cette fidélité aux origines, le choix de Roger Seiter au scénario est judicieux. Cet historien de formation a une solide expérience en BD. Sa première série, Fog, a marqué les lecteurs de l’époque. Il a sans doute un peu perdu de son originalité en se coulant dans le moule de Jacques Martin, mais côté véracité des faits, il est parfait. Exactement exploitation de faits réels pour en tirer une aventure palpitante à rebondissements.



Côté dessin, c’est de nouveau Régric qui officie. Il a calqué son trait sur celui de Jacques Martin. Composition des cases et des planches, c’est bluffant. On est bien au-delà de la reprise appliquée. Un régal pour les amateurs de BD vintage. 

Le 36e titre de la série se déroule en mer et sur une petite île de la toute jeune république d’Indonésie. Lefranc est envoyé par son journal français couvrir une course maritime entre Australie et Asie. Une régate réservée à quelques riches amateurs. Il embarque sur le bateau de Théa, la fille d’un armateur hollandais. Le récit se déroule sur deux plans : les préparatifs de la régate et les premiers jours en mer et, par ailleurs, le mystérieux voyage d’un cargo de l’Europe vers l’Indonésie avec à son bord des armes et des mercenaires. Les deux intrigues vont se croiser quand le voilier de Lefranc fait naufrage au large de l’île de Walang, dernière étape du périple de l’armée privée. Un peu de politique fiction, d’apologie de la démocratie et de dénonciation du capitalisme destructeur donnent à cet album un côté plus actuel qu’il n’y paraît.   

“Guy Lefranc” (tome 36), Casterman, 48 pages, 13,50 €


samedi 13 septembre 2025

BD - « Le petit frère » et « Un père » : la vie de famille de JeanLouis Tripp en dessins

Raconter sa famille, faire bonifier ses souvenirs et surtout ne pas les oublier. Telle semble la démarche de JeanLouis Tripp, auteur de bande dessinée lauréat du Prix Coup de Cœur des Vendanges littéraires, présent à Rivesaltes les 4 et 5 octobre.


Après une longue carrière dans la bande dessinée, parfois en pointillé, il a attendu d'avoir largement plus de 50 ans pour se recentrer sur ce qu'il connaît le mieux : sa propre vie. Et s'il parle de ses premiers émois sexuels dans les deux tomes d'« Extases », il change de registre avec « Le petit frère » et « Un père ». Deux gros romans graphiques de plus de 300 pages, essentiellement en noir et blanc. L'émotion y est omniprésente. Le lecteur ne peut que se reconnaître dans ces parcours racontés et dessinés avec talent et sans tabou.

Il faut parfois qu'un drame nous frappe de plein fouet pour prendre conscience de l'importance de la vie. En cet été 1976, Jean-Louis a 18 ans. Il est en vacances avec une partie de sa famille. Un mois à sillonner la Bretagne à bord d'une roulotte tiré par des chevaux. Une bulle de bonheur. Jusqu'à ce jour où Gilles, le petit frère, se fait mortellement renverser par un chauffard. Terminée la parenthèse enchantée, finie l'insouciance. Le malheur s'invite. L'été ne sera plus heureux, avec baignades, mures cueillies au bord de la route et nuits au calme, loin de tout danger... 

L'album, sorti en 2021, revient sur l'accident mais se penche aussi sur les suites. Comment la vie a continué, la façon dont la famille a survécu au procès. Ce récit, entre intime et universalité, entre douceur (souvenir des jours heureux) et rage (peut-on pardonner à l'assassin ?) a marqué les esprits. Preuve que la BD, loin de clichés, est devenue un art majeur, animé par de formidables artistes, créateurs novateurs, capables de s'accaparer et de révolutionner un média aux possibilités infinies.


Place au père !

Toujours dans cette veine de l'autobiographie familiale, JeanLouis Tripp s'attaque à un autre monument de sa vie : son père. Pour se comprendre, encore faut-il maîtriser ses origines, savoir d'où l'on vient, de qui on a appris à vivre en société. Parle-t-on avant tout de soi quand on entreprend de raconter la vie de son père ? Cette interrogation est omniprésente dans ces plus de 350 pages. La confrontation est parfois violente. Dans « Un père », l'auteur passe de l'admiration au rejet, de la joie simple à la tristesse infinie. Récit forcément subjectif, le roman graphique a pour cadre les lieux qui ont compté dans la famille : les petits villages du Tarn-et-Garonne, affectations des parents, Francis et Monique Tripier, instituteurs, la Cerdagne et la maison de vacances, les Corbières et le bord de la Méditerranée. Un des premiers souvenirs de Jean-Louis, ou du moins une des premières histoires que sa mère lui a raconté des dizaines de fois date de ses 1 an et demi. Ils sont en vacances chez ses grands-parents, à Mont-Louis en Cerdagne dans le chalet, véritable cœur battant de la famille. Laissé seul sans surveillance, le petit Tripier fait sa première fugue. Quelques heures dans les bois, au bord de la rivière, provoquant une belle panique. Retrouvé intact et sourient par deux jolies randonneuses.


Une entrée en matière très douce, positive. La suite est parfois plus compliquée. Notamment quand Jean-Louis, adolescent, rêve qu'il tue son père et l'enterre. D'où vient cette violence ? Des fessées reçues quand il était gamin et n'obéissait pas ? Ou plus simplement à un banal rejet de la figure paternelle à laquelle on refuse de ressembler ? Pourtant il a de nombreux bons souvenirs avec son père. Quand ils lui apprend à faire du ski, toujours en Cerdagne. Quand ils jouent au rugby. Quand il lui achète Vaillant, le journal communiste à destination des jeunes, là où JeanLouis Tripp découvre la bande dessinée. Quand ils visitent ensemble la Roumanie, pays communiste vénéré par ce père refusant longtemps d'abandonner son rêve universaliste et soviétique. Mais il y a aussi les mauvais jours, quand il se met en colère, cassant la vaisselle, faisant des scènes à sa femme devant les enfants. Un couple progressiste, de gauche, mais qui n'a pas évité la déchirure, le divorce.

Comme souvent, les relations se distendent. Le fils et le père se voient moins. JeanLouis Tripp, dans des pages d'une extrême sensibilité, s'interroge sur la vision que son père avait de ce fils, dessinateur, mais aussi professeur comme lui, dans une université au Canada.

Aujourd'hui, JeanLouis Tripp n'a plus de père. Sa mère aussi est morte. C'est paradoxalement le moment qu'il a choisi pour revenir vers le bercail familial. Installé à mi-temps puis totalement depuis l'an dernier, dans les Corbières audoises, c'est en partie là qu'il a imaginé et dessiné l'histoire de ses proches. Son histoire aussi. Dans ce Sud qu'il aime tant, entre montagne et mer, avec la garrigue au milieu. Des paysages que l'on retrouve en fin de ce roman graphique dans la scène sans doute la plus émouvante, du chalet à la mer, avec la Têt pour ultime voyage.

« Le petit frère », Casterman, 344 pages, 28 €

« Un père », Casterman, 360 pages, 28 €

dimanche 31 août 2025

BD - Les jeunes tribus d'un futur apocalyptique


Littérature, cinéma, séries télés et BD : l'imaginaire américain est particulièrement pessimiste quand il doit décrire la vie quotidienne d'ici quelques dizaines d'années. Nouvelle pierre à l'édifice avec les deux premiers tomes de la série écrite par Matthew Rosenberg et dessinée par Tyler Boss : "C'est où le plus loin d'ici ?" Première mise en orbite fin août pour la rentrée littéraire, tir de confirmation du second étage le 10 septembre. La suite (et fin a priori) pour plus tard. Si on est encore en vie... Car lire ces 272 pages (tome 1) puis 152 pages (tome 2) entraîne obligatoirement un peu de spleen. Les plus sensibles pourraient décider de se faire sauter le caisson. Surtout si l'on a plus de 25 ans... 

Dans ce futur aux décors urbains en ruines, les rares rescapés vivent en bande. En tribus. Les membres sont solidaires, comme issus d'une même famille. Et entre elles, la paix peut régner, mais souvent les affrontements viennent éclaircir les rangs. La particularité de ces tribus : il n'y a que des jeunes. Quand un membre devient adulte, il est éjecté, récupéré par de mystérieux "étrangers", les éléments les plus fantastiques de cette BD pourtant très réaliste. 

Pour comprendre ce nouveau monde, les auteurs racontent le quotidien de la bande du Collège. Ils tiennent leur nom du bâtiment dans lequel ils vivent. Ils ont des chefs et une religion. Chacun se choisit un Dieu. En l'occurrence un disque vinyle pioché dans la discothèque de l'établissement scolaire. 

La jeune Sid se pose beaucoup de questions. Depuis quelques semaines son ventre s'arrondit. Elle sent que cette transformation va bousculer son quotidien. Alors elle choisit de fuir, de tenter l'aventure. Elle a une carte dessinée à la main montrant le chemin pour rejoindre la ville, sorte d'Eden où l'on peut vivre sereinement, même adulte.

La BD, assez sombre, montre un pays qui s'est effondré. On ne sait pas pourquoi, mais ce retour aux instincts primaires s'est effectué au détriment du confort. Les amis de Sid, en tentant de la retrouver pour l'aider, croisent d'autres bandes. Certaines vont coopérer, d'autres en profitent. La violence est quotidienne, la peur aussi. Chacun trouve une façon de survivre. 

Sid va intégrer une nouvelle tribu presque plus animale qu'humaine. Les autres vont échouer dans une fête foraine trash et gore. Lentement mais sûrement, le périple se transforme en succession de cauchemars. Cela pourrait être rebutant. C'est en fait passionnant et édifiant sur l'état d'esprit de cette nation, les USA, qui semble sans cesse chercher le meilleur moyen pour précipiter sa chute. 

"C'est où le plus loin d'ici ?" de Matthew Rosenberg et Tyler Boss, Casterman, volume 1, 272 pages, 23 €, volume 2, 152 pages, 18 €

mercredi 28 mai 2025

BD - Des Gorilles infaillibles au service du Général

Côte présidents, attentats et protection rapprochée, les USA avaient Kennedy, la France De Gaulle. A l'arrivée, les gorilles français ont fait un sans faute, le grand homme de la Libération échappant à plusieurs tentatives d'attentats alors que le jeune président Kennedy... 

Pourtant De Gaulle n'aura eu que qatre gorilles surant sa carrière de chef de l'Etat de la Ve République. Quatre amis, connus depuis la Libération, qui l'ont suivi durant sa traversée du désert et ont repris du service en 1958 alors que la guerre d'Algérie fait des ravages dans l'armée, les finances et l'opinion publique. Xavier Dorison, le scénariste, s'est très librement inspiré des mémoires des véritables gorilles pour transformer un peu l'Histoire, lui donner un air un peu plus romantique. Mais dans l'ensemble on retrouve au fil de ce premier tome se déroulant en septembre 59, l'essentiel des événements autour de De Gaulle. 

Un long récit pour mieux connaitre le quatuor chargé d'assurer la sécurité du président dès qu'il quitte l'enceinte de l'Elysée. On découvre l'arrivée, controversée, de Max Milan en remplacement d'un membre tombé en disgrâce (pourquoi ? réponse en fin de volume). Ce flic, ancien résistant, arrive tout d'oit des USA. Il vient d'être diplomé par le FBI à Quantico. Il apporte des méthodes plus modernes au trio restant, très à cheval sur les traditions et les habitudes. Mais le danger est de plus en plus présent. Du côté du FLN, mais aussi de l'extrême-droite. Bref, les quatre gorilles, tout en gardant leur calme, vont devoir puiser dans leurs réserves pour contrer complots et projets d'attentats. 

Une intrigue mouvementée qui devait sembler réaliste, au niveau du dessin, pour être crédible. Le choix de Julien Telo s'avère judicieux. Il propose du trait ferme et efficace, fidèle aux décors de l'époque sans occulter les "gueules" des fameux gorilles. Un premier tome percutant, très instructif pour les ignorants de l'histoire contemporaine française. D'autant qu'un cahier pédagogique complète la BD, avec parcours des véritables gorilles du général et présentation de seconds rôles de la BD, de Michel Debré à Jacques Foccart, chef de l'ombre dit le Chanoine. 

"Les gorilles du général" (tome 1), Casterman, 96 pages, 21,95 €

samedi 26 avril 2025

BD - Alix fait escale dans la supposée Atlantide

Héros méditerranéen par excellence, Alix quitte pour une fois les rivages de Mare Nostrum. Il passe les fameuses colonnes d'Hercule (Gibraltar) pour l'Atlantique, plein ouest. Pour comprendre comment le jeune Gaulois devenu Romain a décidé d'aller dans cette zone inconnue, Roger Seiter, le scénariste de cet album, raconte la fuite de d'Iphis. Cette jeune esclave est de sang royal. Avant d'âtre rachetée puis affranchie par Alix et Enak, elle était la fille du roi de Kamarès, un territoire composé d'îles, loin du continent et à l'abri de tout contact. L'Atlantide ? 

Un petit royaume coupé du monde volontairement mais à l'agonie, trop d'habitant, moins de ressources. Iphis devait aller demander de l'aide aux autres civilisations. Jetée à l'eau durant le trajet, elle se retrouve esclave de ses sauveteurs. La rencontre avec Alix va lui permettre de terminer sa mission. Elle revient donc à Kamarès mais son pays a bien changé en quelques années. 

Dessinée par Marc Jailloux, cette aventure est tout à fait dans la lignée des titres imaginés par Jacques Martin. Un dessin précis, notamment en ce qui concerne l'architecture, une intrigue bourrée de rebondissements, avec l'éternel affrontement entre le bien et le mal, la raison et la folie. Ce n'est pas du vintage-hommage, c'est de la nouveauté venue en droite ligne du passé.

"Alix" (tome 44), Casterman, 48 pages, 13,50 €

jeudi 24 avril 2025

BD - Se sentir vivre... au moins "Dix secondes"

Trouver sa place, avoir un but, se forger un avenir. Des actions essentielles pour tout être humain qui se respecte. Sauf peut-être pour Marco, grand adolescent belge traînant son ennui chronique dans la province wallonne. Marco n'est pourtant pas malheureux. Il a une famille, des amis, craque parfois pour une fille, n'est pas trop mauvais en classe. Mais il lui manque ce petit quelque chose qui nous pousse à nous lever le matin. Alors il tente des expériences. Aime ce qui est interdit. Fumer des joints, tester de nouvelles drogues, boire à tomber par terre... 

Max de Radiguès, auteur devenu incontournable dans la nouvelle BD belge indépendante, a proposé ce roman graphique sous forme de feuilleton dans un fanzine. Une fois bouclé, il est logiquement édité chez Casterman, sa maison d'édition grand public de prédilection. L’occasion pour l'auteur de raconter une partie de sa jeunesse : scooter, nuit dans les bois ou les champs, école buissonnière et autres petites bêtises. 


En lisant les non-aventures de Marco, on a parfois envie de le secouer. Lui dire entre quatre yeux d'arrêter ses dérives. Qu'il risque gros. Que la vie vaut le coup, même si elle n'est pas aussi palpitante qu'un jeu vidéo. Marco, tête à claques, qui semble totalement imperméable à tous ces avertissements. Venant de ses potes ou de la jolie Zoé. Et puis il trouve enfin un dérivatif qui lui donne l'impression d'être vivant. Le jeu des dix secondes... 

Ce roman graphique est une chronique authentique, un peu nostalgique, très amère.  

"Dix secondes", Casterman, 120 pages, 22 €