vendredi 29 mai 2026

Roman policier - Hommage japonais aux maîtres du polar

Sur une île isolée, sept amis, amateurs de polar, se réunissent. Six futures victimes et un assassin.

Très joli casting au sommaire du polar « Les crimes de la maison bleue », roman de Yukito Ayatsuji paru en 1987 au Japon et considéré par les spécialistes comme le texte culte qui a permis aux auteurs japonais de jouer dans la cour des grands. Sur cette petite île située à quelques encablures de la côte japonaise, sept amis décident de passer une semaine en totale autarcie. Au menu : écriture d'histoires policières et tentative de résoudre le mystère des quatre crimes commis quelques mois plus tôt sur place. Et rayon spécialistes des intrigues bien tordues, ce sont des pointures qui sont sollicitées. Agatha (comme Christie), Ellery (Queen), (Gaston) Leroux, (Edgar Allan) Poe, Van (Dine), (John Dixon) Carr et (la baronne) Orczy. Ce ne sont pas les écrivains en personne qui débarquent un matin mais des étudiants, membres du Club des amateurs de roman policier. Certains sont en lettres, d'autres médecine ou pharmacie. Chacun a pris l'habitude de se faire appeler par le nom d'une célébrité littéraire. 

Une fois ces présentations faites, l'auteur, multipliant les références savantes, peut dérouler son intrigue. Sur plusieurs niveau. Il y a les sept jeunes reclus, vivant dans une maison particulière, composée de dix pièces de grandeur identique, le décagone. En flashback on découvre les circonstances du premier drame de l'île : le propriétaire a été retrouvé mort, assassiné, ainsi que sa femme et le couple qui servait de domestiques dans la grande maison bleue incendiée. Manque à l'appel le jardinier, principal suspect. 

Mais pour corser le tout, l'enquête se mène également en ville quand un autre membre du club reçoit une lettre annonçant plusieurs meurtres dans l'île. Comme une vengeance après le décès accidentel quelques mois auparavant d'une jeune fille, timide et réservée, membre elle aussi du club. Alors que les morts commencent à se ramasser à la pelle dans le décagone (étranglement, empoisonnement...), les détectives à distance rencontrent les protagonistes de la première affaire mais sont impuissants pour démasquer le meurtrier et l'arrêter. Le lecteur, lui, doit sans cesse remettre ses soupçons au rebut, l'auteur parvenant à multiplier les pistes, scénarios et possibilités. Plus qu'un polar, c'est une équation à multiples inconnues qui est proposé dans ce roman brillant, largement au niveau des grands textes des auteurs convoqués indirectement sur cette mystérieuse et maudite île.

« Les crimes de la maison bleue », Yukito Ayatsuji, Verso, 356 pages, 20,90 €

vendredi 22 mai 2026

Thriller - Le "Bureau 26" d'Interpol face à la violence de l'intelligence artificielle

Un agent d'Interpol cherche un lien après une série d'attentats contre des politiciens européens.


Comment fonctionne Interpol et quelle est son utilité ? La lecture de « Bureau 26 », roman noir d'Elie Maucourant apporte en partie des réponses. En partie seulement car l'auteur centre son intrigue autour du Bureau 26. Le seul de la structure qui est opérationnel. En clair, Interpol n'est qu'une « agence centralisant le renseignement ». Le bureau 26 est « un corps dédié à la mise en lien des affaires, autorisé à repasser au peigne fin les dossiers ouverts à Interpol. Ce nouveau bureau a plus de prérogatives que le reste de l'administration. » Le seul problème c'est l'effectif du Bureau 26. Une chef et un seul agent de terrain : Gabriel d'Amore, titularisé essentiellement pour sa parfaite maîtrise d'une dizaine de langues.

Un franc-tireur toujours sur la corde raide. Car s'il a le droit d'aller où il veut, armé, en renfort des policiers locaux, il ne doit pas intervenir directement. Alors qu'il rentre de Barcelone après une mission où il a plus qu'aidé les Mossos d'Esquadra à interpeller un suspect, il est sollicité par le Vatican. Un homme a tenté d'assassiner le Pape ? Ce dernier est dans le coma. Qui en veut à sa Sainteté ? Et y a-t-il un lien avec la mort d'un homme politique français retrouvé dans la Seine et le suicide d'un leader indépendantiste écossais ?

Avec ténacité et souvent sans l'aval de sa hiérarchie, d'Amore plonge dans ce fatras de rapports de police et décide de se faire une meilleure idée de la situation en se rendant sur place. D'abord en banlieue parisienne pour le passage le plus sordide, réveillant de sombres souvenirs au flic d'Interpol, passé par la case famille d'accueil et sévices à tous les étages.

Ensuite c'est l'Irlande avant de devoir tout arrêter pour se rendre au Liban en tant que superviseur d'une grosse opération de démantèlement d'un réseau fournissant du Captagon, médicament interdit devenu drogue très recherchée dans tous les pays en guerre. C'est la partie la plus musclée du roman. On continuera de voyager avec Gabriel, en Allemagne, en Suisse et en Écosse.

Ce roman, très actuel, aborde frontalement les questions d'éthique autour de l'utilisation de l'intelligence artificielle pour manipuler l'opinion et prévoir l'avenir. Dépaysant, technologique et malgré tout profondément humain, ce premier roman noir d'Elie Maucourant (il a déjà signé une saga d'anticipation) est une excellente surprise.


« Bureau 26 », Elie Maucourant, Métailié, 256 pages, 20 €


mercredi 13 mai 2026

Science-fiction - Les arbres rouges du futur

Les arbres rougissent dans ce roman de Marie-Lorna Vaconsin qui raconte « Les plus jeunes années du monde ».

Pas de longue mise en bouche ni d'introduction poussive dans ce roman de science-fiction de Marie-Lorna Vaconsin. Dès la première page elle dévoile ce qui va conditionner toute son histoire : Tracy Bones, ranger dans l'Utah, tôt le matin en forêt, « repousse de la main quelques branches envahissantes lorsque son œil accroche une chose qui n'a pas de sens commun. A une cinquantaine de mètres se dresse un arbre rougeoyant. C'est un chêne dont les feuilles semblent illuminées d'une lueur électrique, presque fuchsia par endroits. » Un premier arbre aux USA. Puis un second finalement des massifs entiers deviennent rouge et luminescents. Les scientifiques analysent le phénomène et découvrent que les plantes mutent. Une évolution pour améliorer la photosynthèse. Peut-être une solution trouvée par Mère Nature pour contrer le réchauffement climatique. C'est aussi une nouvelle source d'énergie. Encore plus propre que propre...

Si la toile de fond du roman au nom prophétique de « Les plus jeunes années du monde » est éminemment scientifique, se greffe dessus le parcours de plusieurs Humains aux vies chaotiques.

Fille enfermée, garçon martyrisé

En premier Tracy Bones. Petite fille transformée en esclave sexuelle, devenue adulte elle vit seule, toujours armée d'un fusil hypodermique. Pour endormir les animaux agressifs. Ou de jeunes promeneurs. Afin de leur prélever du sperme et tenter une insémination artificielle. Tracy rêve d'avoir un bébé après ses nombreux avortements contraints à l'adolescence. Voilà comment apparaît dans l'histoire Edita, petite fille, prisonnière de Tracy, enfermée dans une folie provoquée par ses sens amplifiés grâce aux arbres rouges.

A l'opposé d'Edita, Joshua. Lui aussi réside en Utah, l’État des Mormons. Mais dans une secte religieuse masculiniste rigide. Petit garçon élevé dans la violence par son père, gourou d'une communauté soudée mais particulièrement dangereuse. Ranger lui aussi, comme Tracy.

A mesure que le rougeoiement des arbres progresse, fracture l'Humanité et change radicalement paysages et vie sur Terre, les deux enfants grandissent. Jusqu'à leur improbable rencontre, au cœur de la première forêt rouge, la Fish Lake Forest. Joshua découvrira dans Edita une force supérieure à ce Dieu qui le terrorise. Edita en touchant Joshua, rencontre enfin un être qui parvient à l'apaiser. Le chemin sera long avant leurs retrouvailles. Jusqu'au dénouement provisoire de l'évolution majeure de la Nature qui se déroule, roman américain oblige, à Las Vegas.

« Les plus jeunes années du monde », Marie-Lorna Vaconsin, Actes Sud Exofictions, 320 pages, 22 €