« Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? », titre énigmatique pour la dernière création littéraire de la Perpignanaise Lucie Rico, présente dans les sélections des prix Fémina, Médicis et Décembre.
Comment retrouver les souvenirs de notre enfance ? Jennifer, la narratrice du troisième roman de Lucie Rico, en rencontrant un avocat, tente la reconstitution criminelle. Menée comme une procédure judiciaire, cette quête va l'obliger à retourner dans la ville de son enfance, Perpignan, et de recréer l'intérieur du logement de son grand-père, étrange décor des années 80-90. Ce retour aux sources est l'occasion pour Lucie Rico de s'aventurer, pour la première fois dans une de ses œuvres, dans cette ville et ce milieu qu'elle semble avoir fuit dès sa majorité, comme son héroïne l'avoue assez rapidement dans ce récit aux faux airs d'enquête policière, véritable psychanalyse et plongée dans l'inconscient.
Les premiers chapitres sont drôles et légers. On s'immerge avec plaisir dans le quotidien de cette jeune fille d'aujourd'hui. Malgré ses doutes, son boulot de merde, ses galères amoureuses. Jennifer est payée pour retranscrire, le plus synthétiquement possible, les entretiens préalables aux plans de licenciements. Faire des procès-verbaux secs et insipides des explications froides des petits soldats des ressources humaines face à la détresse des salariés. Pas évident de dormir après ça.
Quand son ordinateur commence à défaillir (la touche « point » ne fonctionne plus), Jennifer est sur le point de craquer. Comment faire des phrases sans avoir la possibilité de les terminer ? Un questionnement qui va lui faire remonter à l'esprit une phrase inachevée, obsédante, au cœur de tout le roman : Elle se souvient être dans le salon de son grand-père, petite fille de huit ans. «Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leight et Clark Gable vont s'embrasser quand quelqu'un appuie sur pause et » Que se passe-t-il après ? Jennifer va creuser, creuser à s'en rendre malade et tout ce qui lui reviendra c'est la certitude qu'il y a du sang sur son pull. Inquiétant.
En tombant dans les bras qu'un bel avocat, elle découvre les vertus de la reconstitution criminelle pour faire éclater la vérité. Elle abandonne tout, prétend partir en Argentine (les plus gros mensonges sont souvent les plus efficaces) et loue un studio à Perpignan en face de la maison de son grand-père décédé. Elle va meubler cette habitation comme dans son souvenir, acheter un lecteur de cassette vidéo et regarder, des centaines de fois, le vieux film raciste, pour tenter de retrouver la scène du presque baiser et espérer découvrir la suite de la phrase maudite.
Roman du souvenir et des secrets de famille, ce texte devient plus dérangeant, obsédant. Lucie Rico fait basculer son héroïne vers une quasi folie assumée, presque voulue. Avec des passages surréalistes comme cette attaque dans un supermarché d'un petit vieux en déambulateur ou la manie qu'elle a de voler les poils des chiens du parc canin situé à proximité se son logement reconstitué. Sans oublier quelques passages gratinés sur ses origines comme cette constatation de Jennifer, provinciale toujours en butte aux sourires des véritables Parisiens quand elle parle et prononce certains mots-indices « qui me ramenaient à Perpignan, comme si je n'étais jamais partie. Perpignan restait dans ma bouche. » Quant à savoir la fin de la phrase, Lucie Rico parvient à surprendre le lecteur, à l'amener vers cette fin inéluctable synonyme de l'achèvement de l'enfance et de l'entrée, plus ou moins désirée, dans la vie adulte.
Un roman remarqué en cette rentrée littéraire, déjà présent dans les sélections de trois prix renommés : le Fémina, le Médicis et le prix Décembre. Prix Décembre remporté l'an dernier par Laura Vazquez, l'autre autrice en vogue à Paris et originaire des Pyrénées-Orientales.
« Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? », Lucie Rico, P.O.L., 272 pages, 21 €

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