mardi 20 avril 2021

Roman - Marseille, centre d’une France blessée

Marseille défigurée, coupée par une frontière, brisée par une guerre civile sans fin. Tel est le décor de ce roman d’Aurélien Manya. En 2054, un futur proche donc (qui nous pend au bout du nez si l’on en croit les derniers sondages sortis récemment à propos de la prochaine présidentielle ou si l’on extrapole à la situation de la ville de Perpignan, tombée tel un fruit mûr dans l’escarcelle du parti de Marine Le Pen), l’extrême-droite a quasiment pris le pouvoir en France. Certaines villes ont résisté puis ont fait sécession comme Paris, d’autres sont coupées en plusieurs zones, comme à une triste époque du XXe siècle.  

Le texte, construit en trois parties, suit le parcours dans cette Marseille terrorisée, désespérée, de trois personnages ne pouvant plus vivre dans cette ambiance liberticide. Sohan, un résistant ayant pris les armes, Layla, la femme qu’il aime, cinéaste passionnée et Stella qui dans un passé récent était dans un corps d’homme. Sohan combat les milices de la France Brillante, trop souvent protégées par la police et l’armée. Des néofascistes qui veulent fédérer toutes les nations d’Europe pour épurer la population. Couvre-feu, attentats, rationnement… Sohan dans une dernière opération spectaculaire, veut quitter Marseille et rejoindre avec Layla ce Maroc, devenu phare du monde libre et tolérant. Stella aussi rêve de rejoindre Agadir. Mais avant elle doit s’évader de ce camp de concentration où sont entassés tous les transsexuels de la ville. Stella qui a été l’amant de Layla. 

L’espoir au-delà des Pyrénées

Cette dernière est une cinéaste du réel. Elle filme les habitants de cette ville exsangue, leur demande ce qu’ils aimeraient retrouver de leur vie d’avant… 

Aurélien Manya, avec une science de la construction littéraire qui doit sans doute beaucoup à son premier métier, monteur dans le cinéma, fait se chevaucher ces trois histoires. Tragique pour Sohan, heureuse pour Stella, remplie d’espoir pour Layla. 

Pour quitter ce pays qu’elle ne reconnaît plus, comme des milliers d’hommes et de femmes, Layla tente de rejoindre la Catalogne, devenue indépendante, passerelle vers le Maroc rêvé. Alors elle se réfugie à Oms, dans les Pyrénées-Orientales, au pied du Canigou. Elle doit déjouer la surveillance de tous ces habitants gagnés à la cause sécuritaire. Certains de ses amis d’école se retrouvent responsables de la police, chargés de faire la chasse à ces migrants qu’elle, au contraire, accueille dans son mas catalan. « Toute la famille dort profondément dans le même lit. Leurs bras sont accrochés les uns aux autres. Je prie furtivement pour leur succès. Que la chance pyrénéenne leur sourie, que la Catalogne les accueille comme il se doit. » Telle est cette France racontée dans le roman d’Aurélien Manya. Un cauchemar que tous les démocrates devraient lire pour comprendre que la menace est à nos portes. Après, ce sera trop tard. Comme un des personnages, seul le Mistral (ou la Tramontane), quand il se met à souffler, permet aux étoiles d’apparaître. « Elles, au moins, on ne nous les enlèvera pas. » La liberté par contre…

« Trois cœurs battant la nuit », Aurélien Manya, L’Arpenteur, 15 €

 


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