dimanche 11 février 2018

BD - La foi par les reliques


Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, après des collaborations remarquées au cinéma et dans le documentaire, s’unissent pour écrire le scénario d’une BD confiée à Eric Libergé. Trois tomes, trois époques, un objet central : le « Suaire de Turin ». 

En 1357, en France, Lucie, d’origine noble, a voué sa vie aux pauvres. Notamment aux malades de la peste. Elle se retrouve malgré elle au centre de « l’invention » du suaire. Une version romanesque de la foi, ses dérives et son incompatibilité avec les intérêts personnels. Edifiant et parfaitement dessiné dans un noir et blanc puissant.

➤ « Le Suaire » (tome 1), Futuropolis, 17 € 

BD - Autruches et femme encombrantes


Dans les autruches, comme pour le cochon, tout est bon. Josep Pla, éleveur le sait depuis des années. Il a transformé sa ferme en Catalogne Sud en vaste élevage de ces oiseaux originaires d’Afrique. Pas très intelligentes les autruches. Mais mauvaises parfois. Comme la femme de Josep. À la différence que les autruches, il peut les zigouiller régulièrement pour passer ses nerfs. Pour sa femme c’est moins évident. Quoique… 

La scène d’ouverture de ce roman graphique imaginé par Zidrou, dessiné par Benoît Springer et mis en couleur par Séverine Lambour est d’une violence extrême. Car Josep a craqué. Avec une masse il vient de fracasser le crâne de sa moitié. Du sang partout et un corps qu’il fait disparaître au fond d’un puits sec. De sa voiture, sur le chemin du retour, il téléphone à sa maîtresse pour la rassurer : « C’est fait. » Problème, arrivé dans la cuisine, il y retrouve sa femme, rayonnante (si l’on oublie les bigoudis) et bien en vie. 

Ce récit atypique, mêlant violence, fantastique et animaux est très dérangeant. Contrairement à l’autruche, il n’y a rien de bon dans les personnages du récit, du mari à la maîtresse en passant par l’épouse coriace.

➤ « La petite souriante », Dupuis, 14,50 €

Histoire - De la Retirada aux camps d’étrangers

Docteur en histoire et journaliste, Grégory Tuban reprend dans ce livre sa thèse de doctorat sur « le contrôle des réfugiés venus d’Espagne (1939 - 1944) » Ces « Camps d’étrangers », ont ouvert en février 1939, quand près d’un demi-million de réfugiés venus d’Espagne ont franchi la frontière pour fuir la prise de la Catalogne par les forces franquistes. 300 000 d’entre eux sont placés dans des camps où ils sont comptabilisés et identifiés par les services de la Sûreté nationale. Ces camps, créés par la République française, serviront de modèle à ceux mis en place sous l’Occupation par Vichy. Au-delà des faits, Grégory Tuban retrace dans ce travail novateur, tant dans l’historiographie de la Retirada que dans celle des camps d’étrangers ; le parcours de ces indésirables entre 1939 et 1944.

 ➤ « Camps d’étrangers » de Grégory Tuban, Nouveau Monde Éditions, 21 €.

Livres de poche - L'Amérique réelle et romanesque

Le journalisme et bien plus encore…


Tom Wolfe, pionnier du « nouveau journalisme «, cette manière inédite – et très libre – d’évoquer le temps présent. Tom Wolfe, aux premières loges pour témoigner de la phénoménale explosion du rock et de l’affirmation de la jeunesse triomphante. Retrouvez dans ce volume quelques-unes de ses chroniques où en plus d’inventer un nouveau journalisme, il témoignait au plus près de la naissance d’un nouveau monde.

➤ « Où est votre stylo ? », Pocket, 8 €.

Goolrick, brûlant

Dans ce roman se déroulant en Virginie, dans une magnifique propriété, digne d’Autant en emporte le vent, Robert Goolrick offre au lecteur une fable sur l’amour, la dette et le poids du péché de nos pères.

➤ « Après l’incendie », Editions 10/18, 7,50 €

BD - Mercenaires en Méditerranée


La Méditerranée du XIe siècle est encore plus la fameuse « Mare Nostrum » que de nos jours. Depuis l’avènement de l’empire romain, elle est le théâtre d’affrontements sans fin entre peuples aux religions antagonistes mais qui se rejoignent sur l’amour de l’or. 

En Sicile, Harald tente de reprendre l’île aux guerriers maures. Il reçoit le renfort de mercenaires normands. Tancrède, chef défiguré, propose ses services à Harald. Il est accompagné d’un étrange prêtre aux missions obscures. Tancrède qui sous cette identité est en train de venger un défunt noble normand. 

Du grand spectacle pour cette série historique écrite par Brugeas et dessinée par Toulhoat au trait comparable à celui de Hermann, période Tours de Bois-Maury

➤ « Ira Dei » (tome 1), Dargaud, 13,99 €  

BD - Sexe et tatouage


En rencontrant Guillem March, Jean Dufaux a trouvé le dessinateur parfait pour ses histoires les plus érotiques. Ce nouveau triptyque conduit le lecteur en Californie. La patrie du cinéma mais également du porno à tous les coins de rue. Jude, personnage principal de ces 56 pages très chaudes, est un travailleur du sexe. 

Tous les soirs, avec sa compagne, il se donne en spectacle sur la scène d’un théâtre particulier. Il fait fantasmer toutes les clientes et devient parfois le favori d’une riche héritière comme Sina Songh. Mais Jude est surtout repéré par une société de production de films. Il passe des tests avec une partenaire au corps recouvert de tatouages et est embauché. Pour le meilleur et le pire. 

Entre polar, société secrète et fantastique, cette série se regarde autant qu’elle se lit.

➤ « The Dream » (tome 1), Dupuis, 14,50 €

vendredi 9 février 2018

Bande dessinée - La jolie « Boite à musique » de Bénédicte Carboneill, alias Carbone


Quatre nouvelles séries ! Bénédicte Carboneill, venue de la littérature jeunesse, vient de signer pour quatre nouvelles séries de bande dessinée avec les éditions Dupuis, celles qui publient les grands classiques Spirou ou Gaston, mais aussi les succès plus récents comme Largo Winch, Les Nombrils ou Seuls. Tout a commencé en 2016. Cette Catalane, enseignante en maternelle, après avoir publié plusieurs livres en littérature jeunesse, a décidé de changer de registre narratif en écrivant un scénario tournant autour d’une boîte à musique magique permettant à une petite fille de rejoindre un monde merveilleux (lire ci-contre).Dessiné par Gijé, cet album a véritablement été inspiré par un de ses dessins. Bénédicte a repéré sur internet ce dessin montrant une petite fille soufflant les bougies de son gâteau d’anniversaire. En face d’elle un adulte, son père sans doute. Accroché sur un mur, la photo d’une jeune femme, peut-être sa mère.

Il n’en a pas suffi de plus à Bénédicte pour imaginer toute l’histoire.Et la proposer à Gijé. Ce jeune artiste a essentiellement officié dans l’animation. La BD il ne connaissait pas. Mais il s’est laissé séduire par les arguments de Bénédicte qui au passage a pris le pseudonyme de Carbone. Le projet est envoyé à quatre éditeurs. Les retours quasi immédiats. Tous positifs.

Scénariste à plein-temps

Ce sont les éditions Dupuis qui sont les plus convaincantes pour le duo. L’album est sorti fin janvier, pour le festival d’Angoulême, après une prépublication dans les pages du journal de Spirou, exceptionnelle vitrine pour une première œuvre. Angoulême où l’accueil a été enthousiaste. Et les questions des jeunes fans ont fusé : « Est-ce qu’on reverra l’herboriste ? ». « C’est quand la suite ? » Justement la suite, elle est déjà écrite : « le scénario du tome 2 est terminé, je finalise le découpage du 3 et je sais à peu près où je vais jusqu’au 6 », explique Bénédicte.

Car « La boîte à musique » est prévue pour durer. Et Carbone ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Elle travaille sur trois autres séries, toujours chez Dupuis, dans des styles différents. Au point qu’elle n’enseignera plus à la rentrée, devenant scénariste de BD à plein-temps.

dimanche 4 février 2018

De choses et d'autres - La vie est-elle un jeu ?

L’ensemble de la population peut être classé en deux catégories : les tricheurs qui le reconnaissent et ceux qui ne l’admettent pas. L’exception, c’est celui qui n’a jamais triché de sa vie. Le principe même des règles consiste à les transgresser. Anecdote, tant qu’il ne s’agisse que de jeu. Pour certains, même, la partie n’en est que plus pimentée. Tricher est le premier challenge. Ne pas se faire prendre le second. Dans cet ordre d’esprit Hasbro vient d’annoncer la sortie dans quelques mois d’une édition Monopoly spéciale « tricheurs ». 

A bien y regarder, je dirais plutôt une édition spéciale « vraie vie ». En découvrant les nouvelles règles, on peut l’adapter totalement à ce qui se passe de nos jours pour les tricheurs en tous genres. Par exemple, ceux qui sautent une case pour arriver plus vite à la destination voulue, on les retrouve en train de vous doubler dans la file d’attente. Autre nouveauté valorisée, dé- placer un hôtel. Les promoteurs immobiliers se reconnaîtront. Combien, par des jeux d’écriture complexes, trouvent le moyen de défiscaliser, bénéficier d’aides ou toucher double loyer ? 

Enfin reste le classique vol de billets dans la caisse de la banque. Encore pour cela faut-il être désigné banquier. Hasbro y a aussi pensé puisque dans la nouvelle version, chacun tient la banque à tour de rôle. Pas de jaloux, tout le monde peut piocher. Mais gaffe à ne pas se faire prendre sinon c’est case prison direct, assortie d’une paire de menottes. Par contre, si l’on passe inaperçu, on garde tout et en plus on emmagasine un petit bonus. 

Dans la vraie vie, la Justice nomme cette « chance » la prescription. Oui on a volé. Oui on a été malhonnête. Mais… c’était il y a longtemps, rien ni personne ne peut plus rien contre moi. Quand je vous dis que ce jeu se rapproche dangereusement de la vraie vie. 

Littérature - Esclavage et religion

Bien avant les Lumières, quelques voix se sont élevées contre l’esclavage. « Un océan, deux mers, trois continents » de Wilfried N’Sondé revient sur la vie de Dom Antonio, anciennement Nsaku Ne Vunda, premier ecclésiastique africain à mettre les pieds au Vatican. Avec un message à faire passer au Saint-Père : qu’il fasse interdire la traite des humains

Parti de son Kongo natal, il va voguer vers le Brésil dans un navire négrier, lui sur le pont, ses frères enchaînés dans la cale. Puis le périple se poursuit vers cette Europe où il tentera de faire entendre la voix des Africains. Le récit de sa vie, de sa mission, se transforme parfois en saga épique. Mais jamais l’auteur ne cède à la facilité, conservant toujours le regard de cet homme d’Église exemplaire. 

➤ « Un océan, deux mers, trois continents » de Wilfried N’Sondé, Actes Sud, 20 €

Roman - La femme feu de Christian Laborde brise les coeurs

Léontine, petite fille de la campagne, devient Tine, jolie fleur follement aimée par un officier allemand, puis Tina, rousse incendiaire qui fait des ravages dans la ville de Toulouse à la Libération. Léontine, Tine et Tina, trois prénoms pour l’héroïne unique du nouveau roman de Christian Laborde. Une de ces femmes, beauté rousse à la chevelure flamboyante, dont il est difficile d’oublier l’aura une fois le livre refermé. Tout débute à la Libération. 

Dans ce village de Midi-Pyrénées (Christian Laborde situe tous ses romans dans la région, lui qui est un Pyrénéen convaincu), la mère de Léontine est prise de panique. La Résistance arrive dans la ferme familiale. Les maquisards ont seul but : tondre la femme qui a couché avec l’ennemi. Tine, à peine sortie de l’adolescence, comme de nombreuses Françaises, est tombée amoureuse de Karl, un officier allemand, lui-même passionné de poésie française. 

■ Dans les bras de Viktor

Une romance à peine abordée dans le roman, l’auteur se concentrant sur la fuite de la belle. Direction Toulouse où elle se cache dans un couvent. Mais la vie avec des sœurs ne peut pas contenter la belle. D’autant que là aussi elle peut briser des cœurs et susciter des rencontres nocturnes secrètes : « Sœur Cécile leva la lampe plus haut pour mieux la regarder : les longs cheveux bouclés de Léontine brillaient comme du cuivre fou. » Dans la ville, les tentations sont nombreuses, la musique, la danse... Viktor, un de ces apatrides qui ont combattu les nazis pour une France qui, une fois libérée, ne leur est que très peu reconnaissante, remarque cette beauté, employée dans une boulangerie. Coup de foudre et amour fou pour cette femme feu qu’il rebaptise Tina. 

Avec une constante par rapport à Karl, la poésie. Poésie qui est omniprésente dans les lignes de Christian Laborde. Il signe quelques pages sur les ébats amoureux de Viktor et Tina digne des meilleures feuilles de la littérature érotique, de celle qui ne décrit pas, la suggestion étant 100 fois plus efficace pour faire voyager le lecteur.  

« Tina » de Christian Laborde, Éditions du Rocher, 14,90 €