Quelques chroniques de livres et BD qui méritent d'être lus et les critiques cinéma des dernières nouveautés. Par Michel et Fabienne Litout
dimanche 4 mars 2018
Littérature : Jean Teulé nous entraîne dans une danse endiablée
Drôle de technoparade à laquelle nous convie Jean Teulé dans son nouveau roman. « Entrez dans la danse » est de la veine des précédents romans de l’ancien auteur de BD : court, imagé, intelligent et furieusement drôle par moments. Tout commence en 1519 à Strasbourg. En plein été, la situation de la ville est catastrophique. En plus de la crainte d’une invasion des Turcs, la ville meurt de faim. Les récoltes ont été mauvaises et si certains spéculateurs ont anticipé la crise, rares sont les Strasbourgeois qui ont les moyens de se payer un kilo de farine.
■ Manger le bébé
Les premières pages sont terribles. Dans un quartier d’artisans, une femme, son bébé dans les bras, rejoint un pont sur le Rhin. « Au milieu de cette passerelle, elle s’arrête et jette son enfant à la rivière ». Infanticide froid et délibéré. Paradoxalement, pour éviter le pire. Car au chapitre suivant on voit une autre mère indigne : la faim l’a poussée à cuire son nourrisson. Cela fait deux jours qu’avec le père ils se régalent. Voilà la situation dans Strasbourg la maudite quand les premiers signes de l’épidémie apparaissent. Une femme, suivie d’un couple puis de tout un groupe se met à danser dans la rue. Danser joyeusement, comme si plus rien de grave ne pouvait les toucher. Toute la subtilité du roman est dans cette danse éperdue. Face à une situation dramatique, sans solution, l’idée de faire la fête, de profiter de la vie, semble la pire des solutions. Mais pourquoi dansent-ils?
Une question lancinante et sans réponse pour les édiles (superbe portrait du maire) et responsables religieux (l’évêque en prend pour son grade). Dehors, la sarabande continue. Jean Teulé raconte, avec sa poésie habituelle. Les gargouilles sur la cathédrale n’en croient pas leurs yeux : « Sous les étoiles, dans Strasbourg hébétée d’une folie générale comme si la raison était en morte saison, les êtres hybrides, grotesques, et allégoriques de l’édifice regardent glisser sur le mur d’en face, des ombres semblables à celles de monstres effrayants, possédés et fantasmatiques. » Fantasmatique. Le mot idéal pour définir ce roman trépidant de Jean Teulé.
➤ « Entrez dans la danse » de Jean Teulé, Julliard, 18,50 €.
samedi 3 mars 2018
Images sudistes
300 ans. le bel âge. En 2018, la Nouvelle-Orleans a 300 ans. L’occasion de découvrir cet ville américaine atypique, ayant conservé de nombreux vestiges de son passé francophone. Vous pouvez vous rendre sur place ou plus simplement plonger dans le beau livre « New Orleans et le sud de la Louisiane » de Gabriel Vitaux, photographe installé dans l’Aude. Des centaines de clichés réalisés entre octobre 2015 et avril 2017, sélectionnés et mis en valeur dans ces 250 pages. Une première partie est entièrement consacrée à la ville, notamment ses clubs toujours aussi actifs. Dans la seconde, on entre dans l’Acadiana, le pays cadien, de Houma à Lafayette.
➤ « New Orleans et le sud de la Louisiane », Gabriel Vitaux, éditions Label Odero, 35 €
vendredi 2 mars 2018
De choses et d'autres - Fautifs, levez le doigt !
Les lecteurs les plus attentifs et pointilleux de nos pages penseront que parler de ce livre est totalement inutile. Il suffit de parcourir les pages de la presse française en général pour retrouver tous les exemples donnés par Alfred Gilder.
Cet ancien haut fonctionnaire a collecté « Les 300 plus belles fautes… à ne pas faire ». Le nombre semble conséquent, mais au final la langue française est si compliquée qu’on aurait pu s’attendre à beaucoup plus. Si par exemple je constate « qu’il s’avère faux que les écoliers manient la lecture avec aisance », je m’enfonce lamentablement dans un oxymore de première. À moins que je ne tourne ma phrase en « il s’avère vrai que l’illettrisme gagne du terrain ». Mais alors, je tombe dans le pléonasme. La faute au verbe avérer signifiant « qui est vrai ».
Des erreurs de ce style, l’auteur les décline au gré de ces 230 pages dans des chapitres allant de la nourriture à la politique en passant par la religion. On pioche dans ces paragraphes courts, parfois savants et bien argumentés, à d’autres moments très sarcastiques quand il chasse les anglicismes, préférant « egophoto » à « selfie ».
De grands écrivains sont même épinglés, Saint-Exupéry par exemple, qui dans son «Petit prince » utilise l’horrible pléonasme « dune de sable ».
➤ « Les 300 plus belles fautes... à ne pas faire », Omnibus, 13 €
jeudi 1 mars 2018
De choses et d'autres - Boules de clones
Personnellement, j’en étais resté à Dolly, la brebis. Premier animal cloné par des chercheurs. Depuis, l’utilité de ce clonage paraissait peu convaincant. Une banale insémination artificielle, avec sélection du géniteur fait l’affaire.
Pourtant le clonage des animaux n’est pas totalement abandonné. Pour preuve, Barbra Streisand, immense star américaine tant dans la chanson que le cinéma, a profité des dernières avancées de la science dans cette spécialisation. Pas de brebis pour Barbra mais une petite chienne. En l’occurrence la sienne, Samantha, morte l’an dernier. Mais avant que ce Coton de Tulear ne rende son dernier souffle, on lui a prélevé quelques cellules dans la bouche et l’estomac. C’est à partir de ce matériau que Samantha a été clonée. Et tant qu’à faire, clonée deux fois.
Comme pour la fécondation in vitro, on implante plusieurs ovules fécondés pour multiplier les chances. Cela donne des jumeaux, des triplés voire plus. Depuis quelques semaines Barbra se retrouve avec deux «mini Samantha », jolies boules de poils identiques en tous points (deux cellules en réalité). Si bien qu’elles portent toujours un gilet de couleur pour les différencier. La première a été baptisée Miss Violet, l’autre Miss Scarlett. Mine de rien, la star américaine a inventé la taxidermie mobile. Car une fois Samantha morte, deux répliques sont arrivées pour occuper sa place. Comme si sa maîtresse avait conservé l’animal. Mais au lieu de l’empailler et de le poser au-dessus de la cheminée, elle a acheté un second panier...
Un petit luxe réservé aux riches mais qui pose un problème éthique. Dans quelques années, le clonage humain sera-t-il légal ? Et aura-t-on le droit de cloner un cher disparu pour qu’un avatar prenne sa place ? Laeticia doit se dire qu’elle l’a échappé belle. Mes oreilles aussi.
BD : Succession compliquée à la Cour des Miracles
➤ « La Cour des Miracles » (tome 1), Soleil Quadrants, 15,50 €
mercredi 28 février 2018
De choses et d'autres - Ressentiment
Une vague de froid déferle sur la France avec furie en provenance des steppes russes. On ne peut pas parler d’information en soi. En février, dans l’hémisphère nord, le thermomètre monte rarement à 20°. Par contre les explications sur les températures réelles et ressenties sont passionnantes. Un petit 2° se transforme en -4° si le vent est soutenu et en provenance du nord. Dans la région, on connaît bien ce phénomène. La tramontane est synonyme de soleil. De chaleur aussi à l’intérieur d’une véranda fermée exposée plein sud. Mais à l’extérieur il fait froid, glacial parfois.
Cette équation est-elle vérifiable en toute occasion ? Je me suis posé la question en voyant passer une photo sur Twitter. Sur un panneau ces quelques mots « Nombre d’enfants : 2. Ressenti: 14. »
Une révélation sur des situations particulières au cours desquelles mon ressenti ne correspond pas à la réalité. Une sorte de théorème de la subjectivité face aux éléments. Prenez les grands magasins en période de fin d’année. Quand certains parviennent à slalomer entre les chariots comme si de rien n’était, je m’enfuis comme un agoraphobe dépressif qui aurait finalement changé d’avis devant le pire suicide qu’il avait pu imaginer.Même principe sur les retards. Comment faire comprendre à un maniaque de l’exactitude que ce petit retard d’un quart d’heure (parfois 30 minutes, on ne va pas pinailler) n’est pas grave ? À peine quelques millièmes de secondes en comparaison de la durée totale de notre existence. Retard réel de notre côté : 15 minutes, ressenti : 2 secondes. Retard réel de son côté : 15 minutes, ressenti : trois siècles. Néanmoins, de deux secondes à trois siècles, on a le temps de se les geler grave.
Cinéma - L’amitié plus forte que les drogues dans "La fête est finie"
Céleste (Clémence Boisnard) et Sihem (Zita Hanrot) ont un point commun. De ceux dont on se passerait bien et qui font tâche sur un CV : toxicomanes. Elles se rencontrent pour la première fois dans un centre fermé où elles tentent de décrocher. Marie Garel-Weiss pour son premier long-métrage a puisé dans son expérience personnelle pour bâtir les personnalités de ses deux héroïnes. Et raconter avec sensibilité mais réalisme aussi leur long chemin vers le décrochage, une vie « clean ».
■ Comment se sortir de la drogue ?
Céleste, à peine adulte, semble plus rebelle que Sihem, 26 ans. Leurs premiers échanges sont tendus. On devine que l’arrivée dans ce type d’établissement n’est jamais une décision prise de gaîté de cœur. Alors pour accepter cette situation, on a tendance à être dur avec les autres pensionnaires. Qui vous le rendent bien. Conséquence les deux filles, arrivées le même jour, vont finalement se trouver des points communs et devenir amies. Très proches même. Un peu trop selon les autres convalescents.
Un premier avertissement pour Céleste et Sihem qui ne pourront plus faire dortoir commun. Alors la nuit elles se retrouvent en secret, rêvent de la vie dehors. Et sur un coup de tête, elles partent. Juste pour manger un « grec ». Cela va marquer leur expulsion définitive et sans possibilité de retour au centre. Car les encadrants ont compris qu’en s’aidant trop, elles s’empêchaient mutuellement de s’en sortir seules.
Le film questionne alors sur la meilleure façon de se sortir de la drogue. Groupe de parole, vie d’ascète et solitude contre amitié sincère et soutien mutuel ? Le retour dans la société, avec ses difficultés matérielles et ses tentations donne en partie la réponse. Certes Céleste et Sihem sont en permanence ensemble et profitent l’une de l’autre, mais quand la plus âgée fait des efforts pour s’insérer, la plus jeune se laisse aller. Et quand l’une plonge, l’autre comprend qu’elle ne s’en sortira pas si elle reste avec elle.
Excellente photographie des méthodes actuelles pour rendre leur libre choix aux toxicomanes (notamment sur les groupes de prise de parole), le film révèle deux comédiennes brillantes. Clémence Boisnard, très nature, joue la fougue et la folie alors que Zita Hanrot, plus secrète et torturée, doit passer par plus de niveaux. Froide, chaleureuse, obstinée, désespérée, toute une palette de sentiments qu’elle retranscrit à merveille.
➤ « La Fête est finie », drame de Marie Garel-Weiss (France, 1 h 33) avec Zita Hanrot, Clémence Boisnard.
Livre sur le cinéma - Harcourt, photos et studio de légende
Studio Harcourt. La signature au bas des photos de stars toujours un peu évanescentes a fait le tour du monde. A la base c’est une jeune photographe, Cosette Harcourt, associée à deux patrons de presse qui a créé ce Studio, devenu le passage obligé de toutes les célébrités du cinéma français et mondial. Du noir et blanc classieux, comme une signature de l’esprit distingué français.
Le livre de Guillaume Evin revient sur la saga de ce studio de légende. Personnalité de sa créatrice mais aussi techniques de « fabrication » de ces clichés où « on sculpte la lumière (...) afin que le modelé de chaque visage soit sublimé ». Des visages il y en a des centaines dans ce livre, qui retrace toute l’histoire du cinéma français de ces 80 dernières années.
➤ « Cosette Harcourt », Guillaume Evin, Hugo Doc, 19,50 €
DVD et blu-ray - "Le sens de la fête" bien placé aux Césars
Ce vendredi, le cinéma français célèbre ses meilleurs éléments. Les césars ont de nouveau placé deux films en tête des nominations. La lutte sera rude entre « Au revoir là-haut » d’Albert Dupontel et « 120 battements par minutes » de Robin Campillo.
Mais attention, parfois ce sont les outsiders qui tirent leur épingle du jeu. «Le sens de la fête » du duo Eric Toledano, Olivier Nakache, avec 10 nominations, ne devrait pas revenir bredouille. Pour vous en persuader, n’hésitez pas à regarder ce film choral en vidéo dominé par un Jean-Pierre Bacri (nominé) exceptionnel.
Ce chef d’entreprise en pleine déroute sentimentale, doit assurer la pérennité de son affaire et gérer un mariage qui s’annonce comme une catastrophe inéluctable. Les gags fusent comme des bouchons de champagne et les nombreux bonus permettent de prolonger ce grand éclat de rire.
➤ « Le sens de la fête », Gaumont, 14,99 €
mardi 27 février 2018
De choses et d'autres - Ondes divines
En Grande-Bretagne, la couverture internet en haut débit passera prochainement par les voies (prétendues impénétrables) de Dieu. Du moins par les églises et paroisses qui pourront accueillir des antennes relais wifi sur les clochers. Un accord a été signé entre l’exécutif et l’église anglicane : contre rétribution, les opérateurs pourront louer le sommet des édifices religieux (16 000 églises et 12 500 paroisses quand même) et y installer leur matériel. Le gros avantage de ce plan consiste en ce que la grande majorité des bâtiments concernés est à la campagne, campagne justement mal desservie pour l’instant par internet. Les zones blanches disparaîtront et la promesse de David Cameron, en 2015, l’accès au très haut débit à tous les foyers et entreprises en 2020 pourra finalement être tenue. Merci mon Dieu.
Cette initiative anglaise pourrait-elle donner des idées en France ? Tout en étant mé- créant, je prie pour qu’il n’en soit rien. Franchement, j’ai été échaudé par les multiples études et controverses concernant les effets néfastes des ondes électromagnétiques sur la population. Les relais de téléphonie mobile installés sur les châteaux d’eau ou bâtiments en pleine ville ont dû déménager après des luttes parfois acharnées de collectifs déterminés.
Alors si on truffe nos clochers d’émetteurs pour arroser les villages, ce n’est plus à l’occasion de la messe du dimanche qu’il y aura un peu de monde sur le parvis de l’église, mais à chaque jour de manifestation pour le démontage de ces appareillages du diable. Je m’emballe un peu, les ondes ne sont pas l’œuvre de Satan, bien qu’à écouter le calvaire de certains électro-sensibles, on pourrait croire aux pires damnations. Alors le wifi sur les clochers, oh my God.








