mercredi 13 septembre 2017

Cinéma - Et Suzanne sauva le déserteur Paul


Échapper à la guerre, aux tranchées, à la mort. Paul Grappe (Pierre Deladonchamps), jeune Français marié à Louise (Céline Salette) se mutile un doigt. Mais cela ne suffit pas. Ses supérieurs veulent le renvoyer au front.

Il décide alors de déserter et de se cacher dans la cave de sa chérie, couturière. Il passe plusieurs semaines enfermé, tournant en rond comme un damné, privé de lumière, de vie. La police le cherche. Louise est surveillée. Il risque le peloton d’exécution s’il est découvert. C’est Louise qui la première a eu l’idée de la grimer en femme pour lui permettre de sortir.

Amour libre

Perruque, rouge à lèvres, fard à paupière, robe, collier pour dissimuler sa pomme d’Adam et le voilà transformé en Suzanne. Dans un premier temps, très mal à l’aise dans ces vêtements de femme, il ne sort que la nuit.

C’est ainsi qu’il découvre le bois de Boulogne et ses lieux de rendez-vous. Suzanne impressionne. Paul s’abandonne.

Cette histoire véridique, racontée dans le livre « La garçonne et l’assassin : histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des Années folles », écrit par Fabrice Virgili et Danièle Voldman, paru en 2011 chez Payot, donne l’occasion à André Téchiné de signer un film sombre, ambiguë et passionné. Plus que la transformation d’un homme en femme, c’est la destruction d’un couple qui est mise à nue dans ce drame, "Nos années folles". Car Suzanne, va de plus en plus se montrer. Faisant commerce de son corps si particulier auprès des amateurs d’amour libre du Bois. Et elle ne se cache plus le jour. Louise acceptant de jouer la comédie, comme si dans ces années folles (la guerre vient juste de se terminer), elle était devenue lesbienne, déçue par la désertion de son mari, ce traître.

Quelques années après l’Armistice, les députés votent l’amnistie pour les déserteurs. Paul peut refaire surface. Suzanne le vit très mal. Il trouvera une solution de répit quand un dramaturge (Michel Fau) voudra adapter son histoire dans un spectacle. Paul tenant les deux rôles principaux : le sien et celui de Suzanne. Mais cette dernière sera la plus forte. Au grand désespoir de Louise. 

➤ "Nos années folles", biopic de André Téchiné (France, 1 h 43) avec Pierre Deladonchamps, Céline Sallette, Grégoire Leprince-Ringuet, Michel Fau.

DVD et blu-ray - Les ténèbres selon Wes Craven

Haïti, ses tontons-macoutes, ses dictateurs, le vaudou et ses zombies. En 1987, après le succès de ses précédents films d’horreur, Wes Craven décroche un gros budget pour tourner un film en Haïti autour du vaudou. Il veut adapter le livre d’un anthropologue qui prétend avoir assisté à des séances de zombification.

« L’emprise des ténèbres », reprise en blu-ray dans une version restaurée accompagnée d’un livre très complet sur le phénomène, aborde ce phénomène de façon très rationnelle. Le chercheur américain qui se rend à Port-auPrince (Bill Pullman) cherche avant tout un médicament pour améliorer les anesthésies. Mais il va se retrouver piégé dans ce monde entre fantastique et terreur. Une véritable descente aux enfers, au cours de laquelle il va vivre des expériences terrifiantes.

Pas de morts-vivants à la Romero dans ce film qui dénote un peu dans la filmographie de Wes Craven, mais des hommes et femmes sous emprise. Avec l’envie de se libérer. Un film beaucoup plus politique qu’il n’y parait.

➤ « L’emprise des ténèbres », Wild Side, 24,99 € le coffret bluray + DVD + Livret

De choses et d'autres - Selfie arrière

La justice américaine a tranché. Non, un singe ne peut pas être considéré comme l’auteur d’une photographie et donc en toucher les droits. L’affaire avait fait grand bruit à l’époque et se suivait tel un feuilleton à rebondissements depuis deux ans.

En 2011, David Slater, photographe animalier anglais, part en reportage en Indonésie. Durant une brève absence, un singe, un macaque noir à crête, lui subtilise son boîtier et joue avec. Une fois que le photographe parvient à le récupérer, il découvre dans les images un selfie du petit malin, toutes dents dehors, comme s’il riait. Une photo insolite devenue virale sur le net.

L’histoire se complique quand l’association de défense des animaux PETA poursuit le photographe. Il n’aurait pas le droit d’utiliser cette prise puisqu’il n’en est pas l’auteur. Le seul propriétaire du cliché (et donc bénéficiaire des royalties de sa vente) c’est Naruto. Car au passage, on apprend que le singe porte un nom... À l’issue de plusieurs procès, les juges ont tranché : la photo est bien de David Slater. Une défaite pour les défenseurs des animaux, même si selon les termes d’un accord signé avec le photographe ils toucheront 25 % des futurs revenus du tirage du selfie.

Maintenant il ne reste plus qu’aux membres de PETA de chercher d’autres photos susceptibles de remplir leurs caisses. Je leur suggère de se pencher sur le cas de l’ours de Fontrabiouse. Une photo réalisée par un boîtier automatique. Un piège photographique. Déclenché par la grosse bête elle-même. Aucune discussion, l’ours est bien l’auteur de la photo. Mais cette fois, on ne peut parler de selfie, car le plantigrade, au lieu de sourire comme le singe, a préféré tourner le dos à l’appareil. Comment appelle-t-on un selfie de fessier ?

mardi 12 septembre 2017

De choses et d'autres - Sombre publication de Lefred-Thouron

Nombre d’administrations ont signé des « Livres blancs », mais pour la première fois, un humoriste a tenté, à l’opposé, de proposer un « Livre noir ». Lefred-Thouron, excellent toutes les semaines dans le Canard Enchaîné, sur le principe de la célèbre blague du « Combat de noirs dans un tunnel », a trouvé une bonne cinquantaine de variantes de « Dark Vador aux cabinets » à la « Mer Noire à marée haute » en passant par le très osé « Selfie coloscopique ». Cela ressemble à une belle escroquerie car, niveau dessin, l’auteur ne s’est pas trop cassé la tête.

En réalité, la couverture de cet album avait été présentée dans un numéro d’avril de Fluide Glacial dans une fausse publicité des albums à venir. Un bête poisson d’avril, sorte de provocation éditoriale potache. Mais, vu le nombre de lettres de lecteurs réclamant à cor et à cri la date exacte de parution du dit album, la maison d’édition a finalement décidé de finaliser le projet. Deux jours plus tard Lefred-Thouron avait rendu sa copie. On ne peut que regretter une chose, cet album

Mince, la lumière a été coupée quand j’ai commencé à dire du mal du livre. Bizarre...

➤ « Le livre noir », Fluide Glacial, 9,90 €

lundi 11 septembre 2017

BD - Kurdy Malloy, avant sa rencontre avec Jeremiah


Une aventure de Jeremiah sans Jeremiah ? Hermann a osé. Il se penche dans ce 35e album sur le second personnage important de la série : Kurdy. À l’époque il est déjà en fuite. Mais c’est une casquette qu’il porte et pas son casque militaire. Il trouve refuge dans les jupes de Mama Olga, vieille femme obèse, dérangée, parlant avec une croix, persuadée d’y voir le fantôme du Christ. Enfin pas si folle puisqu’elle devine dans Kurdy le portrait d’une « mule » pour transporter de la drogue dans un camp de rééducation voisin. Cela tombe bien Kurdy veut s’y rendre pour retrouver un ami qui a une information essentielle à lui communiquer. Un épisode très « grande évasion » que tous les fans de la série apprécieront.
➤ « Jeremiah » (tome 35), Dupuis, 12 €


De choses et d'autres - En pilotage automatique

Pour améliorer la sécurité routière, un simple chiffre donne l’ampleur du problème et donne des pistes pour l’avenir: 90 % des accidents sont dus à une erreur humaine. La logique exige donc, pour réduire drastiquement les collisions et autres sorties de route, de supprimer purement et simplement la conduite manuelle. Enlevez les conducteurs et les routes redeviendront sûres. Un argument que tous les chercheurs en intelligence artificielle utilisent à outrance pour expliquer au quidam que d’ici 2020, les voitures autonomes seront majoritaires. 

Il y a encore des progrès à faire, mais on en rêve déjà un peu de ces bagnoles qui, en plus de faire des créneaux toutes seules (déjà vrai si j’en crois les publicités à la télé, la mienne, un peu vieille n’a pas cette option à mon grand désespoir), pourraient nous obéir au doigt et à l’œil. Ou à la parole. On ne choisirait plus le modèle en fonction de la couleur ou de sa vitesse, mais de la voix, plus ou moins mélodieuse, de l’engin.

Je m’imagine, dans dix ans, aller au boulot de cette façon: je m’installe dans l’habitacle et commande de ma voix martiale de pré retraité : « Bonjour Titine*, conduis-moi au journal s’il te plaît ». « La circulation, fluide, fera que nous serons arrivés dans 8 minutes et 47 secondes. Avez-vous bien dormi ? » « Titine, occupe-toi de tes roues, mes nuits ne regardent que moi. Mets plutôt la radio. » « Vous ne voulez pas en parler ? » « Tu n’es pas ma psy, contente-toi de faire ce que je demande ». « Je vous sens tendu, tendu comme une crampe », me répond-elle ironiquement. Bon sang, dans dix ans le voitures seront autonomes mais en plus elles auront plus d’humour que nous. Misère…  

* Si un jour je dois baptiser ma voiture, je choisirais le nom de Titine. C’est déjà comme ça que j’appelle les tas de ferrailles qui me transportent.

dimanche 10 septembre 2017

Roman - Lecture des entrailles d’un écrivain avec "Mon autopsie" de Jean-Louis Fournier

Iconoclaste. Farfelu. Chantre de l’humour noir. Jean-Louis Fournier accepte toutes les étiquettes. Au point que son dernier ouvrage (présenté comme un roman forcément, mais…) part du principe qu’il est mort. Kaput le Jean-Louis Fournier. Et selon ses dernières volontés, il a donné son corps à la science. Son vieux corps qu’il a traîné toute son existence, entre plateaux de télévision, lieux de tournage de ses documentaires (beaucoup de musées), salons littéraires… Il a eu plusieurs vies professionnelles. Mais une seule mort. Il la raconte avec sa faconde habituelle, usant à tour de rôle de nostalgie, désespoir et salutaire autodérision.

Anxieux, passez votre chemin. La première scène campe le décor: dans « l’amphithéâtre des morts de l’académie de médecine (...) les étudiants vont choisir le cadavre qu’ils vont disséquer pendant l’année universitaire. » Par chance, JeanLouis Fournier est repéré par une charmante étudiante. Il décide de la baptiser Égoïne. Tombe un peu amoureux, évidemment. Il passe de l’humour noir au rire macabre. «Elle est entrée dans ma vie avec une lame ». De bistouri en l’occurrence.

L’auteur va raconter son lent dépeçage. L’étudiante coupe les mains, les observe, puis les pieds et les organes intérieurs, prenant le cœur du romancier en pâmoison devant le minois de son étudiante. Une liste d’organes qui lui permet de revenir sur sa vie, l’autopsie prenant des airs de testament. Et de se remémorer les grandes joies de ce passé révolu, la vie avec sa femme Sylvie, la première fois où il voit son nom dans un générique, sa collaboration puis son amitié avec Pierre Desproges

Ganglion phosphorescent

Égoïne ne sait rien de tout cela. Son cadavre, objet d’étude, n’a pas de nom. Juste de la matière, un exercice pratique. Disséquer les morts pour mieux soigner les vivants, quel paradoxe. Et puis elle arrive au crâne. Extirpe le cerveau, le pèse. Cela n’empêche pas Jean-Louis Fournier de se faire un film : « Sur mon cerveau, elle repère tout de suite une zone très sombre. Certainement là où nichent mes idées noires, le combustible de mon travail, de mes livres, le charbon où j’ai voulu faire naître le feu et la chaleur, mon imagination. Dans le noir, un petit ganglion phosphorescent clignote, peut-être le sens de l’humour. »

De très beaux textes composent ce livre dans lequel Jean-Louis Fournier se met à nu, dans tous les sens du terme, terminant sous forme de fioles et d’os polis par la belle et inabordable Égoïne. 

➤ « Mon autopsie » de JeanLouis Fournier, Stock, 18 €

BD - Des morts à l’assaut du pole Sud

21e et peut-être dernier tome de la série concept « Sept ». Henri Meunier a signé le scénario des aventures de ces « Sept macchabées » et Etienne Le Roux s’est chargé de la mise en images. Au début du XXe siècle, l’Angleterre veut absolument conquérir le pole Sud. Une course avec le grand rival de l’époque, l’Allemagne. Pour tenter de résister aux conditions extrêmes, le ministère de la Guerre ressort de ses placards une machine mise au point par un certain Dr Frankenstein

Sept militaires récemment tués sont « ressuscités » pour aller planter l’Union Jack sur le dernier continent à conquérir. On apprécie particulièrement la description des modifications physiques des morts et la course contre la montre qui se double d’une intrigue sur l’identité d’un des macchabées. Passionnant et inventif. Une des BD à ne pas manquer en cette rentrée.

➤ « Sept macchabées », Delcourt, 15,50 € 

BD - Arme ultime de destruction massive

À la fin de la guerre froide, les Soviétiques ont lancé des programmes ambitieux pour mettre au point des armes nouvelles, capables de leur donner un net avantage sur les Américains. De nos jours, un agent spécial, chargé des opérations secrètes d’élimination, s’est reconverti dans la police. Un shérif d’un tout petit village au fond d’une vallée isolée. Quand un randonneur arrive exténué de la forêt, c’est le branle-bas dans la communauté. Qui est-il ? D’où vient-il ? Quelles sont ses intentions ? 

Le lecteur, lui, est déboussolé. Surtout l’homme égaré est abattu après un interrogatoire sommaire. Sous des airs de polars de province, Kyle Higgins (scénario) et Stephen Mooney (dessin) signent le premier tome d’une ambitieuse et très originale série entre espionnage et politique fiction.

➤ « The dead Hand » (tome 1), Glénat, 14,95 €


BD - Une Dame de fer indestructible

Ce roman graphique de Michel Constant débute le jour de la mort de Margaret Thatcher. Dans ce petit pub d’une ville côtière près de Douvres, c’est la liesse. Donald le patron offre une tournée générale. Cela ne lui coûte pas très cher car plus personne ne fréquente son établissement. Ce n’est pas comme il y a 30 ans, quand il était un jeune adulte et qu’il faisait les 400 coups avec son meilleur ami Owen et la fille du trio, Amy, qui n’a jamais pu choisir entre les deux. 

La bande va se reformer. Pour une mauvaise nouvelle. Donald, cancéreux, n’a plus que quelques semaines à vivre. Il voulait revoir ses amis. Et surtout ressortir du garage la seule et véritable « Dame de fer » qu’ils connaissent : une Norton Manx, moto de légende… Dessinée dans un style franco-belge entre réalisme et rondeurs caricaturales, cette histoire, malgré sa nostalgie, est résolument optimiste. Même parfois un petit peu trop naïve. Mais l’utopie, dessinée, débouche parfois sur une réalité souriante.

➤ « La dame de fer », Futuropolis, 15 €