mercredi 18 octobre 2017

Cinéma - Le dard de l’art contemporain

THE SQUARE. Claes Bang incarne Christian, un conservateur de musée aux multiples péripéties. 



Palme d’or surprise en mai dernier au festival de Cannes, « The Square » de Ruben Östlund ne laisse personne indifférent. Pas toujours pour de bonnes raisons. Ce film fait partie des catégories d’œuvres que l’on adore ou qu’on déteste. Pas de juste milieu, de ce jugement tiède et ambigu caractérisant la majorité de la production cinématographique actuelle. Reste que cette satire de la société contemporaine européenne évoluée a le mérite de poser beaucoup de questions et de nous forcer à nous remettre en cause dans les pas du personnage principal, Christian (Claes Bang), conservateur d’un musée d’art contemporain suédois. 

Première situation clivante quand il sort de la gare centrale pour se rendre au travail, le nez dans son téléphone portable comme 80 % de la foule. Des cris au loin. Des appels au secours… Une femme arrive en courant. Se réfugie derrière un homme, juste à côté de Christian. Une personne arrive en hurlant de rage. Christian et l’autre homme s’interposent et font fuir l’importun. La jeune femme disparaît. Un grand sourire illumine la face de Christian, quadra en costume peu habitué à prendre des risques. Cette poussée d’adrénaline le met en joie. Elle ne dure pas longtemps. Cinq minutes plus tard il découvre que tout cela n’était qu’une mise en scène. Dans l’altercation il a été délesté de son téléphone, de son portefeuille et même des boutons de manchette qui lui venaient de son grand-père. 

Le spectateur, après s’être interrogé « Dans une telle situation, quelle aurait été mon attitude? Courage ou fuite ? » n’a pas le temps de répondre qu’une seconde interrogation l’assaille : comment puis-je être aussi naïf… Et de constater qu’on vient immédiatement de se glisser dans la peau de Christian, but premier du réalisateur. 

Obsession 

La suite est tout aussi déroutante. Il doit lancer une nouvelle exposition, trouver des fonds pour financer l’avenir, séduire une journaliste, gérer tant bien que mal le quotidien quand il a la garde de ses filles. Une vie déjà compliquée devenant carrément inextricable par son obsession de retrouver ses biens et de faire payer ces voleurs audacieux. 

Si l’ensemble paraît parfois décousu, il est pourtant d’une grande intelligence. Tout est important dans cette descente aux enfers d’un homme ayant réussi. Ruben Östlund filme son héros comme une coquille vide ballottée sur les flots. À chaque écueil une nouvelle difficulté. Claes Bang est excellent dans ce rôle aux nuances subtiles. Lui, aurait mérité le prix d’interprétation. La Palme fait encore polémique. Mais ce débat est sans fin et dans dix ans personne ne sera toujours d’accord. Exactement comme l’art contemporain ; l’autre vedette du film, encore plus malmené que la bourgeoisie cultivée suédoise, forcément novateur, parfois reconnu, mais jamais véritablement installé car c’est le fondement même de son existence. Le contemporain ne dure jamais longtemps. 

➤ «TheSquare», comédie dramatique de Ruben Östlund (Suède, 2h31) avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West. 


Singeries à table


Quelques moments de bravoure permettent à «The Square» de marquer durablement les esprits. Comme si le réalisateur, en plus de penser à son film comme un tout, avait voulu y intégrer des moments forts que l’on pourrait presque extraire de l’ensemble et présenter comme des courts métrages indépendants. On met dans le lot la scène du préservatif entre Christian et sa maîtresse d’un soir, la jolie journaliste américaine si bizarre (Elisabeth Moss). Non seulement elle vit avec un singe, mais en plus elle tient expressément à mettre elle-même le préservatif usagé dans la poubelle de la salle de bain. 

Reste le passage le plus fort, le plus symbolique du film. Dans sa dramaturgie mais aussi sa symbolique. Christian, pour honorer les nombreux mécènes apportant de l’argent frais au musée, les invite à un dîner de gala. Lustres au plafond, serveurs en tenues, grande cuisine. Une caricature d’une certaine bourgeoisie bien pensante. 

Pour les remercier, Christian organise une performance avec un artiste qui va endosser le rôle d’un singe s’incrustant dans le repas. Un singe curieux, sans manière, hurlant et vociférant, utilisant la peur pour imposer sa domination. Pour jouer cet artiste, le réalisateur a fait appel à un pro des plateaux de cinéma. Il a des dizaines de films à son actif, des millions d’entrées, pourtant on voit son visage à l’écran pour la première fois. Terry Notary est un chorégraphe expert en attitude simiesque. Il a interprété, avant trucages, Rocket dans la dernière Planète des singes, des Orcs dans la trilogie du Hobbit et le fameux Kong dans «Skull Island ». Son mimétisme est saisissant. La scène forte du film, avec un final comme seul Ruben Östlund sait les écrire et les filmer. 

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