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lundi 5 septembre 2022

Cinéma - “Sans filtre” massacre le capitalisme et le luxe

Palme d’or à Cannes, Sans filtre est une féroce satire des dérives de la société capitaliste et consumériste

Le dîner du commandant (Woody Harrelson) va virer à la farce macabre. Plattform-Produktion


Rarement un film aura aussi bien démasqué les dérives de notre société capitaliste occidentale. Sans filtre, de Ruben Östlund, est d’une méchanceté qui n’a d’égale que sa justesse. Un pamphlet féroce qui est reparti de Cannes avec la Palme d’or. Méritée, même si le long-métrage (2 h 30) est parfois inégal. 

La première partie, sur la relation déséquilibrée entre deux mannequins (une femme et un homme), tout en abordant le problème des inégalités salariales, inversées dans ce cas précis, est un peu répétitive. Le final, sur une île déserte, avec quelques rescapés d’un naufrage, aurait mérité un film à lui tout seul. Certains regretteront, d’ailleurs, une fin un peu trop ouverte.  Reste la prouesse de ce Sans filtre, toute la partie se déroulant sur un yacht de luxe réservé à des croisières destinées aux ultra-riches. On retrouve, à bord, les deux mannequins, par ailleurs influenceurs, Carl (Harris Dickinson) et Yaya (Charlbi Dean Kriek). 

Ils vont côtoyer un oligarque russe, fier de clamer partout qu’il a fait fortune en « vendant de la merde » (il commercialise des engrais), le patron très coincé d’une start-up ou un couple de vieillards anglais, charmants, polis et prévenants, si ce n’est qu’ils ont gagné des milliards en vendant des mines antipersonnel à toutes les dictatures de la planète. Sur ce bateau, loin du bruit du monde et surtout des pauvres, les clients ont tous les droits. Quand la femme du Russe décide que les employés doivent aller se baigner, la décision est immédiatement validée par la responsable du personnel. 

Un monde feutré, où Carl et Yaya font un peu figure de tâches car, eux, ne sont pas encore riches à millions. La croisière leur est offerte, en échange de photos et de vidéos dithyrambiques. Un seul problème sur ce bateau : le capitaine (Woody Harrelson). Lors du classique et très attendu repas du commandant, il reçoit à sa table les plus riches. Mais ce soir-là, la mer est démontée. 

Rapidement, caviar, champagne, poulpe et autres mets raffinés se transforment en jets de vomis à l’effet burlesque absolument réjouissant. Ruben Östlund semble prendre beaucoup de plaisir à filmer ces très distingués capitalistes transformés en simples outres nauséeuses, glissant et roulant tels des ballots à l’abandon dans le roulis de la coursive répugnante de dégueulis et de merde. 

Le capitalisme dans toute son horreur. Sans filtre.

Film de Ruben Östlund avec Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek, Dolly de Leon, Woody Harrelson, Jean-Christophe Folly


mercredi 18 octobre 2017

Cinéma - Le dard de l’art contemporain

THE SQUARE. Claes Bang incarne Christian, un conservateur de musée aux multiples péripéties. 



Palme d’or surprise en mai dernier au festival de Cannes, « The Square » de Ruben Östlund ne laisse personne indifférent. Pas toujours pour de bonnes raisons. Ce film fait partie des catégories d’œuvres que l’on adore ou qu’on déteste. Pas de juste milieu, de ce jugement tiède et ambigu caractérisant la majorité de la production cinématographique actuelle. Reste que cette satire de la société contemporaine européenne évoluée a le mérite de poser beaucoup de questions et de nous forcer à nous remettre en cause dans les pas du personnage principal, Christian (Claes Bang), conservateur d’un musée d’art contemporain suédois. 

Première situation clivante quand il sort de la gare centrale pour se rendre au travail, le nez dans son téléphone portable comme 80 % de la foule. Des cris au loin. Des appels au secours… Une femme arrive en courant. Se réfugie derrière un homme, juste à côté de Christian. Une personne arrive en hurlant de rage. Christian et l’autre homme s’interposent et font fuir l’importun. La jeune femme disparaît. Un grand sourire illumine la face de Christian, quadra en costume peu habitué à prendre des risques. Cette poussée d’adrénaline le met en joie. Elle ne dure pas longtemps. Cinq minutes plus tard il découvre que tout cela n’était qu’une mise en scène. Dans l’altercation il a été délesté de son téléphone, de son portefeuille et même des boutons de manchette qui lui venaient de son grand-père. 

Le spectateur, après s’être interrogé « Dans une telle situation, quelle aurait été mon attitude? Courage ou fuite ? » n’a pas le temps de répondre qu’une seconde interrogation l’assaille : comment puis-je être aussi naïf… Et de constater qu’on vient immédiatement de se glisser dans la peau de Christian, but premier du réalisateur. 

Obsession 

La suite est tout aussi déroutante. Il doit lancer une nouvelle exposition, trouver des fonds pour financer l’avenir, séduire une journaliste, gérer tant bien que mal le quotidien quand il a la garde de ses filles. Une vie déjà compliquée devenant carrément inextricable par son obsession de retrouver ses biens et de faire payer ces voleurs audacieux. 

Si l’ensemble paraît parfois décousu, il est pourtant d’une grande intelligence. Tout est important dans cette descente aux enfers d’un homme ayant réussi. Ruben Östlund filme son héros comme une coquille vide ballottée sur les flots. À chaque écueil une nouvelle difficulté. Claes Bang est excellent dans ce rôle aux nuances subtiles. Lui, aurait mérité le prix d’interprétation. La Palme fait encore polémique. Mais ce débat est sans fin et dans dix ans personne ne sera toujours d’accord. Exactement comme l’art contemporain ; l’autre vedette du film, encore plus malmené que la bourgeoisie cultivée suédoise, forcément novateur, parfois reconnu, mais jamais véritablement installé car c’est le fondement même de son existence. Le contemporain ne dure jamais longtemps. 

➤ «TheSquare», comédie dramatique de Ruben Östlund (Suède, 2h31) avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West. 


Singeries à table


Quelques moments de bravoure permettent à «The Square» de marquer durablement les esprits. Comme si le réalisateur, en plus de penser à son film comme un tout, avait voulu y intégrer des moments forts que l’on pourrait presque extraire de l’ensemble et présenter comme des courts métrages indépendants. On met dans le lot la scène du préservatif entre Christian et sa maîtresse d’un soir, la jolie journaliste américaine si bizarre (Elisabeth Moss). Non seulement elle vit avec un singe, mais en plus elle tient expressément à mettre elle-même le préservatif usagé dans la poubelle de la salle de bain. 

Reste le passage le plus fort, le plus symbolique du film. Dans sa dramaturgie mais aussi sa symbolique. Christian, pour honorer les nombreux mécènes apportant de l’argent frais au musée, les invite à un dîner de gala. Lustres au plafond, serveurs en tenues, grande cuisine. Une caricature d’une certaine bourgeoisie bien pensante. 

Pour les remercier, Christian organise une performance avec un artiste qui va endosser le rôle d’un singe s’incrustant dans le repas. Un singe curieux, sans manière, hurlant et vociférant, utilisant la peur pour imposer sa domination. Pour jouer cet artiste, le réalisateur a fait appel à un pro des plateaux de cinéma. Il a des dizaines de films à son actif, des millions d’entrées, pourtant on voit son visage à l’écran pour la première fois. Terry Notary est un chorégraphe expert en attitude simiesque. Il a interprété, avant trucages, Rocket dans la dernière Planète des singes, des Orcs dans la trilogie du Hobbit et le fameux Kong dans «Skull Island ». Son mimétisme est saisissant. La scène forte du film, avec un final comme seul Ruben Östlund sait les écrire et les filmer.