dimanche 13 novembre 2022

Les faiseurs de miracles du nouveau roman d'Hélène Legrais, "L'alchimiste de Sant Vicens"

Comment imaginer un simple poissonnier à l’origine de ce qui deviendra dans les années 50 un haut lieu des arts en général et de la céramique en particulier ? Voilà ce qu’Hélène Legrais nous conte avec sa verve habituelle dans son nouveau roman, L’Alchimiste de Sant Vicens.


De la fenêtre de sa lingerie, la pièce à couture - la seule dans laquelle son mari n’entre pas - Suzanne contemple avec envie l’effervescence qui règne chez leurs voisins. Elle songe rarement à la Sybille qu’elle était, cette jeune fille romantique qui rêvait d’amour partagé. Sa rencontre avec André Escande scelle son sort. Le professeur de mathématiques rigide et frigide « méprisait la sexualité. Une perte de temps et de contrôle. Un vertige des sens qui égarait la raison. Tout ce qu’il détestait ». André commence d’ailleurs par la déposséder de son identité. Sybille ? Un prénom extravagant. Suzanne convient mieux. Ce mari tyrannique lui concède cependant une fantaisie : le jardin parsemé de roses claires, bien taillées par ailleurs.

Ce jardin grâce auquel la vie de Suzanne prend un tour inattendu.

Un poissonnier passionné

Combien d’invitations leur a-t-il lancées, depuis son installation dans ce qui devient dans les années cinquante l’atelier de céramique de Sant Vicens à Perpignan ? Firmin Bauby, poissonnier et amateur d’art ne les compte plus. C’est donc avec un étonnement ravi qu’il aperçoit Suzanne au milieu des convives d’un mariage célébré dans sa propriété. Il est drôlement amusant et charmant, ce voisin. Aux antipodes de son bonnet de nuit de mari. Très vite, Firmin Bauby la convainc de s’essayer à la céramique. Il lui permet en somme de se redécouvrir en tant que Sybille. Il lui présente son invité permanent, Jean Lurçat, d’autres artistes aussi, Picasso, Trenet, Vadim, un tourbillon de vie, de culture et de beauté.

Mais le véritable changement arrive avec l’installation d’un jeune couple et la naissance de Vivi. La petite pleure beaucoup, sa mère est épuisée et Suzanne, toujours compatissante, lui offre le luxe de quelques heures de sommeil dans leur chambre d’amis qui n’a jamais servi. Vivi grandit mais son comportement reste une énigme pour son entourage, y compris le corps médical. C’est qu’à l’époque, on connaît peu et mal l’autisme.

Intrigué par son manège récurrent - elle se faufile dans la roseraie au travers de la haie - c’est André le premier et contre toute attente, qui arrive à se faire accepter de la petite fille.

La rigueur historique et la passion pour l’émancipation des femmes sont les marques de fabrique de l’autrice Hélène Legrais. Dans ce dernier opus, elle dresse avec délicatesse les portraits croisés d’humains qu’à première vue tout sépare. Et qui au final se rejoignent dans ce difficile et magnifique ballet qu’est la vie.

« L’alchimiste de Sant Vicens » d’Hélène Legrais, Calmann-Lévy, 19,90 €

samedi 12 novembre 2022

Beau livre - Jules Verne et Tardi : génies retrouvés


Écrivain français le plus connu et traduit à l’international, Jules Verne est à la tête d’une œuvre pléthorique. Des dizaines de romans inoubliables, autant de nouvelles lui ont permis d’être présenté comme le père de la science-fiction. Mais cet écrivain était en réalité un touche-à-tout, grand feuilletoniste, maniant avec aisance tous les styles du roman d’aventures à la bête comédie sentimentale. De très nombreux textes ont été publiés après sa mort et certains n’ont été découverts que très tardivement. 

C’est le cas de ces nouvelles reprises dans ce gros volume intitulé Récits retrouvés, bénéficiant d’une cinquantaine d’illustrations pleine page de Tardi. Ces manuscrits retrouvés sont présentés par Christian Robin, directeur de la collection « La bibliothèque Verne ». 

Ne manquez pas la nouvelle San Carlos. Elle se déroule au cœur des Pyrénées et voit un contrebandier échapper à des douaniers grâce à un bateau qui se transforme en sous-marin. Déjà tout le génie de l’écrivain qui n’avait que 28 ans.

« Récits retrouvés », Jules verne, illustrations de Tardi, Cherche Midi, 21,90 €


De choses et d’autres - Éloge de la réunion

Je ne vais pas dire dans ce billet tout le bien que je pense de l’île de la Réunion, petit paradis sur terre perdu au milieu de l’Océan Indien. Malheureusement... Non, il sera plus prosaïquement question du phénomène de la réunionnite qui frapperait avec force de nombreuses sociétés.

Une étude américaine indique qu’un employé d’une grande entreprise assiste en moyenne à près de 18 réunions par semaine. Près d’un tiers de leur temps de travail. Et la grande majorité estime qu’elles ne servent à rien si ce n’est à faire chuter leur productivité.

En France aussi on aime se retrouver autour d’une table pour parler de tout et de rien. Hier personnellement, j’ai assisté à trois réunions dans la journée. Et en présentiel s’il vous plaît. Objectivement, une a été très efficace (même si elle débouche surtout sur une autre réunion à planifier pour clarifier les pistes et projets envisagés), deux autres auraient pu être pliées en 5 minutes, mais en ont duré 20 car la discussion s’est éternisée et a dévié sur des sujets annexes (pourquoi les Hollandais aiment le vélo, que faire quand on égare le corps d’un proche récemment décédé, qui a été enfant de chœur...).

L’étude américaine précise que 71 % des participants aux réunions en profitent pour mener d’autres tâches. Car trop souvent une réunion (ce n’est pas le cas au journal où tout le monde participe), c’est avant tout l’occasion pour celui qui organise de faire passer son message, de se mettre en avant et d’imposer son leadership aux équipes.

Et si on lui enlève ce petit pouvoir, c’est toute la justification de son salaire qui disparaît du jour au lendemain. Dans ce cas, le mieux serait de décider de lui supprimer l’organisation des réunions. Décision qui ne pourrait être prise... qu’en réunion.

Billet paru en dernière page de l’Indépendant le mardi 8 novembre 2022

vendredi 11 novembre 2022

BD - Sel et Schtroumpfs


Comment faire passer des messages politiques dans les BD pour les plus jeunes ? Les scénaristes des Schtroumpfs ont parfaitement assimilé le concept. 

Sous couvert d’aller chercher un peu de sel dans une mine secrète, les Schtroumpfs vont se retrouver à dénoncer le travail forcé des enfants ainsi que la libération des femmes puisque la Schtroumpfette va constater que porter le pantalon est plus pratique que la robe.

 Reste une jolie histoire d’entraide dessinée dans le style de Peyo par Miguel Diaz Vizoso.

« Les Schtroumpfs » (tome 40), Le Lombard, 11,50 €

De choses et d’autres - Du tweet au pouet

Si les voitures électriques et fusées construites par les techniciens d’Elon Musk sont relativement fiables, on ne peut pas en dire autant du réseau social Twitter acheté la semaine dernière par le milliardaire américain.

Du moment qu’il a signé le chèque de 44 milliards de dollars et fait son entrée dans le bâtiment de la société, en portant un lavabo (référence à un jeu de mots entre Think, penser et Sink, lavabo), c’est véritablement panique à bord. Un peu comme si la fusée qui devait coloniser la planète rouge se retrouvait à court de carburant à 10 kilomètres de la surface. La chute va être rude et les dégâts considérables.


Quelques heures après l’arrivée de Musk à Twitter, l’essentiel des cadres prend la porte et ce week-end la moitié des employés de base ont reçu un mail leur signifiant leur licenciement. Jamais rentable, Twitter ne vaut pas ce prix. Mais ce n’est qu’un jouet pour un provocateur aux ressources illimitées.

Et tel un sale gosse, une fois qu’il a bien fait savoir à tout le monde qu’il est le seul maître à bord, il casse le bel engin si prisé des influenceurs et journalistes pour sa réactivité en imposant un abonnement. Beaucoup vont payer. Mais la majorité ne va pas continuer.

Car force est de constater qu’il n’y a pas que du bon sur Twitter. Nombre de comptes complotistes, racistes ou extrémistes y déversent leur haine au quotidien.

Aujourd’hui, certains des abonnés de la première heure cherchent une solution de repli. Mastodon semble le mieux placé. Beaucoup de liberté, pas de surveillance centralisée. Et cette volonté de faire court et incisif. Sans trop se prendre au sérieux puisque sur Mastodon on ne publie pas un tweet mais un pouet.

Billet paru en dernière page de l’Indépendant le lundi 7 novembre 2022

jeudi 10 novembre 2022

BD - Guerre fratricide dans le 66e album des Tuniques Bleues

Si Lambil dessine toujours les Tuniques Bleues, ce 66e album est écrit par Kris. Il y est question de l’immigration irlandaise vers cette Amérique si prometteuse. Mais arrivés en pleine guerre civile, certains ont dû faire des choix. Nord ou Sud ? 

A l’arrivée, des frères devenaient des ennemis. Une histoire qui se termine souvent tragiquement comme dans ces longs combats où Blutch et Chesterfield vont tout faire pour les sauver. 

Un album qui sort un peu de l’esprit de la série, le ton grave l’emportant sur l’humour que Cauvin maniait à la perfection. 

« Les Tuniques bleues » (tome 66), Dupuis, 11,90 €

De choses et d’autres - Vite, un Goncourt !

Donc, au cas où vous avez loupé l’information qui a tourné en boucle jeudi sur toutes les radios et hier dans presque tous les journaux de France et de Navarre, une femme a remporté le prix Goncourt. Brigitte Giraud décroche le prix littéraire français le plus prestigieux pour son roman d’autofiction Vivre vite, paru aux éditions Flammarion.

Une récompense plus que méritée pour ce texte dont l’Indépendant avait fait la critique dimanche dernier dans sa page « Livres ». Le titre du roman est extrait de cette expression prêtée à Lou Reed, « Vivre vite, mourir jeune ». Une phrase présente dans le livre que le mari de Brigitte Giraud lisait la veille de sa mort.


En 1999, il s’est tué au guidon d’une moto japonaise, une Honda 900 CBR Fireblade, un engin surnommé par les motards européens « la moto de la mort ». Ce Goncourt est très rock. Comme la passion du mari de Brigitte Giraud, critique musical au Monde.

La romancière, dans un exercice de style brillant, tente de comprendre l’inexplicable : la fabrication d’un fait divers. Exactement l’enchaînement des circonstances qui font qu’en ce mois de juin 1999, dans une rue de Lyon, un homme meurt sur le bitume. Comprendre, 20 ans après les faits, pour enfin tourner la page. Elle se trouve nombre de raisons pour estimer que c’est sa faute, sa très grande faute, si son mari n’a jamais vécu dans la maison qu’ils venaient d’acheter trois jours auparavant. Mais estime aussi que si ce n’était pas à cause d’elle, d’autres événements extérieurs auraient conduit à la même fin inéluctable.

Un grand livre, sur la mort et surtout les mille raisons, bonnes ou mauvaises, futiles ou essentielles, que l’on se découvre pour continuer à vivre vite après un deuil.

Billet paru en dernière page de l’Indépendant le samedi 5 novembre 2022

mercredi 9 novembre 2022

BD - Indiana Mickey

Les personnages de Walt Disney redeviennent très modernes depuis que des dessinateurs renommés en animent de grandes aventures pour Glénat. 

Alexis Nesme pour la seconde fois s’amuse à plonger Mickey, Donald et Dingo dans une ambiance terrifiante. Partis à la recherche d’un explorateur, ils débarquent sur une île peuplée de créatures inquiétantes. Et pour trouver le trésor du crâne de diamant, ils devront affronter des pièges dignes d’Indiana Jones. 

D’une beauté graphique époustouflante, cette aventure a de plus bénéficié d’une prépublication dans le Nouveau Journal de Mickey.

« Terror-Island », Glénat - Disney, 15 €

De choses et d’autres - Un peu de covid pour finir l’année ?

Cela fait plusieurs mois que je ne vous ai pas parlé, dans cette chronique, de la pandémie de covid. Pourtant, la crise sanitaire est loin d’être terminée. Souvenez-vous, tout avait débuté en Chine. Un pays toujours obnubilé par sa politique zéro covid. En clair, dès qu’un cas est détecté, la réaction est démesurée, pour empêcher toute propagation.

Des millions de personnes confinées et des restrictions de liberté sans commune mesure avec notre propre confinement.

Cette semaine, une femme ayant le covid est passée par le parc d’attractions Disney de Shanghai. Résultat, les autorités ont bouclé la structure, avec à l’intérieur les 6 000 chanceux qui avaient acheté un billet pour profiter des animations mises en place pour Halloween.

J’imagine leur réaction. Dans un premier temps, ils sont contents. La journée d’amusement va se prolonger un peu plus longtemps que prévu. Et puis, l’inquiétude monte. Un vrai cauchemar. Car la police empêche quiconque de quitter les lieux. Combien de temps vont-ils devoir rester cloîtrés avec fantômes et autres monstres ? Et si la maladie était virulente ? Et si le virus avait muté, les transformant tous en zombies ?

Finalement, l’enfermement n’aura duré que 24 heures. Et il suffisait de faire un test et d’être négatif pour sortir libre.

Parfois, je rêve qu’une telle mésaventure arrive à un public que je ne tiens pas en haute estime. Genre les spectateurs d’une corrida, obligés de regarder l’agonie des animaux durant de longues heures, les supporters de l’OM ou du PSG, privés de ravitaillement en liquide mousseux, voire les députés de la majorité relative, contraints de voir l’opposition profiter du blocage pour faire adopter une motion de censure.

Billet paru en dernière page de l’Indépendant le vendredi 4 novembre 2022

mardi 8 novembre 2022

BD - Paris est magique


Le Paris des Merveilles est une série de romans signés Pierre Pevel. Un monde de fantasy, où le monde magique d’Ambremer communique avec le Paris du début du XXe siècle. 

Etienne Willem s’est approprié ce monde pour en signer une adaptation BD parfaite. Ceux qui connaissent déjà cet univers retrouvent Louis Griffont, un mage luttant contrer les forces maléfiques. 

Ce premier tome est une sorte de mise en situation, l’occasion de présenter les protagonistes, une belle et mystérieuse cambrioleuse et une très méchante entité démoniaque.

« Le Paris des Merveilles » (tome I), Bamboo Drakoo, 14,90 €