lundi 8 janvier 2007

Roman - Une « Douce France » inaccessible

Prise dans une rafle de sans papiers, une jeune Française découvre les centres de rétention. Karine Tuil raconte cette descente aux enfers.

A la base, Claire voulait simplement aménager une bibliothèque dans son studio. Un ami lui avait expliqué qu'elle trouverait, devant un magasin de bricolage discount en région parisienne, de la main-d'oeuvre pas chère. Au moment où elle découvre la trentaine de personnes attendant le bon vouloir d'un patron français, la police débarque. Contrôle d'identité. Tout le monde est embarqué. Même elle qui était sur le point d'interroger un ouvrier. Arrivée au commissariat, Claire se rend compte qu'elle n'a pas ses papiers sur elle. Elle remarque aussi Yuri, un sans papier prétendant être biélorusse, taciturne et au charme certain. Quand elle affirme qu'elle est Française, les policiers ne la croient pas.

Cette jeune romancière, dont les parents sont absents actuellement de Paris, se dit que visiter un centre de rétention peut être intéressant. Elle est donc conduite dans le centre de Mesnil-Amelot, juste à côté de l'aérogare d'où décollent les avions qui reconduisent les « irréguliers » hors des frontières françaises. Les gendarmes chargés de surveiller les « retenus » se persuadent que Claire est Roumaine. Elle ne dément pas, usurpe l'identité de l'ancienne femme de ménage de son grand-père et peut ainsi rester dans le centre, le découvrir au plus près et mieux connaître Yuri...

Un monde totalement clos

D'un côté les femmes, de l'autre les hommes. Peu de confort, pas de chauffage, le tout entouré de grillages et de fils de fer barbelés. « Il faut quand même dissuader les gens de revenir en France » explique la fonctionnaire chargée de la gestion du centre. Un centre de rétention qui n'est pas le pire existant selon les déclarations de certains habitués. « C'était un monde totalement clos mais sans vocation carcérale; une organisation réglementée, contrôlée jusqu'aux moindres détails, sans but répressif, une société qui affichait ses contradictions : il s'agissait de retenir contre leur gré des individus qui n'avaient commis aucun crime, en préservant leurs droits les plus élémentaires tout en les privant de l'essentiel, en restant inhospitaliers ».

Elle découvre qu'elle n'est pas la seule à se fabriquer une identité. Tout est bon pour ne pas quitter la France. En devenant Roumaine, elle se raconte une histoire, toutes les histoires de sa famille, immigrés juifs fuyant perpétuellement. « Je revêtais des centaines de masques, en affublais les autres, le centre devenait le lieu du Roman, celui où convergeaient tous les imaginaires possibles, où étaient autorisées toutes les affabulations, et nous détournions le réel, travestissions la vérité au nom du principe de survie ». Et puis il y a Yuri. Il n'y a pas pire endroit pour tomber amoureuse.

Le roman de Karine Tuil, tout en donnant une vision très réaliste des centres de rétention, offre en plus au lecteur un parallèle affolant avec un passé récent montrant d'autres endroits clos, lieux de passage avant une destination redoutée. « Douce France » est un récit d'actualité, au titre très provocateur...

« Douce France » de Karine Tuil. Editions Grasset. 14,90 euros

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