Splendide fresque familiale, Les Contreforts de Guillaume Sire nous plonge au cœur des légendes des Corbières audoises. Pourtant l’histoire est contemporaine. Mais sur ces terres rudes et pauvres, les traditions sont encore ancrées dans la mémoire collective. Notamment quand il s’agit des sinagries. Ces « démones invisibles », aiment hanter certains pics. « Elles ne sont ni bonnes ni mauvaises, et n’agissent pas à proprement parler ; mais elles existent et quand un enfant disparaît, si elles ne sont pas coupables, elles n’y sont pas non plus pour rien : elles n’ont pas avalé l’enfant, mais ne l’ont pas sauvé. Elles sont là. » Une présence palpable autour du château de Montrafet, à quelques kilomètres de Carcassonne. La sinagrie qui tourne autour de ce bâtiment qui tombe en ruine se nomme Loghauss. Un monument en ruines et une famille qui s’accroche à cette possession depuis des siècles.
La famille Testasecca exploite quelques hectares de vignes et débite sa forêt pour en faire du bois de chauffage. Il y a Paul, le père, tel le Minotaure, force de la nature, impétueux, toujours volontaire. Inconscient aussi du danger et des difficultés financières. Diane, la mère, essaie de sauver les meubles. Au sens propre comme au figuré, jonglant avec les prêts à la consommation, les formulaires d’aides incompréhensibles de la communauté européenne et son charme pour adoucir l’impatience des créanciers. Clémence, la fille, bientôt 18 ans, est une sauvageonne bricoleuse. Elle répare et entretient la propriété. Pierre, le dernier, passe ses journées à chasser et braconner dans la garrigue avec son fidèle chien Bendicò. A l’âge de dix ans, Pierre, selon la légende, a été sauvé des flammes d’un feu de forêt par Loghauss « à la condition qu’il devienne sa marionnette ; puis un jour elle le tuerait, elle mangerait son âme, et transformerait son corps en arbre noueux et blanc aux fruits empoisonnés. » Pierre surnommé depuis par les villageois « le Baron perché ».
Une ambiance fantastique mais des problèmes très terre à terre dans ce roman qui dresse aussi le portrait d’une Aude besogneuse mais en proie à des graves difficultés. Tout bascule pour les Testasecca quand le très technocratique service des Monuments historiques considère que « le château, classé au patrimoine national depuis 1840, était sous le coup d’un arrêté de péril. » En clair, des réparations urgentes doivent être réalisées par les propriétaires. Sinon il sera saisi les Testasecca chassés de leurs terres. Incapables de trouver de nouveaux financements, victimes d’aigrefins, les quatre décident dès lors de défendre leur bien. Quitte à passer hors la loi et devoir subir l’assaut de dizaines de gendarmes lourdement armés.
Guillaume Sire, enseignant à Toulouse, a voulu rendre hommage à la terre de son enfance. On retrouve dans ce roman picaresque toute la beauté des Corbières, leur âpreté. Vivre sur les contreforts de Montrafet se mérite. Et si vous n’en êtes pas digne, gare à Loghauss, la sinagrie qui veille sur ces terres.
« Les contreforts » de Guillaume Sire, Calmann-Lévy, 19,90 €

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