dimanche 10 septembre 2017

Roman - Lecture des entrailles d’un écrivain avec "Mon autopsie" de Jean-Louis Fournier

Iconoclaste. Farfelu. Chantre de l’humour noir. Jean-Louis Fournier accepte toutes les étiquettes. Au point que son dernier ouvrage (présenté comme un roman forcément, mais…) part du principe qu’il est mort. Kaput le Jean-Louis Fournier. Et selon ses dernières volontés, il a donné son corps à la science. Son vieux corps qu’il a traîné toute son existence, entre plateaux de télévision, lieux de tournage de ses documentaires (beaucoup de musées), salons littéraires… Il a eu plusieurs vies professionnelles. Mais une seule mort. Il la raconte avec sa faconde habituelle, usant à tour de rôle de nostalgie, désespoir et salutaire autodérision.

Anxieux, passez votre chemin. La première scène campe le décor: dans « l’amphithéâtre des morts de l’académie de médecine (...) les étudiants vont choisir le cadavre qu’ils vont disséquer pendant l’année universitaire. » Par chance, JeanLouis Fournier est repéré par une charmante étudiante. Il décide de la baptiser Égoïne. Tombe un peu amoureux, évidemment. Il passe de l’humour noir au rire macabre. «Elle est entrée dans ma vie avec une lame ». De bistouri en l’occurrence.

L’auteur va raconter son lent dépeçage. L’étudiante coupe les mains, les observe, puis les pieds et les organes intérieurs, prenant le cœur du romancier en pâmoison devant le minois de son étudiante. Une liste d’organes qui lui permet de revenir sur sa vie, l’autopsie prenant des airs de testament. Et de se remémorer les grandes joies de ce passé révolu, la vie avec sa femme Sylvie, la première fois où il voit son nom dans un générique, sa collaboration puis son amitié avec Pierre Desproges

Ganglion phosphorescent

Égoïne ne sait rien de tout cela. Son cadavre, objet d’étude, n’a pas de nom. Juste de la matière, un exercice pratique. Disséquer les morts pour mieux soigner les vivants, quel paradoxe. Et puis elle arrive au crâne. Extirpe le cerveau, le pèse. Cela n’empêche pas Jean-Louis Fournier de se faire un film : « Sur mon cerveau, elle repère tout de suite une zone très sombre. Certainement là où nichent mes idées noires, le combustible de mon travail, de mes livres, le charbon où j’ai voulu faire naître le feu et la chaleur, mon imagination. Dans le noir, un petit ganglion phosphorescent clignote, peut-être le sens de l’humour. »

De très beaux textes composent ce livre dans lequel Jean-Louis Fournier se met à nu, dans tous les sens du terme, terminant sous forme de fioles et d’os polis par la belle et inabordable Égoïne. 

➤ « Mon autopsie » de JeanLouis Fournier, Stock, 18 €

BD - Des morts à l’assaut du pole Sud

21e et peut-être dernier tome de la série concept « Sept ». Henri Meunier a signé le scénario des aventures de ces « Sept macchabées » et Etienne Le Roux s’est chargé de la mise en images. Au début du XXe siècle, l’Angleterre veut absolument conquérir le pole Sud. Une course avec le grand rival de l’époque, l’Allemagne. Pour tenter de résister aux conditions extrêmes, le ministère de la Guerre ressort de ses placards une machine mise au point par un certain Dr Frankenstein

Sept militaires récemment tués sont « ressuscités » pour aller planter l’Union Jack sur le dernier continent à conquérir. On apprécie particulièrement la description des modifications physiques des morts et la course contre la montre qui se double d’une intrigue sur l’identité d’un des macchabées. Passionnant et inventif. Une des BD à ne pas manquer en cette rentrée.

➤ « Sept macchabées », Delcourt, 15,50 € 

BD - Arme ultime de destruction massive

À la fin de la guerre froide, les Soviétiques ont lancé des programmes ambitieux pour mettre au point des armes nouvelles, capables de leur donner un net avantage sur les Américains. De nos jours, un agent spécial, chargé des opérations secrètes d’élimination, s’est reconverti dans la police. Un shérif d’un tout petit village au fond d’une vallée isolée. Quand un randonneur arrive exténué de la forêt, c’est le branle-bas dans la communauté. Qui est-il ? D’où vient-il ? Quelles sont ses intentions ? 

Le lecteur, lui, est déboussolé. Surtout l’homme égaré est abattu après un interrogatoire sommaire. Sous des airs de polars de province, Kyle Higgins (scénario) et Stephen Mooney (dessin) signent le premier tome d’une ambitieuse et très originale série entre espionnage et politique fiction.

➤ « The dead Hand » (tome 1), Glénat, 14,95 €


BD - Une Dame de fer indestructible

Ce roman graphique de Michel Constant débute le jour de la mort de Margaret Thatcher. Dans ce petit pub d’une ville côtière près de Douvres, c’est la liesse. Donald le patron offre une tournée générale. Cela ne lui coûte pas très cher car plus personne ne fréquente son établissement. Ce n’est pas comme il y a 30 ans, quand il était un jeune adulte et qu’il faisait les 400 coups avec son meilleur ami Owen et la fille du trio, Amy, qui n’a jamais pu choisir entre les deux. 

La bande va se reformer. Pour une mauvaise nouvelle. Donald, cancéreux, n’a plus que quelques semaines à vivre. Il voulait revoir ses amis. Et surtout ressortir du garage la seule et véritable « Dame de fer » qu’ils connaissent : une Norton Manx, moto de légende… Dessinée dans un style franco-belge entre réalisme et rondeurs caricaturales, cette histoire, malgré sa nostalgie, est résolument optimiste. Même parfois un petit peu trop naïve. Mais l’utopie, dessinée, débouche parfois sur une réalité souriante.

➤ « La dame de fer », Futuropolis, 15 €

BD - La dernière croisade d’un incroyable trio


Ils sont trois, un chevalier, un moine et une princesse arabe. Trois sur les routes de France au cœur de ce moyen âge où l’essentiel de l’actualité, déjà, tournait autour d’un conflit religieux. D’un côté les chrétiens, de l’autre les musulmans. Au centre, la Terre sainte et des reliques. Le chevalier Brayard revient d’un long périple au cours duquel il a surtout tué et oublié son morne quotidien. Repu de sang et d’aventures, il rentre au bercail escortant le moine Rignomer qui lui ramène les reliques de la sainte de son ordre. En chemin il tombe sur une donzelle vindicative ; la princesse Hadiyatallah. La fille de ce dignitaire, capturée, représente une belle rançon. 
Zidrou, au scénario, livre une de ces histoires dont il a le secret, avec de l’humain, du marrant et de l’authentique. On rit beaucoup aux refrains des chansons paillardes de Brayard, on compatit avec Rignomer, au destin peu palpitant de moine copiste. Et puis on tombe follement amoureux de la petite princesse, prête à tout pour rentrer au pays. Le Barcelonais Francis Porcel au dessin donne toute sa rudesse à cette geste moyenâgeuse très moderne finalement et qui aurait fait un excellent film dans le genre de « La chair et le sang » de Paul Verhoeven.
➤ « Le chevalier Brayard », Dargaud, 14,99 €

BD - Titeuf, l’enfance n’est plus tout à fait innocente


Retour aux fondamentaux pour Zep, le papa de Titeuf. Après avoir testé l’histoire longue puis vieilli son héros pour lui faire découvrir le monde merveilleux de l’adolescence, Titeuf, le vrai, le seul, l’unique, le dieu des cours de recréations est de retour dans son exercice favori : le gag en une planche avec pas mal de pipi, du caca et un brin de sexe pour les nuls. Mais Zep, qui s’est aussi révélé depuis quelques années comme un excellent dessinateur d’humour politique, très sensible et intelligent pour mettre le doigt sur les sujets qui fâchent, n’hésite pas non plus à faire référence à l’actualité. Une goutte de politique dans un océan de drôlerie. 
Car dans cet album, vous rirez de l’interprétation de Titeuf d’une fellation, mais aussi de sa façon d’intégrer ces nouveaux à l’école, des réfugiés qui ont fui la guerre pour venir habiter près de chez lui. Et aller à l’école ! Quelle horreur ! Le dessin est toujours aussi précis et expressif, les gags souvent efficaces, même si l’attrait de la nouveauté a fait un peu son temps.
➤ « Titeuf » (tome 15), Glénat, 10,50 € 



Rentrée littéraire - Mère en mouvement

Elle a trois enfants et plus de travail. Trois enfants et plus de mari. Reine est au bord du gouffre. Le début du roman de Jean-Luc Seigle est saisissant. Une tension dès les premières pages, comme pour mieux comprendre comment, quand on n’a plus d’espoir, tout devient possible, même le pire. Reine est une parmi tant d’autres. Une de ces femmes abandonnées, recroquevillées. Son salut, elle le trouvera peut-être dans cette vieille mobylette bleue qui l’attend dans le garage. L’engin se transforme en fidèle coursier et c’est en le chevauchant qu’elle va se lancer dans les nouvelles batailles de sa vie.

Un roman social, qui épouse les courbes de la vie : de très bas à très haut, des dépressions les plus profondes aux moments de bonheur dus à l’amour, de la « Femme à la mobylette » à la « Reine en mobylette ».

 ➤ « Femme à la mobylette », Jean-Luc Seigle, Flammarion, 19 €

Livres de poche - Récits de vies contrariées

Déjà épuisés par la routine des violences, trois gardiens de la paix se voient confier une mission inhabituelle. Une reconduite à la frontière. À Roissy. De là, le réfugié tadjik qu’ils escortent s’envolera pour une mort certaine. Dans le huis clos de la voiture sérigraphiée : quatre corps, quatre consciences, quatre tragédies personnelles. Suffit-il vraiment d’ouvrir les yeux pour changer le monde ? Un roman coup de poing en cours d’adaptation au cinéma.

➤ « Police » de Hugo Boris, Pocket, 5,95 €

Un jour du printemps 1963, une voiture se gare sur la grand-place de Tilliers, petite ville de la Beauce. Elle transporte Abraham Farkas, médecin rapatrié et son fils Franz, âgé de neuf ans et demi. Abraham n’a qu’une seule préoccupation : son fils. Franz, lui, en a deux : son père et les livres. A travers deux récits entrecroisés - les souvenirs de Franz et ceux d’un mystérieux narrateur -, ce roman décrit une relation filiale singulière. C’est aussi une réexploration de la France au début des années soixante.

➤ « Abraham et fils » de Martin Winckler, Folio, 8,20 €

1939. Zeev Feinberg et Yaacov Markovitch quittent leur petit village de Palestine, direction l’Allemagne, où ils ont pour mission d’épouser de jeunes Juives afin de les sauver des griffes des nazis. De retour chez eux, ils leur redonneront leur liberté en divorçant. Mais si Zeev a bien l’intention de retrouver la femme qu’il aime et son enivrant parfum d’orange, Yaacov, lui, ne tient pas à laisser partir Bella, « la plus belle femme qu’il ait vue de sa vie ». Cette dernière est pourtant déterminée à se séparer de lui…

➤ « Une nuit Markovitch » d’Ayelet Gundar-Goshen, 10/18, 8,80 €

samedi 9 septembre 2017

Rentrée littéraire - La blancheur est à la mode selon Sophie Fontanel


Si l’on en croit Sophie Fontanel, la nouvelle mode des femmes d’un certain âge serait de ne plus se teindre la chevelure et d’assumer les racines puis les cheveux blancs. Voilà le genre de livre promis à un beau succès. Premièrement car le cœur de cible est celui qui est le plus dépensier en librairie. Ensuite car l’auteur a longtemps été une papesse de la mode (elle signe toujours une chronique dans l’Obs’). Enfin car il est raconté à la première personne, comme une initiation secrète à partager. Admettons qu’à 53 ans une femme ait des envies de « naturel ». Mais il n’y a pas que les cheveux que l’on masque. Pourquoi se botoxer pour cacher les rides, se charcuter les seins quand ils tombent, se blanchir les dents, suivre un régime pour rentrer dans du 38... Les cheveux blancs ne sont qu’une étape. 
➤ « Une apparition », Sophie Fontanel, Robert Laffont, 17 €

De choses et d'autres - Et je coupe le son...

Aujourd’hui, si les employés ne peuvent se passer de l’ordinateur au bureau pour travailler, ils passent aussi pas mal de temps sur le net. Essentiellement sur Facebook. Mais une récente étude menée par Linkedin et Spotify nous apprend qu’ils sont aussi très nombreux à écouter de la musique tout en effectuant leurs tâches courantes. Les respectueux avec écouteurs, les autres sans, au grand désespoir de leurs collègues obligés de supporter des goûts musicaux parfois discutables. Même si le groupe plébiscité (33 % des réponses quand même) est Coldplay. Juste devant Adèle avec 32 %. De la pop sirupeuse et de la variété anglaise. Rien de bien transcendant. Ni de rédhibitoire.

Je crains néanmoins le pire pour mes oreilles. Le critique musical de l’Indépendant vient de rejoindre le service où j’officie. Il se trouve qu’il est fan de rock. Plus spécialement de hard rock, genre métal qui rend sourd en moins de deux minutes. Par chance, il écoute les albums chez lui (je plains sa femme), alors qu’il aurait tout à fait le droit de les déguster dans le cadre de son travail. Mais le hard rock en sourdine et même au casque c’est comme si on demandait à un forgeron de frapper le métal en fusion avec un plumeau ou à un tennisman de jouer avec une balle de ping-pong.

Et puis il y a l’horreur absolue sur le lieu de travail. Heureusement très rare. Pire que l’écoute d’une chanson : le collègue chanteur. Car il existe des gens tellement heureux de venir au boulot qu’ils chantonnent à toute occasion. Et là par contre, le répertoire est souvent puisé dans les ritournelles obsédantes. Au point qu’en rentrant chez vous, vous vous surprenez à la fredonner. Personnellement j’ai parfois mis des jours à chasser de mon esprit-éponge la Macarena, Les lacs du Connemara ou le redoutable Femme, femme, femme de Serge Lama