mardi 4 mai 2021

Aude et Pyrénées-Orientales - Paroles de restaurateurs en temps de crise sanitaire

Lui-même ancien restaurateur, Marc Binet a rencontré de nombreux restaurateurs de la région pour entendre leur ressenti au cours de la crise sanitaire. Alors que l’ouverture des restaurants se profile, retour sur 12 mois d’une crise dans un copieux livre de plus de 400 pages.

La restauration est certainement le secteur économique qui a le plus souffert de la crise sanitaire due à la pandémie de Covid-19. Des mois de fermeture souvent difficiles à comprendre pour des professionnels passionnés.

Marc Binet, ancien restaurateur (il a exercé à Chamonix et au Grau du Roi), devenu conseil dans cette branche qu’il connaît parfaitement, s’est lancé dans la rédaction d’un copieux ouvrage racontant «Les restaurateurs et leurs collaborateurs à l’épreuve de la crise». Il a voulu donner la parole à ces hommes et femmes, contraints à l’inactivité. Au total, il aura recueilli les témoignages de plus de 20 professionnels, beaucoup originaires de la région, comme les chefs étoilés Gilles Goujon ou Pascal Borell du Fanal, Pierre-Louis Marin de l'Auberge du Cellier à Montner ou Louis Privat, créateurs des Grands Buffets de Narbonne

"L'angoisse domine dans la profession" 

«Les sentiments des restaurateurs sont assez différents, reconnaît Marc Binet, mais tout le monde a d’abord ressenti de la frustration. On leur interdit de faire leur métier du jour au lendemain. Beaucoup ont ressenti incompréhension et colère. Aujourd’hui, l’angoisse domine encore dans le milieu car cette crise a un impact terrifiant sur le personnel d’un secteur qui emploie un million de personnes.» 

Entre les témoignages, Marc Binet a abordé tous les aspects de la crise, des conséquences sur les fournisseurs au boum de la vente à emporter. Cette grande crise aura des répercussions durables car selon des estimations, «de 100 000 à 130 000 personnes ont décidé de quitter le métier.» 
Pourtant, Marc Binet est encore confiant dans l’avenir. Pour lui, «il y a de l’espoir car ce sont des gens solides. Les "vrais", ceux qui s’investissent avec passion et qui savent gérer leur entreprise, devraient s’en sortir.» D’autant que le fameux bout du tunnel est en vue. Le gouvernement a décidé de la réouverture des établissements, uniquement en terrasse, à partir du 19 mai. Même si nombre d'établissements ont déjà fait le choix de passer cette étape, attendant l'autorisation de recevoir la clientèle en salle à partir du 9 juin. 


Pour ceux qui seront au rendez-vous, Marc Binet pense qu'il y aura un même engouement du public, comme lors de la fin du premier confinement. Il est moins certain de la durée de cette embellie car on ne sait pas exactement quel sera l'état des finances des consommateurs.

Autre crainte du spécialiste du secteur de la restauration, les défaillances qui mécaniquement vont déprécier le marché. Et quand les aides seront terminées, il faudra rembourser les PGE (prêts garantis par l'état). Certains risquent de chercher à faire des économies en rognant sur la qualité ce qui forcément déteindra sur tous les restaurants, même les plus vertueux.  

"Les restaurateurs et leurs collaborateurs à l'épreuve de la crise" de Marc Binet, éditions du Puits Fleuri, 24 €.

lundi 3 mai 2021

De choses et d’autres - Vacances presque gratuites

Durant cette longue, très longue crise sanitaire, nombre de jeunes sont montés au créneau pour protester : on leur a volé plus d’une année de leur vie (et parmi les meilleures) juste pour protéger les plus vieux. Pourtant, ces jeunes si prompts à crier à l’injustice ont quantité d’avantages que les plus de 25 ou 30 ans n’ont pas.

Par exemple, savez-vous que tous les Français âgés de 18 à 25 ans ont droit à une allocation pour partir en vacances. 200 euros versés (sous condition de ressources quand même), uniquement pour aller se la couler douce à ne rien faire.

Nommé « Départ 18:25 », ce programme est une initiative de l’Agence nationale pour les chèques vacances. 200 euros pour payer le trajet, l’hébergement ou les extras, en France et à l’étranger. Et au cinéma, pourquoi ils ont droit à un tarif réduit automatique ? ça frise la discrimination. Autre avantage réservé aux plus jeunes, les réductions en train. La SNCF a annoncé hier mettre en vente cinq millions de billets pas chers (39 euros). Et vraiment pas chers pour les moins de 12 ans puisqu’ils ne paieront que 8 euros quel que soit le trajet.

Moi, qui ne peut pas encore prétendre à une carte Vermeil, je dois débourser au minimum 200 euros pour un aller-retour  Perpignan-Paris.

Je passe enfin sur les vacances scolaires rallongées de ces deux dernières années…

 Et ils osent encore se plaindre les petits jeunes ?  Alors que franchement, parfois je les envie. 

 

dimanche 2 mai 2021

De choses et d’autres - Un robot au chômage

Si Philip K. Dick a écrit une nouvelle intitulée « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? », dans la vraie vie, les robots craignent-ils de se retrouver au chômage ou mis à la retraite anticipée ? Vous me direz, on ne connaît pas l’âge de retraite des robots. Ont-ils même le droit de cesser le travail pour ne plus rien faire ? Leur seule limite n’est-elle pas la fameuse obsolescence programmée ?

À moins que ce ne soit tout simplement la pression des administrés qui mette des robots au chômage. L’écrivain américain aurait sans doute fait un roman cocasse et perturbant de cette information datant de la semaine dernière.

La police de New York a décidé de retirer du service actif son chien-robot de la firme Boston Dynamics. Présenté l’an dernier, il a été utilisé à quelques reprises pour faire des patrouilles en ville ou aller dans un bâtiment où se déroulait une prise d’otages. Mais le toutou de fer et d’acier, loin d’attirer la sympathie des enfants et des habitants, avait la fâcheuse tendance à stresser tout le monde. Sans doute car il est impossible de lire ses émotions et donc d’anticiper ses actions. N’est pas R2D2 ou Wall.E (gentils robots de films familiaux américains) qui veut.

Dans le cas de Spot (c’est le nom du modèle de ce chien-robot de Boston Dynamics coûtant quand même plus de 74 000 dollars), il donnait un peu trop l’impression d’être un Robocop à quatre pattes. Sans la moindre once d’humanité dans ses circuits intégrés.

Reste à lui trouver une reconversion. Pourquoi ne pas le placer dans la famille Biden ? C’est de tradition pour un président récemment élu de prendre un nouveau chien. Pas sûr cependant que les services secrets soient d’accord. Un chien ça ne se pirate pas, un robot si. 

samedi 1 mai 2021

Roman - « Les évanescents », d'une vie rêvée à une vie sans rêve

Disparaître. Arrêter d’être au centre de la société, en marge, invisible. Le premier roman de Damien Ribeiro, installé à Perpignan après une enfance du côté ouest des Pyrénées au Pays basque a pour héros un homme qui, du jour au lendemain, décide de ne plus jouer le jeu du paraître. Il fait partie de ces hommes et femmes, « Les évanescents » (titre du roman paru dans la collection La Brune des éditions du Rouergue), qui se contentent d’une non-vie.  Un texte fort, qui oblige le lecteur à se questionner sur sa propre propension à devenir invisible, à se lancer dans une introspection sur ses choix de vie. Attention, on ne sort pas indemne de cette lecture.  

Rencontrer Damien Ribeiro après avoir lu son roman Les évanescents, plonge l’interlocuteur dans un abîme d’interrogations. On a encore l’image du personnage principal en tête : un homme insignifiant, ayant décidé du jour au lendemain de se créer une non-vie faite de routine, sans la moindre passion. Pas même un soupçon d’émotion. C’est raconté avec une telle précision chirurgicale qu’on pense que l’auteur, forcément, raconte en partie son vécu. Perdu.

On se retrouve en face d’un homme très grand, élégant, souriant, dont la réussite professionnelle (lire ci-contre) est à l’opposé de l’emploi obscur de rédacteur d’arrêtés municipaux décrochée, par piston, par Michaël Dos Reis. Finalement, ce roman est tout sauf une autofiction. Tout juste trouve-t-on dans la première partie quelques références communes à la jeunesse commune entre Damien et Mickaël. Le premier a tenté de mettre sur papier cette contre-vie qui aurait pu être la sienne.

Le désir d’écrire, Damien Ribeiro l’a toujours eu au fond de lui. Il se lançait régulièrement dans l’écriture de romans. Sans jamais dépasser les trois pages. Mais pour Les évanescents, il a poussé le curseur très loin. L’idée est venue de la très courte nouvelle de Tchekhov, l’homme à l’étui. Un professeur se recroquevillait de plus en plus derrière des protections jusqu’à se sentir si bien dans ce dernier étui, son cercueil. Michaël Dos Reis, après un périple dans le sud de la France à taguer les wagons avec deux copains, décide du jour au lendemain, sur une plage de Cannes, de tout arrêter. Il plonge, nage un peu, refait surface et dès lors, « tout ce qui comptait pour l’heure était de flotter sur le dos en me laissant porter par le sel. La Méditerranée me lavait de cette peinture qui empêchait mon corps de respirer […] et qui ne m’offrait que la marginalité ou la folie pour horizon. » Après ce passage, le roman prend une ampleur, une force, une plénitude étonnante pour une première œuvre. 

Se contenter de vivre une « histoire simple, sans passion » 

 

On se met dans les pas de cet homme de plus en plus évanescent. Il se met en couple avec Corinne, une femme « pour qui la perspective de la solitude est inenvisageable. » Parfait car lui a besoin « d’une histoire simple, sans passion, offrant le confort moelleux des tapis d’algues. » Grâce à l’entregent du père de sa compagne, il obtient un poste d’obscur fonctionnaire municipal. Son bureau, sans fenêtre, petit, est le nouveau cercueil de l’homme à l’étui. 

Photo Olivier Got/L'Indépendant
Ce texte, que Damien Ribeiro a envoyé à plusieurs éditeurs à la fin de l’été 2019, sur l’insistance de son épouse (lui voulait simplement le mettre gratuitement sur internet), a trouvé preneur au bout de 15 jours. Une sorte de consécration qui a poussé le jeune romancier à se lancer dans son second roman. Une promesse de publication finalement pas tenue. Le second roman achevé, Damien Ribeiro contacte de nouvelles maisons d’édition. L’éditrice de la Brune du Rouergue se montre intéressée. Damien lui parle alors des Évanescents, lui envoie une version légèrement remaniée et très vite la décision de sortir ce texte en priorité est actée.

Après avoir lu ce roman, on ne peut s’empêcher (en plus de la fameuse introspection inévitable), de regarder d’un autre œil ses connaissances. Qui parmi les collègues, amis ou même parents font partie de ces évanescents, adeptes de la transparence ?

Au contraire, qui après une enfance insipide, a décidé, comme Charles D., ami de Michaël, de jouer des coudes pour s’imposer ? Charles D. semble grotesque dans son rôle de vendeur de fenêtres. Un passage finalement hilarant.

Car ce roman, tout en cultivant une certaine noirceur, est aussi bourré de scènes où l’auteur, avec une acuité remarquable, ose raconter sans fard la comédie de la vie. Et souvent, pour s’en sortir, mieux vaut en rire que de chercher à réduire encore et encore son étui.


« Les évanescents » de Damien Ribeiro, La Brune éditions du Rouergue, 16,50 € 

 ___________________________

S’imaginer une contre-vie 
 

Un premier roman est souvent autobiographique. Dans Les évanescents, Damien Ribeiro a mis un peu de son vécu. Essentiellement dans la première partie se déroulant au Pays basque. La passion du graf, elle rythmait véritablement sa vie quand il avait 16 ans. Mais la suite, à l’opposé, est la tentative de se créer une « contre-vie ». Une réalité parallèle à son véritable parcours qui n’a rien de celui de Mickaël Dos Reis.

Si la vie de Damien Ribeiro a effectivement basculé d’un coup d’un seul à l’entrée de l’âge adulte, c’est au contraire pour vivre pleinement cette histoire d’amour qui l’a saisi après une rencontre en soirée. Elle est prof de français en pays catalan. Il décide de la rejoindre quittant ses parents avec un simple sac à dos. Une passion qui lui donne l’envie de terminer ses études et de réussir professionnellement. Mais sans renier ses passions. Il avait arrêté le graf mais continuait à composer et produire dans le milieu du rap.  « Tout en étant manœuvre pour payer mes études, j’ai obtenu deux masters en droit. Rapidement j’ai trouvé du travail à la Maison des vignerons de l’Aude et des Pyrénées-Orientales. Puis, il y a 11 ans, j’ai décroché le poste de directeur de la Maison des artisans à Perpignan ».

Une réussite professionnelle à l’opposé de la dérive nihiliste du héros du roman. Mais il est vrai que Damien Ribeiro a un atout dans sa vie, une femme qu’il aime par-dessus tout et à qui il a dédié le roman. Sa première lectrice, celle qui l’a encouragé à envoyer le manuscrit à différentes maisons d’édition. Sa muse.

Du graffiti au Street Art  

En se lançant dans l’écriture de son roman, Damien Ribeiro avait l’envie de raconter ses années graffiti et mettre en valeur le milieu du rap qu’il a longtemps côtoyé. On retrouve le premier thème dans le début du texte, quand le héros, encore adolescent, tague son pseudo sur les murs d’un bâtiment en ruines. Ce country club, réservé à l’élite de la côte basque, a longtemps été un lieu interdit aux pauvres. Même les classes moyennes ne pouvaient s’approcher de ce club sélect. Mais l’opération, essentiellement immobilière, a capoté et le Country, à l’abandon, est devenu le terrain de jeu de tous les toxicomanes du BAB (Bayonne, Anglet, Biarritz) et des ados qui y trouvaient des murs vierges à marquer de leurs empreintes. « Sur l’ancien mur du training, nous avions exécuté une fresque où nos noms de guerre se mariaient dans un mélange d’orange et de bleus. »

Cette passion, Damien Ribeiro, des années plus tard, ne la renie pas. Au contraire, il essaie encore et toujours de comprendre ce qui le motivait. Il a définitivement écarté la volonté esthétique. Objectivement, leurs créations étaient moyennes. Juste de la typographie et des couleurs. La mode du graffiti est cyclique. Aujourd’hui on parle plus noblement de Street Art. Mais le fond est le même.

À un moment donné, des jeunes veulent simplement monter qu’ils existent. Et pour cela, rien de plus simple que de laisser une trace sur les murs. Aujourd’hui Damien Ribeiro ne touche plus aux bombes de peinture, mais sur un mur en ruine, peut-être, il reste une trace de son passage, un fragment d’adolescence que personne ne pourra lui enlever.